13.5.08

Middlesex

                                                         

Difficile de quitter les 679 pages de cette incroyable fresque que représente Middlesex, roman de Jeffrey Eugenides. Une fresque qui déroule la grande et petite histoire. Un pan de la vie américaine des années 20 aux années 70 et l’histoire d’une famille vue à travers les yeux de Cal ou Calliope. Car c’est aussi la voix d’un hermaphrodite d’abord fille, puis garçon. Calliope d’abord, raconte l’arrivée de ses grands parents en Amérique alors qu’ils fuient la Grèce envahie par les Turcs. Nous sommes dans les années 20. Desdemona et son frère débarquent chez l’Oncle Sam. Ils s’aiment et tant pis pour l’inceste. Ils se marient. Desdemona aura toujours peur d’une malédiction due à la consanguinité. Pourtant, ses enfants seront normaux, on sautera une génération jusqu’à l’arrivée du monstre. Monstre aux yeux des autres. Car Calliope, lorsqu’elle se rendra compte de sa différence - un pénis extravagant chez une petite fille, des seins qui ne poussent pas, des règles qui ne viendront jamais- cachera cette anomalie à ses parents et au reste du monde jusqu’à son adolescence, jusqu’au jour où elle décidera d’être Cal, un garçon. Middlesex s’intéresse aussi à la vie de ces immigrés débarqués aux Etats-Unis à la recherche du rêve américain. Cal nous raconte les émeutes raciales à Detroit, la prohibition… La fin du roman est plus intime et s’intéresse aux angoisses d’une personne hors normes. L’amour de Calliope pour une fille, sa première expérience sexuelle avec un garçon… Et puis, viendra le douloureux moment de la révélation. Après un accident, Calliope est à l’hôpital, là, un médecin découvrira le monstre. Un roman somptueux. La perle rare de cette rentrée littéraire à lire absolument, Jeffrey Eugenides est un véritable conteur. 

 © Corinne Bernard 

L’extrait : « J’ouvris les yeux. Et dans le miroir je ne me vis pas. Ce n’était plus la Mona Lisa au sourire énigmatique. Plus la fille timide avec ses cheveux ébouriffés dans le visage. Maintenant que le rideau de ma chevelure avait été tiré, les récents changements de ma physionomie devenaient beaucoup plus évidents. Ma mâchoire était plus carrée et plus large, mon cou plus épais, avec la pomme d’Adam saillant au milieu. C’était incontestablement un visage masculin, mais derrière cette façade les sentiments étaient encore ceux d’une fille. Se couper les cheveux après une rupture était une réaction féminine. » 

Middlesex, Jeffrey Eugenides, éd. de L’Olivier, 679 p. (2003)

Léonora Miano : « Tout texte devrait avoir une portée universelle »





L’Intérieur de la nuit raconte les exactions menées par les milices en Afrique noire, vues par Ayané, revenue sur le sol natal après des études françaises. Portée par une écriture limpide et sans effusions, ce premier roman de Léonora Miano offre une lecture bouleversante dont on ne sort pas indemne. Elle écrit l’inconcevable avec l’excellence d’un auteur né. Un livre atemporel, sans lisières, sur les croyances redoutables quand elles mènent à la soumission. 

Comme Ayané, vous posez-vous en observatrice de la culture africaine ?
Le personnage d'Ayané ne me ressemble pas tout à fait. J'ai en commun avec elle d'avoir été élevée dans une famille marginale, c'est tout. Contrairement à Ayané, j'ai toujours eu à cœur de me rapprocher de ceux qui m'entouraient, afin de les connaître mieux. J'assume parfaitement de me trouver au carrefour de plusieurs univers, c'est ainsi que je me sens bien. J'écris pour répondre à des questions. L’une d’elles concernait les mécanismes mentaux de l'acceptation du pire. Le décor et l'habillage culturel sont africains, mais le sujet est universel.


S’agit-il d’un roman à portée universelle sur les clivages culturels et religieux ?
Pour moi, tout texte mettant en scène des êtres humains devrait avoir une portée universelle. Si on considère donc que l'Afrique fait partie de l'humanité, comment fermer les yeux sur ce qui s'y passe, et pourquoi ne pas dire la vérité ? Elle nous concerne tous. Ce que vous dites de la manière dont les sociétés sont ou ont pu être clivées est également juste. Changer de continent, quitter le Nord pour le Sud, ce n'est parfois que faire un voyage dans le temps.

