4.6.08

Tony Gatlif : "Mon film parle de la peau "



Tony Gatlif nous raconte Exils, prix de la mise en scène à Cannes. Loquace, il a une myriade d’histoires à raconter. Sa passion pour Séville, ses multiples voyages, ses acteurs… Avec Exils, le cinéaste mène le spectateur dans un voyage vers les origines, parle du déracinement et de la recherche de soi à travers la terre et ses racines. Zano, alias Romain Duris, embarque sa belle Naïma (superbe et sensuelle Lubna Azabal) sur la route. Ils ont en commun un passé algérien. Une aventure au départ d’une banlieue parisienne via Séville. Leur voyage est alors un flot d’images, de sons, d’odeurs, de couleurs… Sources. Et puis l’amour.

Que raconte le  film ?
C’est un film qui parle de la peau, de sa couleur. J’ai toujours été confronté à ça. L’exil c’est des gens qui partent en laissant des gens comme eux, de la même couleur de peau. Ils trouvent une terre, une population, un climat différents… J’ai des souvenirs d’enfance qui parlent de cela, c’est le film le plus autobiographique. Les deux personnages sont comme tous les exemples des années 50, ces voyageurs tels que Nicolas Bouvier partis pour se retrouver eux-mêmes. On commence à aimer les autres quand on s’est trouvé. C’est ce que raconte mon film. Et puis, à travers leur histoire, il y a l’histoire du siècle.

Comment avez-vous choisi Lubna Azabal ?
Par un casting. J’aime les femmes au caractère fou, bien trempé, qui en disent long. Dans le film, c’est un couple qui se connaît à peine, ils ont envie de se connaître, de se fouiller. Ils écoutent une musique urbaine moderne et révoltée. Cette musique fait écho au côté tachycardique de celle qu’on entend plus tard (scène de transe soufie en Algérie, Ndlr), elle emballe le cœur. Avec ce genre d’actrice, il faut savoir quelles sont les limites à ne pas franchir car son énergie débordante peut rendre les scènes folles tout le temps. La scène de transe a durée 11 minutes. Il faut que le cœur est le temps de s’emballer je leur avais montré à tous les deux des transes que j’avais filmées. On ne peut pas répéter ce genre de scène. Sinon, ça ne fonctionne pas. Il faut être gagné par la musique. Après cette scène, il a fallu deux heures avant de pouvoir parler à Lubna.

Il y a toujours une part de documentaire dans vos films...
Pour enlever le côté cinéma j’aime faire entrer la vie dans les plans, c’est ainsi depuis le début. J’ai fait des films pour défendre le peuple Rom avec des acteurs qui jouaient leurs propres rôles.

La musique est omniprésente
La musique est en parallèle avec le scénario. Quand la caméra est pudique, c’est la musique qui donne le sentiment de l’exil. Elle prend son rôle. On la travaille en même temps que le scénario. La musique de la transe a été écrite spécialement pour cette scène.

Quels sont vos projets ?
Je pars en vacances, j’ai envie de continuer en méditerranée. C’est quand je rencontre une idée que je décide de partager. Je vis d’abord.

© Propos recueillis par Corinne Bernard (itw 24/ 08/04)

3.6.08

Trois regards photo

© Kenneth Josephson



Kenneth Josephson, Valérie Bouvier et Fernande Petitdemange dévoilent leur univers. Trois photographes au regard aiguisé pour qui le monde a revêtu de drôles de formes. Valérie Bouvier est la cadette de cette exposition.

A 26 ans, elle a la fraîcheur de ceux qui ne se prennent pas au sérieux, elle vient vers vous le sourire aux lèvres et vous embrasse comme si elle avait tout à partager. Ses photos ont la même fraîcheur, des plantes emballées dans du papier peint aux motifs divers. Écossais, fleuri, noir… « Je crée un décor, ce sont des dispositifs trompe l’œil inspirés du travail du photographe Adolf Braun. J’ai commencé par emballer des énormes pots de fleurs et j’ai continué. L’emballage permet une lecture différente de l’objet, il le rend plus graphique.» Ses « mini-constructions », comme elle les nomme, sont des assemblages, objets du quotidien, qu’elle emballe de cellophane ou de ruban adhésif pour en faire de nouveaux sujets à voir. Elle se réapproprie le monde pour étonner le visiteur et donner un nouvel aspect à des choses parfois invisible, tant elles font partie du quotidien. Elle donne vie aux objets, comme les enfants prêtent vie à leurs jouets. Valérie Bouvier a fait les Arts-déco à Strasbourg et ne se considère pas comme une photographe puisqu’elle joue avec tous les véhicules artistiques : vidéo, performances, installations… Une touche-à-tout à suivre de très près.
Éclectismes
Plus loin, et tout à fait dans un autre registre, car l’expo est on ne peut plus éclectique, Fernande Petitdemange a photographié plus de trois cents fossiles parmi les 80 000 entreposés à la Société industrielle de Mulhouse et réunis de 1845 à 1863 par Joseph Koechlin-Schlumberger. Un véritable cabinet de curiosités. Spécialiste des éléments naturels, végétaux ou minéraux, la photographe a choisi ces traces minérales de l’histoire pour leur forme, leur beauté : « Je ne suis pas anthropologue, j’ai sélectionné chaque fossile pour son aspect visuel d’abord. Je n’ai pas appris grand-chose sur eux car je voulais rester neutre pour garder uniquement un point de vue visuel. » Au final, chaque photo donne à voir des fossiles dans leur moindre détail où l’on devine, ici, la trace d’un poisson, là, celui d’un coléoptère. Une mémoire photographiée avec beaucoup d'exigence. Enfin, les photos de l’américain Kenneth Josephson sont une merveille de technique et de magie. D’abord, il nous montre le ciel et ses nuages, et puis, des pages blanches, et finit par l’humain. L’homme mis en abyme dans des paysages où le photographe s’amuse avec le regard du spectateur. Il triche. D’une manière toujours ludique, Kenneth Josephson joue avec la réalité et place l’homme dans des décors naturels où, tout à coup, un élément perturbateur, une carte postale, un mètre, une ombre, font du décor une sorte de trompe l’œil. Le photographe de 71 ans, triche sans effets spéciaux avec des éléments simples, comme une carte postale posée sur un décor où encore l’ombre du photographe derrière un enfant. Autant de pieds de nez au spectateur pour des amusements qui chatouillent le regard.

