15.2.12

Shame ou la honte de ne pas aimer



Brandon a tout pour lui. Cadre supérieur au physique de rêve à faire pâlir n'importe quel éphèbe de pacotille. Il vit dans un appartement cosy à New York et sa vie pourrait être assez banale pour un privilégié. Mais Brandon est un sexaolique ou sexe-addict, comme on voudra. Il passe son temps à se masturber et à regarder des films X, même quand il est au bureau. Jouisseur. Il jouit comme d'autres se font des rails ou boivent de l'alcool. Et, de putes pas chères en call-girl distinguées, il se promène dans un New York de cinéma à la recherche de l'émotion pure qu'il ne sait pas, ne connaît pas. Sa soeur surgit soudain chez lui, aux abois, semer la pagaille dans cette "joyeuse" vie aussi insipide qu'un smartphone. Vide. Sa soeur Sissy... blonde et diaphane, fragile chanteuse de cabaret chic. Écorchée vive qui s'accroche à un frère aussi paumé qu'elle. Un frère et une soeur, où l'inceste plane, en quête d'amour. Mais quel est-il ce amour ? Un duo de bras cassés perdus dans la grande ville qui a sa part belle dans cet opus du déjà grand Steve McQueen. Où l'on voit Michael Fassbender-Brandon courir dans les rues la nuit. Fuir l'impossibilité d'aimer tandis que sa jeune soeur se tape son chef dans sa propre chambre. Et quand il croit enfin trouver la possibilité d'une alter-ego sous les traits d'une collègue de travail, Brandon se bloque, se fige, lui le Casanova ne peut faire l'amour avec elle. Brandon est malade et ça se voit, il nettoie tout sur son passage, époussette comme il baise. Sa vie doit être propre sans un fil qui dépasse. Il se sent sale à l'intérieur. Son chef qui lui a confisqué l'ordinateur le temps d'un reset lui lance : « ton disque dur est sale, très sale !»
Dorian Gray
On pourra parfois reprocher à McQueen la métaphore facile mais on loue sa manière de filmer la détresse d'un homme blessé par le vide de son coeur. Incendié, dévoré tout entier par cette privation d'amour. Et cette tristesse... Comme la peur d'entrer dans la vie avec ses failles, ses rues tortueuses. Comment mieux que Steve McQueen raconter l'impossibilité d'aimer qui frappe tant de personnes par les temps qui courent ? Shame serait une métaphore filée de notre société où l'incommunicabilité est reine malgré les réseaux sociaux et autres miroirs aux alouettes... Et l'on ne peut pas ne pas songer à Dorian Gray, riche, beau, dépravé et si seul. Shame, ce n'est pas un titre pour la honte du sexe dans un monde puritain, c'est la honte de ne pas aimer. C'est bien cela que tente de cacher le héros du film. Sa véritable honte et sa détresse. Le sexe est alors pour lui un jeu si évident, comme une parade...

© Corinne Bernard, février 2012. Parution dans vivreabarcelone.com, février 2012.

Shame, un film de Steve McQueen, avec Michael Fassbender, Carey Mulligan, James Badge Dale, Nicole Beharie.  Sortie en salles en Espagne le 17 février.




18.1.12

Les invisibles de Diane Arbus





Plus que quelques semaines pour profiter de la rétrospective Diane Arbus à la Galerie du Jeu de Paume, à Paris. Détour sur celle qui a photographié les marginaux comme personne.