Les sacrifices humains sont-ils un sujet tabou en Afrique ?
Ils ne sont pas un tabou pour les populations africaines qui les pratiquent. Elles en parlent et les pratiquent pour des raisons diverses, souvent liées à des croyances anciennes. Certains États ont une législation pour les châtier. Pour le monde anglo-saxon, ce n'est pas non plus un secret, puisque les journaux anglais et américains en parlent, notamment parce que la Grande-Bretagne est confrontée à des meurtres rituels sur son propre sol. Le tabou vient, en France, du silence dont on choisit de recouvrir ces questions, pour deux raisons : la première est, bien sûr, que certains se trouvent confortés dans leur mépris de l'Afrique,  l'autre, est que les liens qu'a la France avec ses anciennes colonies sont complexes, faits depuis toujours de méthodes qui ne favorisent pas la transparence.

Comment vous sentiez- vous après avoir écrit la scène du sacrifice humain ?
Je me détache de L'Intérieur de la nuit pour écrire le prochain texte. Il m'est donc difficile de vous dire comment je me suis sentie après avoir composé cette scène. C'était il y a longtemps. Je voulais qu'elle soit précise, clinique, qu'il apparaisse que ces choses sont codifiées. Pour moi, la seule possibilité était une description froide et méticuleuse pour faire ressentir au lecteur l'horreur de la situation. La littérature permet, au travers de semblables reconstructions du réel, de mettre en exergue ce qui passe finalement assez inaperçu.

© Propos recueillis par Corinne Bernard, 2005.

L’Intérieur de la nuit, Léonora Miano, éd. Plon, 213 p. (parution, août 2005). Édition de poche Pocket Nouvelles Voix (2006).

Excentrique



Un scientifique mène une expérience sur les vaches. Et si elles pouvaient avoir les mêmes envies et les mêmes sentiments que les humains ? Pour le savoir, il transforme l’une d’elles en femme, elle devient Magali, une splendeur. Il propose à Henry, un garçon à la vie insipide, d’héberger la jolie « personne » pendant trois mois. Henry va se laisser aller à ses instincts les plus primaires. Une expérience inquiétante pour un être à la libido exacerbée et à la violence jusque là contenue… Cherchez la vache. Et puis il y a cette femme, en voyage en Inde avec son monstrueux mari. Elle y découvre que le cancrelat qu’il a massacré quelques minutes plus tôt dans la salle de bains de l’hôtel humide n’est qu’un pâle reflet de ce qu’il est. Alors madame rêve et s’imagine dans les bras d’un sultan. Bob ne cesse de se disputer avec Cathy… Jusqu’au jour où il découvre le cadavre d’une girafe dans son jardin… Le plus petit zoo du monde, c’est une plongée au cœur d’histoires où les petites bêtes, où les animaux du zoo sont les Hommes. Sept nouvelles complètement déjantées où le lecteur quitte les routes balisées du quotidien pour découvrir d’autres dimensions aux images surréalistes et parfois effroyables. L’auteur, jeune spécialiste belge de la nouvelle, nous raconte un monde à l’envers, excentrique. Un monde où l’Homme a la vanité de croire qu’il est humain. Une écriture magnifique et magique qui nous entraîne très loin, entre rire et effroi. Le monde de Thomas Gunzig n’est pas manichéen, il est ambigu et mêle habilement sarcasmes et éclats de rires.

 © Corinne Bernard

 L’extrait : « Il dit "qu’est-ce que t’es belle Magali, t’es aussi jolie qu’une… fleur"» La pensée que sa comparaison végétale était un peu nulle lui traversa l’esprit pendant une seconde puis il se souvint qu’il s’adressait à une vache. Une vache bien roulée mais une vache quand même. S’en être souvenu le désinhiba et, tandis que Magali mâchait un énième morceau de sucre, Henry s’agenouilla devant elle et entreprit de déboutonner son tailleur en imprimé un peu ringard. C’était pas facile, elle ne l’aidait pas du tout mais il finit pas y arriver. »

 Le plus petit zoo du monde, Thomas Gunzig, éd. Au Diable Vauvert, 192 p. (2003)

