24.12.08

Oriol Maspons : "Picasso était méchant et radin"










 
Les photos d'Oriol Maspons sont un mélange d'humour, de glamour et d'histoire. De l'Espagne rurale à Dali en passant par les sublimes Lolitas, le photographe catalan nous offre un paysage bigarré à voir à la galerie Kowasa. Rencontre.

À 80 ans, Oriol Maspons ne travaille plus. « Toutes mes photos étaient des commandes pour des architectes, des éditeurs ou des magazines, je n'aime pas travailler autrement que sur commande. Et aujourd'hui il n'y a plus de commandes pour illustrer des couvertures de livres. », raconte le photographe. Le résultat, c'est une collection impressionnante d'images qui ont illustré toutes sortes d'ouvrages et revues. Il a côtoyé les plus belles filles des années 60 à 70 : «J'ai fait de la photo pour draguer. Mais n'ayant pas un physique avantageux, je pourrais être dans le Guinness des records pour avoir été le garçon qui a compté autant d'échecs amoureux qu'il a connu de filles sublimes. » Oriol Maspons s'est aussi lancé dans la photo parce qu'il aimait celles des autres. Celles de Cartier-Bresson, Brassaï, Doisneau. Ils étaient ses modèles : « Je ne comprends pas les jeunes qui étudient la photo aujourd'hui sans même avoir de modèles... Je pense pourtant que c'est très important. J'admirais le travail de gens comme William Klein ou Avedon et je voulais faire comme eux.» En 1955, il s'installe à Paris pendant un an : « Je travaillais dans les assurances. À Paris, je me suis rendu compte qu'on pouvait faire de la photo. Il y avait des clubs, j'y ai rencontré tous ces photographes que j'admirais tant et à mon retour à Barcelone, j'ai pris un associé, Julio Ubiña, avec qui j'ai monté un studio. » Le studio Maspons+Ubiña réalise des commandes pour la publicité et l'édition. Il fréquente et photographie des célébrités telles que Dali, croise Audrey Hepburn et Marcel Duchamp (Marcel Duchamp and wife, 1960). L'artiste est très loquace, il évoque ses soirées en compagnie de Dali, critique Picasso : « Il était méchant et radin. Dali , lui, avait de la conversation, on ne s'ennuyait jamais en sa compagnie, il était très cultivé. Brigitte Bardot avait un beau visage mais n'était pas très futée », se souvient-il. 
Drôle de bourgeois
S'il est né de la bourgeoisie catalane, Oriol Maspons est un anticonformiste et n'oublie pas l'Espagne rurale et désargentée, la populaire. Il réalise des séries telles que Las Hurdes (1960) ou La Mancha (1961) qui racontent la campagne et ses personnes qui vivent de peu, la dictature et son lot d'épreuves : « J'étais très influencé par le néoréalisme italien et puis je n'avais pas peur d'être avec les pauvres. » Il va même jusqu'à participer à la Gauche Divine, le mouvement barcelonais qui regroupe intellectuels et artistes bourgeois aux idées de gauche. Il se pose alors en photographe de la contreculture : «Oui, je regrette la Gauche Divine, il n'y a plus rien dans ce goût-là à Barcelone.» Il s'intéresse aussi au flamenco et photographie La Chunga. Avec Ubiña, ils envoient chaque année des cartes de Noël à leurs amis, des photos où ils se mettent en scène de manière burlesque, sans peur du ridicule. Comme un pied-de-nez aux institutions (série des Christmas, datant des années 60). Il y a aussi les hippies d'Ibiza ou d'Eivissa, une communauté à laquelle il semble attaché. Des photos souvent empreintes d'humour (Fiesta en Eivissa, 1978). Malgré quelques regrets Oriol Maspons n'est pas un de ces octogénaires aigris ou nostalgiques : «Le vin et les filles se sont améliorés aujourd'hui en Espagne ! » Tout est dit.

© Corinne Bernard (parution dans Pilote Urbain, janvier 2009).

3.12.08

Voyage en Amérique

Joseph Cornell, Caravaggio Prince, Medici Slot Machine Variant, c. 1950.
Box construction and collage. © The  Joseph and Robert Cornell Memorial Association, VEGAP, Barcelona.
Lewis Hine, Edward St. Germain and his sister Delia, Phoenix, Rhode Island, april 1909.
Donation de Harry H. Lunn, Jr., Graphics International Ltd.
Emil Carlsen, The picture from Tibet, c.1920. Donation de James Parmelee.
Edward Hopper, Ground Swell, 1939. Huile sur toile. Museum purchase William A.Clark Fund. © 2008 Whitney museum of American Art.