L'Américaine Diane Arbus permet de pénétrer dans un monde mystérieux, comme un « soleil noir ». Découvrir un univers où surgit soudain la phrase célèbre de Saint-Exupéry citée dans Le Petit prince : « La beauté est dans le regard, non dans la chose regardée ». À partir de cette manière de postulat, c'est alors à nous d'aiguiser notre regard quand Diane Arbus l'a déjà fait. Savoir voir au-delà des normes. La photographe n'a pas eu froid aux yeux, n'a pas été timide ou peureuse, elle est allée au devant de ceux qu'on ignore, que l'on cache. Ces êtres presque réduits à l'état de non-existence. Hors cadre. Hors champ. Car la société construit depuis toujours des murs de béton pour cacher ses « fous », ses « dégénérés », ses marginaux quels qu'ils soient. Toutes ces personnes parfois réduites à l'état de curiosité médicale tels Joseph Merrick ou Kaspar Hauser, l'enfant sauvage. Ces personnes que seuls les chercheurs, analystes, neurologues, psychologues... regardent, ou plutôt observent, comme a pu le faire Charcot au XIXe siècle. Diane Arbus a su rendre une humanité à ces "monstres" invisibles en les rendant visibles pour ceux dont le regard n'a rien vu de la belle monstruosité de ces gens. Monstre signifie montrer et c'est bien ce que proposent les images de trisomiques, géants, psychotiques... individus de foires rencontrés dans des institutions protégées. Protégées du regard des autres. Diane Arbus y va, est avec eux, et même les immortalise, leur donne une existence visible.
Jumelles
Être parmi eux avec toutefois cette distance établie par l'appareil photo. Diane porte bien son prénom qui va chasser les tabous de son milieu bourgeois, un milieu où tout est beau et léger. Mais elle cherche autre chose que la légèreté. Elle veut découvrir la société telle qu'elle est, avec ses démons. Peut-être pour expurger les siens. Née en 1923, Diane Nemerov grandit du côté de Central Park, à quatorze ans elle tombe amoureuse d'Allan Arbus, l'épouse à dix-huit. Ils créent leur studio photo pour la publicité et la mode. Trop admirative du travail de son mari mais aussi de ses deux filles, elle se laisse un peu porter par ça, sans prendre de grands risques photographiques. À 38 ans, trompée par Allan, elle est seule. La photo est désormais toute sa vie. En 1967 elle accède à la notoriété avec ses images de freaks exposées au MoMA, New York. L'élève de Lisette Model a bien suivi la leçon, photographier ceux qu'on n'a pas l'habitude de prendre en photo, les transsexuels aussi, si longtemps considérés comme malades mentaux au même titre que des personnes psychotiques. Plus elle parcourt les chemins troubles, plus elle sombre dans une sorte de mélancolie dépressive qui ne la quittera pas. En 1971, elle met fin à ses jours. Des barbituriques dans son appartement new-yorkais. À présent approchons-nous, regardons de plus près l'une des photos les plus célèbres de Diane Arbus, ces Jumelles identiques, prise en 1967 dans le New Jersey. Ces deux petites filles, si parfaites avec leur bandeau blanc cernant leurs cheveux noirs, leurs petites robes à col Claudine, leurs collants blancs, deux sourires à peine esquissés... approchons-nous encore plus près, ces jumelles sont inquiétantes. Monstres visibles. C'est ce qu'avait perçu Stanley Kubrick, si captivé par l'image qu'il s'en est inspiré pour l'une des scènes phares de Shining. L'enfant de l'écrivain fou circule dans les longs couloirs de l'hôtel isolé quand apparaissent les fantômes des jumelles d'Arbus. Une image troublante. Elephant man et tous les monstres invisibles du monde n'auraient pas autant dérouté le spectateur.

© Corinne Bernard, janvier 2012. 

Photos : 1) Jumelles identiques, Roselle, New Jersey, 1967. © The Estate of Diane Arbus. 2) Sans titre, 1970-1971. © The Estate of Diane Arbus. 3) Jeune homme en bigoudis chez lui, 20e Rue, New York, 1966. © The Estate of Diane Arbus.

Diane Arbus, exposition visible au Jeu de Paume, à Paris, jusqu'au 5 février 2012.
Une très belle biographie parue en 2009 : Diane Arbus, de Violaine Binet, éd. Grasset.