Voyage fantastique



Si vous n’êtes pas encore accro à l’univers de Haruki Murakami, c’est que vous ne l’avez jamais lu. C’est le moment d’y remédier avec Kafka sur le rivage. Une oeuvre qui nous plonge dans l’univers onirique et féerique de l’auteur de la Fin des temps. Entre tragédie grecque, roman d’apprentissage et fantaisie déjantée, ce roman raconte les aventures parallèles de Nakata, victime d’un coma qui a obscurci son intellect, et Kafka Tamura, un fugueur de 15 ans à la recherche d’une mère qu’il ne connaît pas. Kafka Tamura quitte Tokyo et son richissime père pour s’égarer au sud de l’archipel, dans l’île de Shikoku. Il s’installe dans les coulisses d’une bibliothèque dirigée pas l’énigmatique Mlle Saeki, peut-être sa mère… Guidé par le bibliothécaire Oshima, un hermaphrodite sublime, Kafka grandit sans jamais oublier la malédiction oedipienne proférée par son père : « tu tueras ton père et tu coucheras avec ta mère et ta sœur ». A la manière des contes japonais aux nombreux fantômes et féeries, l’auteur tisse un monde onirique et surréaliste où la magie surgit à travers les prodiges de Nakata qui parle aux chats ou fait pleuvoir des poissons. L’épopée de nos deux héros raconte aussi le monde intelligible, celui qu’on ne voit pas d’ordinaire. Eux, ont cette faculté de le voir, tel Kafka, capable de faire l’amour avec un fantôme du passé ou encore d’entrer dans une forêt peuplée de soldats disparus. Ils découvrent d’autres mondes et permettent au lecteur un voyage fantastique. 

 © Corinne Bernard

Kafka sur le rivage, Haruki Murakami, éd. Belfond, 619 p. 23 €. (2002)

Amours braques



Murakami Ryû trouve une idée excentrique à chaque page. Et plus il malmène le lecteur, plus celui-ci veut suivre le parcours des personnages, aussi sombres soient-ils. Et c’est là que réside le génie de l’auteur des Bébés de la consigne automatique. Un génie plus ostensible encore dans son dernier opus Ecstasy qui semble être une mise en abyme du rapport lecteur/écrivain. Entre New-York et Tokyo, Miyashita, un jeune assistant réalisateur, va se laisser enliser dans le jeu pervers d’un trio malsain qui fonctionne sous les effets baroques de l’ecstasy, de la cocaïne et autres hallucinogènes. Ils ingurgitent ces substances dans le but de décupler leur libido en brisant toutes formes d’inhibitions. Maîtresse sadique, maître dominateur, SDF millionnaire et amantes soumises… Des rendez-vous chics dans des palaces new-yorkais, du champagne qui coule à flot et… S’amuser à dominer les victimes, jeunes lolitas de bonne famille que l’on démolit pour la jouissance. Miyashita goûte l’ecstasy pour la première fois et accède à des horizons qui lui étaient inconnus, il devient le jouet de Keiko, créature improbable, tout droit sortie d’un film de David Lynch. L’ombre de Sacher-Masoch plane comme un fantôme pendant que la chair se tort, se liquéfie. Parfois même, le sang jaillit. Et Murakami Ryû contrôle le lecteur par son style et ses images sans concessions. Car l’auteur, comme à son habitude, ne cherche pas à nous ménager. Le chef de file de la nouvelle littérature japonaise nous prend par la main pour nous mener dans son univers braque où déviances et chemins escarpés, déglingues et excentricités hallucinantes sont au rendez-vous d’un roman qui laisse un goût étrange tant il nous renvoie les images de nos doubles démoniaques. 

© Corinne Bernard 

L’extrait : « L’existence du masochiste est tranquille. Il lui suffit de vivre comme un esclave, comme un nourrisson, de renoncer à tout, les vêtements pour se couvrir, son nom, l’intelligence des choses, sa liberté de mouvements. L’homme était couché en position fœtale dans un coin du canapé style Victoria, dans la suite Ambassador de l’hôtel Plaza. Les premiers rayons du soleil commençaient à poindre. Il était dans un état de tension folle. Il avait largement dépassé la dose limite, un état que seules les personnes qui en ont fait l’expérience peuvent comprendre. Un état qui surpasse en tout le blues de la descente après une prise de LSD. 

Ecstasy, Murakami Ryû, éd. Philippe Picquier, 304 p., 18,50 euros.


Paru en Poche, Monstre humain
Kenji gagne sa vie en guidant les touristes à travers les bars louches des quartiers chauds de Tokyo. Il rencontre Frank, un américain peu ordinaire, qu’il devra conduire dans les lieux les plus glauques de la ville. Kenji va passer trois nuits en compagnie d’un psychopathe sans limites. Avec Miso soup, Murakami Ryû écrit l’indicible et s’arrange pour que le lecteur soit ému par Frank, homme effroyable, pauvre hère, produit conforme d’un monde en putréfaction. A noter, le roman paru en 1997 comporte une scène de carnage à faire pâlir Bret Easton Ellis et James Ellroy… 

Miso soup, Murakami Ryû, éd. Picquier Poche, 287 p., 7 euros.