Sous le titre « Modernidad Americana », la Fundacio Miro expose une centaine d'oeuvres d'artistes américains représentatifs de différents courants de la fin des XIXe et XXe siècles. Un panorama sous influence.
Les oeuvres présentées sont issues de la collection de la Corcoran Gallery of Art, l'un des centres les plus importants spécialisés dans l'art américain et l'un des plus anciens musées des Etats-Unis (créé en 1869). L'exposition, répartie par courants artistiques, démarre avec la section « Sous l'influence de Paris » et c'est évident au premier coup d'oeil. Avec  Young women in a kimono, d'Alfred Maurer, Le tableau du Tibet (sublime!) d'Emil Carlsen, ou encore  Les jardins du Luxembourg, de William Glackens, on perçoit l'influence des impressionnistes, eux-mêmes inspirés par l'Orientalisme et le Japonisme (dont participe Monet, qui a peint un portrait de sa femme vêtue d'un kimono rouge vif, en 1876). Les paysagistes, eux, ont représenté les vastes étendues américaines dans un style académique et délicat: le courant paysagiste de la fin du XIXe siècle est, lui aussi, influencé par les impressionnistes parisiens et par le lyrisme des symbolistes. Ainsi, Hobart Nichols et son obscur et solitaire paysage de montagne enneigée intitulé  En-dessous de zéro. L'Avant-Garde américaine se fait connaître avec la grande exposition  International Exhibition of Modern Art  ou  Armory Show, qui s'est tenue à New York, en 1913. La présence de Duchamp ou Mondrian aux Etats-Unis a permis des échanges fructueux avec des artistes nord-américains tels que Joseph Cornell. Dans la boîte de collages  Prince de Caravage, variante de la machine à sous Medici , on croirait voir un clin d'oeil aux objets détournés de Duchamp. L'avant-garde est un nouveau langage  pour les artistes, ils en abusent avec délectation, tel qu'on peut le voir dans le géométrique  First theme de Burgoyne Diller. Des rectangles, bleu, jaune, blanc, rouge, sur fond noir: quand l'abstraction tend vers une indicible pureté. 
La photo document
Passons à la section consacrée à la photographie. Les artistes choisissent cet art pour montrer leur Amérique. La photographie comme une mémoire. Elle est là pour informer, documenter. Elle est le prétexte aussi à dénoncer certains faits de société tels que la pauvreté, le travail des enfants ou la ségrégation raciale. Lewis Hine est l'un de ceux qui se posent en documentariste sans pour autant se départir de la composition et du style. La photo de la seconde moitié du XIXe devient un véhicule quotidien grâce à la reproduction des images dans la presse. Des photographes tels que Lewis Hine ou James VanDerZee donnent au lecteur une nouvelle vision de la société (magnifique portrait de Marcus Garvey, journaliste et prédicateur noir qui réclamait une société meilleure pour les noirs du monde entier). L'Amérique est montrée telle quelle. De manière plus directe qu'un article non illustré. Walker Evans, sans doute l'un des meilleurs de son époque, photographie quant à lui, la pauvreté d'une grange sans aucun artifice ( Farm interior, New York State, 1931). La crise de 1929 a conduit quantité d'américains à la faillite. Dans un autre registre, Berenice Abbott prend des clichés des bâtiments, buildings,  ponts, stations d'essence... André Kertész choisit l'East River pour montrer un moment paisible, un moment simple: un père et ses enfants jouant au bord de la rivière... il règle son objectif pour les prendre en photo (New York, 42nd Street and East River, 1951). Dans un registre plus dur, Danny Lyon a immortalisé l'inacceptable, un témoignage des aberrations de la ségrégation raciale qui sévit toujours dans certains Etats dans les années 60. Il s'agit de lavabos de toilettes publiques séparés. Au-dessus de chacun d'eux, un écriteau annonce la couleur. On peut y lire, respectivement : « White » et « Black » (Segregated drinking fountains, County Courthouse, Albany, Georgia, 1962). Un véritable témoignage de la politique incohérente de la société de l'époque. 
Edward Hopper and Co
La partie de l'exposition consacrée à la période dite « Réaliste » permet d'apprécier des toiles de Raphael Soyer ou de Reginald Marsh mais aussi du célèbre Edward Hopper (« Ground Swell », 1939). Les deux dernières sections nous conduisent vers des peintures plus récentes avec « L'abstraction d'après-guerre » et « Entre abstraction et figuratif ». Où l'on peut voir, entre autres, des oeuvres de Mark Rothko, Cy Twombly, de Kooning ou Robert Mangold. Nous nous arrêterons plutôt sur la toile de Kim Dingle,  Black girl dragging white girl , de 1992. Deux petites filles en robes blanches et ballerines, peut-être des danseuses... La petite danseuse noire traîne par les épaules la petite fille blanche comme pour la relever, elle est étendue sur le sol, évanouie ou épuisée. Une peinture émouvante par la douceur des couleurs et la pureté des personnages, de cette enfant aidant sa jeune amie.  
« Modernidad Americana » invite à un passionnant voyage autour d'une modernité éclectique, foisonnante, inspirée par les artistes européens mais toujours empreinte de sensations américaines.
© Corinne Bernard (parution sur le site : www.piloteurbain.com, décembre 2008).
Exposition visible jusqu'au 25 janvier 2009 à la Fundacio Miro, parc du Montjuic. Du mardi au samedi, de 10h à 19h, le jeudi, de 10h à 21h30. Dimanche et feriés, de 10h à 14h30. Fermé les lundis non feriés.