19.12.11

Claude Cahun au miroir





Claude Cahun surprend par sa modernité. Son audace intemporelle, son authenticité. Sa maîtrise de l'autoportrait de genre ou plutôt l'autoportrait sans genre précis. Car c'était tout le propos de l'artiste née Lucy Schwob (1894-1954), se jouer des volontés sociales de l'époque aux côtés de ses amis Surréalistes (avec André Breton en mentor, son ami admiré). Montrer l'androgynie, l'ambivalence des genres au-delà de tous codes et figures imposés. L'exposition organisée par le Jeu de Paume en coproduction avec le Palau de la Virreina Centre de la Imatge, est visible dans le très beau palais barcelonais Palau de la Virreina, jusqu'au 5 février 2012. Promenade.
« Masculin ? Féminin ? Mais ça dépend des cas. Neutre est le seul genre qui me convienne toujours. », cette phrase de Claude Cahun donne une idée de son travail photographique et en particulier de ses autoportraits. Sans doute l'une des premières à produire ce qu'on appelle aujourd'hui une autofiction, à travers la photographie et l'écriture. Nous sommes en 1917, Claude Cahun écrit beaucoup et se photographie. Des autoportraits où elle se met en scène dans différents costumes, couleurs et coupes de cheveux, allant même jusqu'à les raser. Confondre les genres est son propos. Avec l'illustratrice Suzanne Malherbe, alias Moore, qui deviendra sa compagne de coeur et d'oeuvre, notamment pour l'illusration de certains de ses livres, elle va bouleverser les concepts de genre, masculin-féminin. Ses autoportraits sont aussi des mises en scènes (I'am training don't kiss me, 1927). Proche des surréalistes, intime d'André Breton qu'elle idéalise, Claude Cahun se joue de tout, et principalement des idées reçues, du conformisme. Elle défend Oscar Wilde et met au défit la société à travers toute son oeuvre, photographique ou littéraire. Son ouvrage Aveux non avenus, est une sorte de collage ou photomontage racontant qui elle est, une autofiction. Car Claude Cahun, comme tout artiste, se raconte sans cesse à travers son oeuvre. Une manière de narcissisme en forme d'activisme doux qui ne la quitte pas. Ses photos dépeignent une soif de se montrer à la fois telle qu'elle est mais aussi telle qu'elle ne veut pas être : une simple image. Ainsi, elle apparaît souvent grimée, des maquillages parfois mystiques,  inspirés du symbolisme et de l'orientalisme qui avaient bercé le XIXe siècle.
Dans les années 30, face à la montée des extrémismes, elle rejoint des groupes de gauche, voire d'extrême gauche, aux côtés des surréalistes. Plus tard, lorsque l'armée allemande occupe la France, elle envoie des tracts raillant les milices qui les conduiront, elle et Suzanne Malherbe, dans un camp de concentration. Condamnées à mort, elles décident d'un suicide à deux, mais échouent. Elles échapperont à leurs bourreaux de justesse, la Libération les sauve. Une vie militante et queer, une artiste face au miroir, Claude Cahun jusqu'à la fin. 

 © Corinne Bernard, décembre 2011. 

Photos : 1) Claude Cahun, “Autoportrait”, vers 1929. Musée des Beaux-Arts de Nantes © RMN / Gérard Blot. 2) Sans titre, vers 1939. Claude Cahun. Tirage gélatino-argentique 24,5 x 19 cm. Collection Christian Bouqueret, Paris. 3) Aveux non avenus, planche I, 1929-1930, Claude Cahun et Moore. Tirage gélatino-argentique (photomontage) 40 x 25 cm. Collection particulière © Photo Béatrice Hatala. 4) Claude Cahun, “Autoportrait”, vers 1929. Collection Neuflize Vie © Photo André Morin. 5) Claude Cahun, “Autoportrait”, vers 1927. © Collection Soizic Audouar.

Exposition visible jusqu'au 5 février 2012 au Palau de la Virreina, Barcelone (La Rambla, 99). Du mardi au dimanche, de 12h à 20h. Entrée libre.

5.4.11

La part du diable chez Lynch





Après un livre sur David Bowie et un disque en collaboration avec l'un de ses pianistes, Mike Garson himself, le prolifique Enrique Seknadje publie un ouvrage sur David Lynch et plus précisément sur la représentation du mal dans son univers cinématographique. David Lynch - Un cinéma du maléfique dévoile les facettes méphistophéliques du cinéaste le plus fou, le plus obscur et sans doute du plus délicat à percer. Pas facile donc, de s'attaquer à un tel monument de fantaisie visuelle et narrative. Enrique Seknadje, à travers l'analyse de films majeurs tels que Mulholland Drive ou Lost Highway, réussit pourtant la gageure de nous éclairer sur l'univers sombre et kaléidoscopique de Lynch et n'a pas peur d'aller jusqu'à parcourir le labyrinthe Inland Empire. Interview fleuve.