Anna Gavalda : « J’assume le côté conte de fées »



Avec Ensemble, c’est tout, Anna Gavalda plonge le lecteur dans un long moment heureux. 608 pages à lire comme on fait un beau voyage. Camille, Philibert et Franck sont pourtant criblés de fêlures. Camille dessine avec talent et fait des ménages, Frank est un cuisinier sauvage et râleur. Philibert est d’un autre temps et garde un appartement de famille près de la Tour Eiffel. C’est là qu’ils vont se retrouver tous les trois et mener une vie à la Jules et Jim. Et puis, il y a la grand-mère de Franck, Paulette… Ce petit monde, tout en oppositions et blessures, va retrouver le goût des choses. Anna Gavalda a le don de réparer les cœurs et de magnifier le quotidien. Pas étonnant, cette femme revendique sa vie heureuse consacrée aux livres et à ses enfants. Tout va bien.

Philibert et Franck sont fragiles et ne cachent pas leurs faiblesses à l’instar de héros féminins… Pensez-vous qu’il existe une écriture féminine et une écriture masculine ? 
Les garçons sont un peu filles et les filles un peu garçon. Fille ou garçon, la seule distinction c’est de savoir s’il s’agit de personnes fréquentables ou pas. Pour moi, ils sont pareils. Avec ce livre, il y a autant de lecteurs que de lectrices.

Peut-on parler de roman d’apprentissage ? 
Bien sûr. Mes livres préférés sont des textes d’apprentissage. Vous leurs faites passer des épreuves comme dans Moon Palace (de Paul Auster, Ndlr) où ce personnage se perd à Central Park. Je me suis laissée avoir, je voulais raconter l’histoire de Camille et Franck et puis Philibert et Paulette sont arrivés. J’aime beaucoup les personnes âgées, du coup c’est un roman d’apprentissage à quatre. Je voulais aussi écrire un livre qui rende heureux, qu’on dise : « Lis ça, ça va te rendre heureux ! » Je tenais à cette idée d’onde positive. Je suis d’un naturel très gai alors j’ai écrit un conte de fées. D’ailleurs, Camille est une fée. D’habitude j’écris des fins ouvertes à la Luc Besson, là, j’assume le conte de fées. 

Pourriez-vous écrire un roman sur des héros sans failles ? 
Non, ça n’existe pas. Tout le monde a son quota de bosses, les gens qui savent tout sur tout ne sont pas très intéressants. Le prochain roman sera une histoire d’amitié entre deux hommes. 

Propos recueillis pas © Corinne Bernard

Ensemble, c’est tout, Anna Gavalda, éd. Le Dilettante, 608 p.

Guillaume Depardieu, Tout donner

                          


« Je veux faire taire les journalistes !»


Pas facile de prendre rendez-vous avec Guillaume Depardieu rencontré à la Foire du livre de Saint-Louis il y a quelques jours. Ouf ! Après de nombreuses signatures de son psycho-ouvrage et une heure trente d’attente pour votre serviteur, nous l’avons gentiment entraîné prendre un verre histoire de discuter de Tout donner, son livre d’entretien avec Marc-Olivier Fogiel. Visiblement éreinté et agacé (pas par la critique, cette fois, mais par les nombreuses demandes des lecteurs de la Foire), le comédien semblait sur ses gardes et n’a pas hésité à balancer quelques invectives (non autorisées ici), à l’encontre des médias. Nous avons failli le quitter là, seul avec son spleen et sa colère, mais capituler aurait été trop simple. Alors, après moult hésitations, nous avons choisi de rapporter tout de même quelques uns des propos de Messire Guillaume Depardieu, star quasi estampillée «Academy », à présent. Qu’il est loin le temps de Tous les matins du monde...


Pourquoi avoir choisi Marc-Olivier Fogiel pour ce livre d’entretien ?
Parce qu’il reflète le mieux l’inconscient populaire. On m’a proposé de faire une mise au point par rapport à ce que les journalistes racontaient sur moi. Je voulais dire une fois pour toutes ce que je pensais. Faire taire tous ceux qui ont écrit des conneries sur moi. Ça ne m’a jamais intéressé… Ces ramassis de mensonges. Je suis né avec une célébrité alors que je n’avais rien demandé.