 © Corinne Bernard

Deux époques, deux photographes

Jean-Philippe Charbonnier, L’Enfant flou, 1947. © Christine Vaissié. Collection Maison Européenne de la Photographie, Paris.

Jean-François Joly et Jean-Philippe Charbonnier exposent leurs photos à la Galerie de la Filature, à Mulhouse. Un parallèle improbable entre deux noirs et blancs. 

Jean-François Joly exhibe la genèse de son projet Terre d’asile, terre d’exil, l’Europe tsigane. Dans la Galerie, sont accrochées des photocopies de ses photos sur les tsiganes de Roumanie et de Serbie. Il voyage depuis 1999 sur les terres de Pristina où il a photographié quelques visages parmi les 1500 tziganes installés sur un ancien terrain militaire serbe. Il continue son périple européen à la rencontre des peuples gitans. Roumanie, Bulgarie, plus tard ce sera Strasbourg… Il en résulte des portraits où la solitude est omniprésente. Chaque tsigane est une solitude en face d’une solitude, qu’il s’agisse d’enfants, de couples ou de vieilles dames à la peau scarifiée par les souffrances infligées. Ces visages expriment la solitude. « Parce que nous sommes tous seuls », souligne le photographe, « On est profondément seul toute sa vie et plus on en a conscience, plus on est bien avec les autres ». S’il va vers les autres pour les croquer avec son objectif, Jean-François Joly exclut tout rapport amical avec les personnes photographiées « Je préférais qu’il y ait toujours une distance entre nous pour qu’ils n’attendent rien de moi… ». Le noir et blanc est là aussi pour créer la distance. Mais au final, beaucoup de ces tsiganes regardent l’objectif comme pour convoquer d’autres solitudes. 
Des photos couleur du temps
« Il faut bien le dire : Jean-Philippe Charbonnier est un petit monsieur tout à fait détonant. Comme un diable qui sort de sa boîte au moment où on ne l’attend pas, son appareil en équilibre sur l’épaule, ou au détour d’une publicité de magazine, et qui tire de par-dessous sa moustache des propos encore moins attendus, disons à la fois justes et biscornus, et d’une voix tonitruante d’adjudant. (…) Dans Alice, il pourrait être le chapelier, il pourrait être le lapin, il pourrait même être la théière, il serait irrésistible, impossible », c’est ainsi qu’Hervé Guibert dépeint Jean-Philippe Charbonnier, en 1983, dans son ouvrage « La photo, inéluctablement ». L’écrivain avait vu les 300 photos du trublion photographe, bavard intarissable, exposées au musée d’Art moderne, à Paris. Les reportages en noir et blanc exposent plusieurs pans des années 50. Et, de l’Afrique Equatoriale Française, au mineurs du nord de la France en passant par les familles de Paris et sa banlieue, Jean-François Charbonnier nous raconte des moments, des instants de vie ici et là-bas. Des Hommes parmi les objets, dans leurs fonctions, tel « Le pharmacien », à Aubusson, entouré de flacons, il fait la tête, un apothicaire grognon dans sa petite boutique. Ou encore « Le scandale des mal logés » où, de Clichy à la Courneuve, des familles nombreuses s’entassent dans des pièces exiguës. Le commencement des sombres banlieues… Et puis, « Les passerelles de la cantine » de l’usine Renault-Flins, merveille de perspective, montrant des ombres marchant vers le même lieu, traversant des passerelles aux vitres innombrables. Il y a aussi Orphée, clin d’œil à la mythologie et au film de Cocteau. Ici, les enfers où Orphée cherche son Eurydice sont deux murs le long desquels il avance, coincé, comme dans un tunnel, un couloir de métro… Et toujours cette perspective incroyable qui place l’homme dans une géométrie subjective, celle du regard du photographe. L’ami et collaborateur d’Edouard Boubat a cette incroyable manière de photographier le temps de manière nuancée, car s’il est vrai qu’il s’agit de reportages, approchons nous d’un peu plus près, prenons le temps… On peut voir dans chaque photo le reflet du regard de Jean-Philippe Charbonnier. Captivant. 

© Corinne Bernard