Rossellini, Fellini... n'ont pas de secrets pour vous, est-ce qu'on peut entrevoir des similitudes entre la manière de filmer de Lynch et celle de ces cinéastes italiens ?
Je connais effectivement bien le cinéma italien, ayant notamment fait un doctorat sur Roberto Rossellini et le néo-réalisme, et publié un ouvrage sur l’auteur de Rome, ville ouverte : Roberto Rossellini et la Seconde Guerre mondiale – Un cinéaste entre propagande et réalisme (L’Harmattan, 2000).
Je ne pense pas qu’il faille voir la relation entre Isabella Rossellini et Lynch comme ayant un lien particulier avec l’existence et le cinéma du père de l’actrice.
Je crois, par contre, que l’on peut rapprocher Lynch de Fellini. La même volonté de jouer sur l’ « indéterminabilité » entre l’objectif et le subjectif (pour reprendre une expression de Gilles Deleuze). Un même souci d’ouvrir grandes les portes de l’imagination et du fantasme, de créer un
empire de la vie intérieure à l’image et au sein de l’univers sonore : la vie intérieure du cinéaste et celle de certains de ses personnages. Une préoccupation similaire de retrouver la logique irrationnelle du rêve ou de la créer… Même si Lynch a affirmé ne pas travailler à partir de ses rêves nocturnes, ce que faisait par contre Fellini. Un même, intérêt, enfin, pour l’univers féminin.
Aux aficionados de Lynch qui ne connaîtraient pas toute l’œuvre du cinéaste italien, je conseillerais de regarder Juliette des Esprits, film haut en couleur, où le cinéaste opère une extraordinaire traversée des apparences, ouvre la voie pour son héroïne vers un/son monde onirique, fantasmagorique, un univers où la magie et le spiritisme ont droit de citer… Et ce même s’il n’y a pas chez Fellini la dimension morbide que l’on trouve immanquablement dans l’œuvre du cinéaste américain.
Dans son autobiographie,
Mon histoire vraie, Lynch évoque de façon émouvante une rencontre avec l’auteur de 8 et ½. Celui-ci était dans une chaise roulante. Les deux hommes se sont donnés la main. Lynch à écouté Fellini parler du passé sans intervenir. Et il conclut son témoignage comme ceci : « C’était le vendredi soir, et le dimanche il est tombé dans un coma dont il n’est jamais sorti. »

S'il y avait un seul film de Lynch, lequel choisiriez-vous ? 
Pour mon ouvrage, j’ai sélectionné certains films selon trois critères : l’importance en eux du traitement de la question du mal, le caractère personnel des œuvres, la complexité positive et stimulante pour la réflexion de celles-ci.
Tous les films que j’analyse et interprète me plaisent énormément. Comme pour beaucoup de cinéphiles ou de téléspectateurs, je suis attaché à l’univers de Twin Peaks, j’admire la singulière structure en forme de ruban de Möbius de Lost Highway, l’esthétique à la fois lisse, aérienne et lourdement macabre de Mulholland Drive. Mais je pense que ma préférence va à Inland Empire. Parce que Lynch y dépasse le cinéma au sens traditionnel, parce qu’il pousse au plus loin ses parti pris de subjectivité, de brouillage du sens, de greffes narratives apparemment incohérentes, d'associations de séquences hétérogènes. Inland Empire est un voyage extraordinaire fait d’allers et venues positivement déstabilisants dans le temps et l’espace, une expérience audio-visuelle des plus troublantes. Le film a été tourné en vidéo numérique basse définition, l’image est souvent « sale », mais grâce à l’art lynchien elle atteint une beauté cinématographique ou de dimension picturale d’une grande puissance. Et cette image n’empêche pas la lumière d’irradier parfois le spectateur, cette lumière qui émane de l’actrice, Nikki Grace (elle porte bien son nom), qui va sauver une autre femme rongée par le sentiment de culpabilité, harcelée par le mal.

Racontez-nous la genèse du livre, et pourquoi avoir choisi Inland Empire, le film le plus abscons du cinéaste et loin d'être le préféré des assidus de Lynch ?
Les éditions du Camion Blanc ont apprécié mon livre sur David Bowie publié en 2009. Nous avons convenu de la publication d’un livre sur le cinéma pour leur collection parallèle Camion Noir, qui traite de sujets liés à l’étrange, au mystique, à l’occultisme, au satanisme…
Lynch est souvent abordé à travers la thématique de l’étrange, de la femme, et notamment de la femme dépressive (par Michel Chion), de la peur (par Stéphane Delorme)… J’ai pensé que travailler sur la représentation du mal et de personnages diaboliques serait nouveau et intéressant.
Dans les films que j’ai choisis, Lynch évoque souvent le mal de façon détournée, allusive, implicite. En jouant sur des connotations ambiguës, équivoques… Il s’est agit pour moi d’éclairer cette face obscure de l’homme et du monde telle que le cinéaste la voit et la représente.
J’essaye de travailler de façon à ce que, tout à la fois, le lecteur ait une idée concrète du film et se voit proposer quelques hypothèses interprétatives, quelques clés de lecture. On peut considérer que certains passages de l’ouvrage sont un peu trop descriptifs, mais je pense que dans ma démarche, la description avec le vocabulaire filmologique adéquat est étroitement liée à l’analyse, et je me refuse à me lancer dans des considérations qui survoleraient de façon un peu fumeuse et subjective mes objets d’études.
Beaucoup de critiques font référence - et la révérence - à la monographie que Michel Chion a consacrée à David Lynch. C’est vrai qu’elle est exhaustive, qu’elle fourmille de remarques lumineuses, mais l'auteur passe parfois, pour certains films, plus de temps à les résumer qu’à les analyser.