Alors il s’agit d’une forme de psychothérapie ?
Je fais une analyse depuis quinze ans comme ça je ne réponds plus aux questions qui parasitent mon travail…

Vous racontez que vous vous êtes prostitué. On a du mal à imaginer que vous ayez manqué d’argent.
Cliché ! Mon père n’a rien à voir. J’ai vécu ma vie tout seul. J’ai été amené à le faire mais pas pour l’argent, pour la curiosité. Je me suis laissé entraîner par d’autres, je voulais voir comment c’était.

Ce livre vous a-t-il donné des envies d’écriture ?
J’ai écrit un roman initiatique, Le Fait du roi. Il paraîtra à la rentrée prochaine. Je ne lis pas… On peut écrire sans lire et lire sans écrire.

Des projets à l’écran ?
Une société de production dans laquelle je vais jouer ou réaliser.

Comment choisissez-vous vos films ?
Il y a les bons et les mauvais scénarios. Cela fait partie du talent d’un artiste de savoir choisir.

© Propos recueillis par Corinne Bernard,  2004.

Tout donner, Guillaume Depardieu et Marc-Olivier Fogiel, éd. Plon.

La nuit japonaise de Haruki Murakami




23h54, un bar à Tokyo. La jeune Mari lit un livre. Ailleurs, sa soeur Eri dort dans une chambre vide. Aucun objet, hormis une télévision, ne perturbe un sommeil profond. Haruki Murakami nous plonge dans un livre au style cinématographique où chaque chapitre égrenne les heures de la nuit. Le narrateur tient une caméra dont les travelling et les plans serrés sondent les âmes perdues. Mari est interrompue dans sa lecture par un jeune musicien qui prétend connaître sa soeur. D'abord distante, au fil de la nuit va naître une histoire hors du temps. 23h53, la caméra quitte lentement le visage endormi de la sublime Eri. Gros plan sur la télévision débranchée. L'écran s'allume. Un homme au visage voilé et aux contours immobiles apparaît. Ne cherchons pas à comprendre cette magie. Haruki Murakami adore David Lynch, nous le voyons bien. Plus nous avançons dans la lecture, plus l'atmosphère devient envoûtante, extravagante. Avec Le passage de la Nuit, il sème le trouble. Pourquoi les miroirs gardent-ils précieusement les reflets? Pourquoi Mari fuit sa soeur Eri? La nuit est pleine de secrets à effeuiller. Mais, si l'on veut plonger dans le meilleur de l'oeuvre intense, on lira surtout La ballade de l'Impossible. Paru pour la première fois en 1994, cet opus là est du meilleur cru. C'est en écoutant Norwegian Wood, des Beatles, que Watanabe se souvient de Kizuki et de sa petite amie Naoko. Le trio a dix-sept ans, ils sont inséparables. Une nuit solitaire, Kizuki se suicide. Un an après, Watanabe revoit Naoko. Ils font l'amour et puis, elle disparaît. Le voyage de Watanabe va se faire aux côtés du mal étrange dont souffre Naoko... Un roman initiatique, d'une poésie sans bornes, porté par les fantômes de Salinger et de Fitzgerald (Watanabe est fasciné par Gatsby le Magnifique). Murakami nous atteint en plein coeur. Il est des écrivains qu'on ne quitte jamais. Goûtez-y, vous verrez... 

 © Corinne Bernard

Le passage de la Nuit, Haruki Murakami, éd. Belfond, 230 p., 19,50 euros. « La Ballade de l'Impossble », Haruki Murakami, éd. Belfond, 390 p., 20,50 euros.

Virginie Despentes Ex nihilo



A 35 ans, Gloria balade une drôle de vie la rage au ventre. SDF déglinguée et révoltée contre une société qu’elle abhorre, elle se détruit, se laisse porter par la dérive. Dans un Nancy aux formes provinciales désespérantes, Gloria pourrit en compagnie d’autres éclopés du cœur. Et puis, Eric apparaît dans une rue, c’est une vedette de la télé, dans le rang. Vingt ans ont passé. Retour aux années 80. Gloria est une ado révoltée, punkette agressive que ses parents confient à une institution psychiatrique suite à des débordements de désenchantée traduits par des crises de nerfs. Eric baigne dans une famille de la bourgeoisie provinciale. Il est fragile, sensible et tributaire de narcotiques, ils vont s’aimer et vivre la vie comme elle vient. Des punks en goguette à Paris, à Evry… La débrouille et les gifles d’un quotidien paumé. Virginie Despentes livre là un roman à part dans une œuvre de l’excès et du coup de poing. Gloria, qui d’abord nous agace, finit par nous toucher pour nous entraîner très loin dans une histoire d’amour et de vie marginale. Il y a fort à parier que Virginie Despentes, 35 ans, a puisé dans ses souvenirs de jeunesse nancéienne.

