3.6.08

Deux époques, deux photographes

Jean-Philippe Charbonnier, L’Enfant flou, 1947. © Christine Vaissié. Collection Maison Européenne de la Photographie, Paris.

Jean-François Joly et Jean-Philippe Charbonnier exposent leurs photos à la Galerie de la Filature, à Mulhouse. Un parallèle improbable entre deux noirs et blancs. 

Jean-François Joly exhibe la genèse de son projet Terre d’asile, terre d’exil, l’Europe tsigane. Dans la Galerie, sont accrochées des photocopies de ses photos sur les tsiganes de Roumanie et de Serbie. Il voyage depuis 1999 sur les terres de Pristina où il a photographié quelques visages parmi les 1500 tziganes installés sur un ancien terrain militaire serbe. Il continue son périple européen à la rencontre des peuples gitans. Roumanie, Bulgarie, plus tard ce sera Strasbourg… Il en résulte des portraits où la solitude est omniprésente. Chaque tsigane est une solitude en face d’une solitude, qu’il s’agisse d’enfants, de couples ou de vieilles dames à la peau scarifiée par les souffrances infligées. Ces visages expriment la solitude. « Parce que nous sommes tous seuls », souligne le photographe, « On est profondément seul toute sa vie et plus on en a conscience, plus on est bien avec les autres ». S’il va vers les autres pour les croquer avec son objectif, Jean-François Joly exclut tout rapport amical avec les personnes photographiées « Je préférais qu’il y ait toujours une distance entre nous pour qu’ils n’attendent rien de moi… ». Le noir et blanc est là aussi pour créer la distance. Mais au final, beaucoup de ces tsiganes regardent l’objectif comme pour convoquer d’autres solitudes. 
Des photos couleur du temps
« Il faut bien le dire : Jean-Philippe Charbonnier est un petit monsieur tout à fait détonant. Comme un diable qui sort de sa boîte au moment où on ne l’attend pas, son appareil en équilibre sur l’épaule, ou au détour d’une publicité de magazine, et qui tire de par-dessous sa moustache des propos encore moins attendus, disons à la fois justes et biscornus, et d’une voix tonitruante d’adjudant. (…) Dans Alice, il pourrait être le chapelier, il pourrait être le lapin, il pourrait même être la théière, il serait irrésistible, impossible », c’est ainsi qu’Hervé Guibert dépeint Jean-Philippe Charbonnier, en 1983, dans son ouvrage « La photo, inéluctablement ». L’écrivain avait vu les 300 photos du trublion photographe, bavard intarissable, exposées au musée d’Art moderne, à Paris. Les reportages en noir et blanc exposent plusieurs pans des années 50. Et, de l’Afrique Equatoriale Française, au mineurs du nord de la France en passant par les familles de Paris et sa banlieue, Jean-François Charbonnier nous raconte des moments, des instants de vie ici et là-bas. Des Hommes parmi les objets, dans leurs fonctions, tel « Le pharmacien », à Aubusson, entouré de flacons, il fait la tête, un apothicaire grognon dans sa petite boutique. Ou encore « Le scandale des mal logés » où, de Clichy à la Courneuve, des familles nombreuses s’entassent dans des pièces exiguës. Le commencement des sombres banlieues… Et puis, « Les passerelles de la cantine » de l’usine Renault-Flins, merveille de perspective, montrant des ombres marchant vers le même lieu, traversant des passerelles aux vitres innombrables. Il y a aussi Orphée, clin d’œil à la mythologie et au film de Cocteau. Ici, les enfers où Orphée cherche son Eurydice sont deux murs le long desquels il avance, coincé, comme dans un tunnel, un couloir de métro… Et toujours cette perspective incroyable qui place l’homme dans une géométrie subjective, celle du regard du photographe. L’ami et collaborateur d’Edouard Boubat a cette incroyable manière de photographier le temps de manière nuancée, car s’il est vrai qu’il s’agit de reportages, approchons nous d’un peu plus près, prenons le temps… On peut voir dans chaque photo le reflet du regard de Jean-Philippe Charbonnier. Captivant. 

© Corinne Bernard

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