D'autres projets d'écriture ou de disque ?
Pour faire suite à mon premier disque Les Bleus de l’âme j’envisage d’en enregistrer un second, plus positif, optimiste, lumineux. Les morceaux sont là, mais il reste du travail pour les finaliser et les enregistrer.
Je prépare quelques clips pour accompagner des morceaux de ce premier opus musical, j'ai également un projet de court-métrage...

© Propos recueillis par Corinne Bernard, avril 2011.

David Lynch - Un cinéma du maléfique, Enrique Seknadje (éd. Camion Noir, 2010). fnac.fr ou  amazon.fr
Les Bleus de l'âme, en écoute gratuite ici : http://www.deezer.com/fr/music/enrique-seknadje#music/enrique-seknadje)
David Bowie - Le phénomène Ziggy Stardust et autres essais, Enrique Seknadje (éd. Camion Blanc, 2009).

16.1.11

Hiro Matsuoka, images élégantes







Au hasard des galeries on peut parfois faire des rencontres extravagantes. Ainsi , cet artiste japonais aux photos captivantes que l'on croise au détour d'un vernissage, galerie Kowasa, Barcelone. Lui, a choisi de croquer la beauté à travers un objectif caressant. Car chacune de ses images est comme une caresse, une invitation à la beauté douce, à l'élégance discrète. Une nuque, un talon haut, une bouche de velours, des cheveux longs, des jambes effilées...  En demi-teinte, jamais totalement dévoilés. Cacher pour mieux montrer. Tout est dans le détail. Ce serait le leitmotiv avoué de l'artiste. Il y a de l'épure si japonaise dans les photos de Hiro Matsuoka (1968). Il dépeint la beauté d'une manière singulière et minimaliste, en jouant avec les ombres, en ne montrant que les bribes de ce qu'il observe. Comme s'il voulait garder le reste de l'image pour lui. Un artiste chez qui la photographie rime avec élégance sublime et poésie, comme une évidence. On aurait aussi bien pu le voir galerie Agathe Gaillard, à Paris, où il a exposé au printemps 2010. Modestement. Il nous tend son dernier ouvrage « tout chaud, il a à peine 15 jours ! », lance-t-il. Heureux photographe. Il capte la féminité comme peu. Non seulement chez les femmes, mais aussi dans les objets, les lieux.

Glamour chic
A travers un noir et blanc gracieux où circulent les ombres, Hiro Matsuoka écrit une histoire où la douceur, le glamour chic, sont omniprésents. Même là où on ne les attend pas : l'urbanité, la nature. Un mur, une fenêtre, une vitrine, une rue de Paris ou de quelque ville en Allemagne où le photographe réside en ce moment. Ainsi, les fenêtres de cet immeuble contemporain à travers lesquelles se reflète le feuillage des arbres (Spiegel, 2009). Des adolescentes prennent un bain au bord d'un ruisseau, tout est paisible, le soleil irradie la photo, magnifie le paysage (Ente, 2008). Regarder ces images, c'est se souvenir à quel point la société est en manque de cela : l'élégance. Trop rare. Ici, le temps est comme suspendu, les photos nous mènent ailleurs, dans un temps irréel ou passé (Café Budapest, 2008). Hiro Matsuoka serait alors l'héritier discret des « grands » du siècle dernier. Jacques-Henri Lartigue via Jean-Loup Sieff... Quel bonheur de feuilleter l'ouvrage The Undescribed Dance, de quoi vous redonner le goût du chic intemporel. Rêver que tout cela fasse partie du quotidien, comme lorsque la caméra de Truffaut filmait Françoise Dorléac. La beauté, tout simplement.

© Corinne Bernard, janvier 2011. 

Photos :  © Hiro Matsuoka. 1- Café Budapest, 2008. 2- Enter, 2008. 3- Edgar Quinet, 2008. 4- Glieder, 2009.

Hiro Matsuoka, photos visibles à la galerie Kowasa jusqu'au 22 janvier 2011. Mallorca, 235. Barcelona.
Dernier ouvrage paru : The Undescribed Dance. hiromatsuoka.com