 © Corinne Bernard.

  « Bye bye Blondie », Virginie Despentes, éd. Grasset, 330 p., 18 €.

La danse dans tous ses états, à Barcelone

La danse dans tous ses états
Le festival de danse Complicitats, organisé par l'association La Mekanica, bat son plein jusqu'au 8 mars à Barcelone et à Gijon. De la danse contemporaine tous azimuts. Dans la multitude et la richesse des propositions de ce festival, nous avons pioché du côté de la jeune chorégraphe italienne Manuela Rastaldi et de la française Alix Eynaudi. Deux spectacles présentés au Mercat de les Flors, fin février. Pas facile d'adhérer à Specchi, sous-titré Two variations on, the woman cut into pieces, un spectacle/performance qui manquait d'émotion. Le corps féminin sous tous ses angles : nu, démultiplié, coupé, vaguement agité, plié, enfermé dans des boîtes. Le corps s'observant dans toutes les poses à travers des miroirs parfois brisés. Sur scène, peu de lumière, voire pas de lumière... Les références à l'univers sombre de David Lynch (bruitages et jeux de lumières...) ne sauvent pas ce qui aurait gagné en intensité avec un supplément d'âme. Alix Eynaudi, présentait un solo en forme d'hommage au spectateur... plutôt rare comme idée. Supernaturel questionne le mouvement (grâce à un solo majestueux de la chorégraphe). Après une introduction musicale portée par la voix sublime de Terry Callier, la danseuse évolue dans des poses et gestes doux. Des mouvements bercés par un silence envoûtant. Plus tard, une voix hypnotique parle au spectateur dans son individualité, l'invite même à monter sur scène. La danse contemporaine serait-elle un peu vaudou? Pour prolonger ces moments extatiques, nous ne saurions que trop conseiller d'aller voir Meg Stuart, les 7 et 8 mars au Teatro Laboral de Gijon. 

 © Corinne Bernard, février 2008.

Le festival Complicitats continue jusqu'au 8 mars 2008. Toute la programmation ici : www.lamekanica.com

Pink in Japan

© Chiho Aoshima

Dans le cadre de son cycle intitulé Kawaii, consacré à la jeune création japonaise, la Fondation Miro nous embarque dans l'univers ambigu de Chiho Aoshima.

Des crânes envahis par l'herbe folle, des visages féminins à mi-chemin entre mangas et estampes japonaises, sombres abysses ou couleurs acidulées de l'enfance... C'est le monde en demi-teintes de la jeune artiste japonaise Chiho Aoshima. Toute l'ambivalence du Japon est visible à travers les oeuvres exposées à l'Espai 13 de la Fondation. Il est clair que Chiho Aoshima est fortement imprégnée de toute ces juxtapositions improbables. Pour preuve, ses jeunes filles aux grands yeux, perchées, ou plutôt ficelées façon bondage aux branches de cerisiers voluptueux. Ici, le ciel est rose bonbon tandis que les sublimes cerisiers trouvent leurs racines dans un amoncellement de crânes humains inoffensifs. Car rien de perturbant ou de choquant ici pour le spectateur, l'artiste a simplement le (bon) goût pour la juxtaposition du désir et de la mort. On le voit plus loin avec cet hommage au sculpteur allemand Max Klinger intitulé Paraphrase from the Finding of a glove, où une multitude de crânes (fil d'Ariane de l'expo, on l'aura compris), sont rejetés par les vagues vers le rivage... Ici, la mer a des accents d'estampe, un hommage aussi aux anciens maîtres des beaux-arts tels qu'Utagawa Kuniyoshi (XIXe siècle). Enfin, peints pour cette exposition, Chiho Aoshima dévoile une série de petits tableaux sur l'astrologie asiatique (c'est l'année du rat !). On trouve là beaucoup de finesse et de douceur grâce à l'utilisation de l'aquarelle et de crayons de couleurs. Les animaux de chacun des signes sont accompagnés de jeunes filles aux allures d'héroïnes mangas. Troublant. 

© Corinne Bernard

Exposition visible à l'Espai 13 de la Fondation Miro, jusqu'au 24 mars. Parc du Monjuic. www.bcn.fjmiro.es

La Chine subversive

©  Yue Min Jun


La Fondation Miro propose une exposition étonnante. Vermell a Part est un voyage en Chine aux accents subversifs. Rendez-vous jusqu'au 25 mai.

Vermell a Part, Rouge à part, n'est pas un titre anodin. Il s'agit bien de la couleur de l'expo. Le rouge prédomine. Tout un symbole. La Chine d'aujourd'hui a fait de son passé, la Révolution culturelle en tête, une oeuvre d'art. La collection Sigg, présentée ici, reflète l'éventail des agitations artistiques chinoises, toujours portées par une certaine ironie. Une des salles décline d'ailleurs ce thème, on y trouve une oeuvre on ne peut plus décalée de Yue Min Jun- une installation politiquement décalée- montrant des hommes alignés en rang tels les célèbres soldats de Xi'An. Ici, ce sont vingt-cinq hommes en jean et t-shirt blancs arborant des sourires diaboliques et improbables (les bouches sont sur-dimensionnées pour mieux souligner l'ironie). Ailleurs, La Liberté guidant le peuple (clin d'oeil aux Révolutions), reproduit ces mêmes hommes sur la toile, ces mêmes visages aux sourires inhumains. La Révolution comme une claque! Dans l'espace consacré au thème de l'individu et des « Nouveaux chinois », trois grandes pièces, des peintures dont les tons sont les mêmes : le gris, le bleu, le rouge et le jaune. Des à-plat pour des portraits de familles avec nourrissons. Zhang Xiaogang fait partie d'un mouvement artistique, le Réalisme cynique. Le cynisme réside dans ces regards vides, tournés vers nous : des yeux sans âme, dépourvus d'émotions. Ces trois oeuvres, et particulièrement Red Child, portrait d'un enfant rouge sur fond bleu, sont éblouissantes. Les artistes exposés sont de véritables penseurs, des témoins de leur société en perpétuelle évolution.
La propagande réinventée
Dès les premières sections de l'expo (déclinée en six thèmes), le pavé est lancé. Un brin subversive, c'est une explosion de couleurs et un panorama sur la Chine actuelle marquée par la politique rouge: la consommation de masse, les conséquences de la révolution culturelle, du communisme et de ses fantômes... Ainsi, les collages des frères Luo, rassemblant quelques icônes internationales du capitalisme (Coca-Cola, les hamburgers...) sur fond de propagande communiste. Plus loin, Wang Guangyi réinvente ces symboles en s'inspirant de son iconographie publicitaire. Une toile représente les ouvrières de Mao munies du petit Livre rouge, le tout estampillé d'une célèbre marque de parfum français. Que sont devenues les idoles? Gentiment subversive aussi, la relecture des oeuvres occidentales, comme La mort de Marat, de David, ou le fameux Urinoir de Marcel Duchamp. Mao-Marilyn, de Yu Youhan, c'est une bonne dose d'humour qui démystifie le passé socialiste grâce au détournement de l'une des plus célèbres sérigraphies de Warhol, portrait de Marilyn Monroe. L'artiste se paye la tête de Mao en la juxtaposant au visage hollywoodien (ici, les lèvres et les yeux de Mao sont ceux de Marilyn). Et puis, une peinture de Wang Xingwei, cherchez bien, montre les mines circonspectes d'Andy Warhol et Joseph Beuys... Une belle surprise !

© Corinne Bernard (Parution : Pilote Urbain, 2009)

 Exposition visible à la Fondation Miro (Parc de Montjuic), jusqu'au 25 mai 2009. Fermé le lundi.

Noir et blanc

© George S. Zimbel, Jean Seberg

La galerie Kowasa présente une retrospective du photographe Américain George S. Zimbel. Du noir et blanc empreint de l'atmosphère des années Kennedy et de leur égérie Marilyn Monroe. Léonard Bernstein, John et Jackie Kennedy, Marilyn, Jean Seberg... George S. Zimbel, photographe Nord-Américain installé au Canada nous donne à voir des visages connus ou anonymes. Ainsi, ce liseur noir dans un café parisien, nous sommes en 52, en Amérique la ségrégation raciale sévit encore. « Black man reading » devient alors une authentique réponse à la bêtise. Plus loin, ce sont les enfants, pureté et bonheurs simples, comme on le voit à la mine à la fois réjouie et rêveuse de cette gamine qui danse en tournant sur elle-même devant une mère et un frère occupés à autre chose. Avec Girl Twirling, 1956, c'est la famille et son rêve américain, avant le chaos du Vietnam. George S. Zimbel capte cet instant de légèreté avec un enthousiasme qui saute aux yeux. La plénitude encore avec ces petites filles allongées sur la plage. 
Bikinis et lunettes de soleil sur le nez, on prend la pose, reflet des mannequins qu'elles auront vu dans les magazines. Les bien nommées « Space babies », de 1959, ne vieilliront pas. Retour à Paris où le photographe a fait le portrait d'une femme accoudée au zinc d'un bistrot. Elle semble surprise par l'objectif. Nous sommes dans un bar de l'époque de Saint-Germain-des -Prés et du Tout Paris. Celui des artistes et des écrivains, des nuits sans sommeil. Son visage est fatigué. Les nuits sans sommeil, sans doute. Hollywood, le fameux rêve américain c'est la famille, on le sait, c'est la beauté de Jackie et John Kennedy, celle de Marilyn ou de Jean Seberg, c'est aussi le musicien Léonard Bernstein. Les années 60 font rêver, elle ont comme un air d'innocence révélé par le photographe. George S. Zimbel les croque à merveille et effectue sans doute ses plus fameux clichés. 
La série intitulée « Energy », dévoile Marilyn Monroe le sourire et la robe blanche éclatants, posant pour quantité de photographes heureux (on peut les voir sur les différentes photos). Elle rejoue pour eux, et donc pour George S. Zimbel, la scène cultissime de la bouche d'aération tirée du non moins culte Sept ans de réflexion. Plus loin, elle est en compagnie du géant hollywoodien Billy Wilder. Nous sommes en 1954, ces photos là sont précieuses et magiques. Elles produisent toujours autant d'effet sur celui qui se rapproche et contemple de plus près Hollywood et ses féeries. Les photos déclinent différents thèmes mais ont pour point commun de capter avec bonheur quelques instants concédés. Et Jean Seberg, son visage diaphane, son grand regard clair, a le visage légèrement tourné vers celle qui doit être sa costumière. Dernier essayage, peut-être, avant des minutes d'éternité pour les salles obscures. Un moment intime avec ces étoiles. 

 © Corinne Bernard (parution : Pilote Urbain, 2008)

 Exposition visible jusqu'au 31 mai à la Kowasa Gallery: Mallorca 235, du mardi au samedi de 16h30 à 20h30 ou sur rdv. Tel. 93 487 35 88. Ne manquez pas de jeter un oeil à la somptueuse librairie.

Kaleidoscope chinois

 © Wang Quingsong


La Virreina, Centre de l'Image, expose une trentaine de photographes chinois. Zhù Yi révèle un panorama impressionnant sur la Chine actuelle nourrie de ses fantômes. 

La Chine est un pays aux contrastes affirmés qui ne se dépare pas de son passé tout en vivant en permanence avec son futur, l'Occident, et l'ouverture au monde capitaliste. On peut voir une centaine d'oeuvres réalisées par des photographes issus de la peinture (Wang Quingsong) ou de la performance (Zhang Huan). L'expo s'articule autour de cinq thèmes : L'histoire (la révolution culturelle, la mélancolie...), L'identité (autoportraits, les genres), L'individu dans son contexte, Le développement économique et la nature (la ville démesurée, la nostalgie de la nature), Une nouvelle société de consommation (la pub, les médias...). Nous cheminons à travers une histoire culturelle, mais aussi poétique et artistique. Les photos de Huang Yan s'inspirent de la peinture traditionnelle où la nature est paisible: « Face series » ce sont les quatre saisons peintes sur des visages maquillés de blanc (à l'instar du théâtre traditionnel). Cang Xin est préoccupé par la nature qui tend à disparaître au profit de l'expansion des villes. Acteur de l'évolution, il se met en scène, nu et impavide, au milieu de l'urbanité ou de paysages aux horizons infinis. Le passé et sa révolution culturelle sont présents à travers, par exemple, la photo de Hong Hao « ...Over of the revolution» où l'artiste offre une composition faite du Petit livre rouge et de multiples ouvrages de propagande. La muraille de Chine, la Cité Interdite... Ces lieux emblématiques sont aussi révélés et font face au futur. Dans la salle consacrée à l'identité, les douze mois de l'année sont déclinés symboliquement par des photos de sexes féminins encadrés d'orchidées ou de lotus (Chen Lingyang) tandis que, plus loin, une femme aux allures de robot improbable arrose une géante fleur de métal (Zeng Yicheng). Quand la nature s'évapore. Une expo pour découvrir un pays toujours empreint d'un certain mystère, car à la fois si loin et si proche... 

 © Corinne Bernard (parution Pilote Urbain, mai 2008)

Exposition visible jusqu'au 25 mai 2008 au Palau de la Virreina. Rambla 99. Barcelone. Fermé le lundi. www.bcn.cat/virreinaexposicions