28.12.09

Où vivent les monstres...


La vie des monstres n'est pas simple et ressemble à s'y méprendre à celle des Hommes. Ils souffrent, ils aiment... et quand rien ne va plus, rêvent d'une famille unie. C'est tout le propos du film, la famille, l'amitié. L'union fait la force. Max, le petit homme, un garçon agité qui ne comprend pas sa famille. Sa grande soeur, sa mère (sans mari et avec un nouvel amant), tout cela lui semble hostile. Alors il est sans doute plus sauvage que les enfants de son âge. Il invente des contes merveilleux qui, comme la plupart des contes, sont un reflet féerique de la réalité. Au cours d'une de ses disputes avec sa mère, il s'abandonne totalement, court comme une petite personne perdue dans un monde chaotique. Il accède alors au monde où vivent les monstres. C'est là qu'il fait l'apprentissage de la tolérance, de l'altruisme. Aimer les autres avec leurs défauts (comme il devrait aimer sa mère dont on devine une vie tachetée de blessures). Ces monstres, Max va les adopter, ils sont paumés comme lui, nécessitent un leader, il va se proclamer leur roi. Et ça fonctionne, comme ça fonctionne très bien pour nous, spectateurs. Spike Jonze l'a dit lui-même, il n'a pas fait un film pour les enfants sinon un film sur l'enfance. Et nous, redevenons des enfants face à la beauté des paysages qui semblent nouveaux, tout en étant bien réels (les scènes ont été tournées dans des paysages australiens). Des décors naturels pour des monstres qui ressemblent à d'immenses peluches dodues aux expressions humaines. La joie, la tristesse, tout se lit sur leurs visages de monstres doux. L'amitié s'installe entre Max et Carol, une âme en peine qui voudrait retrouver les sensations de fraternité avec sa communauté monstrueuse et puis l'amour avec KW, en goguette avec des amis hiboux. Racontée comme ça, l'histoire, adaptée du célèbre livre pour enfants de l'Américain Maurice Sendak, semble réservée aux plus jeunes. Eh bien, allez le voir, et vous saurez que les monstres existent grâce à la magie de Spike Jonze. Un film qui, comme toujours chez le cinéaste de Dans la peau de John Malkovitch, évolue du côté du cinéma sans compromis. Des images caméra à l'épaule, à la photographie superbe (des paysages magnifiés par Lance Acord, directeur de la photo), en passant par la bande originale exquise qui ravira plus d'un amateur de pop-rock indé, du grand art. Pour finir, ceux qui pensaient que les monstres sont géniaux uniquement dans les livres et dans la tête des tous petits, seront surpris par la poésie sans mièvrerie proposée là.

© Corinne Bernard, décembre 09. Parution : www.vivreabarcelone.com

Donde viven los monstruos (Max et les maximonstres), un film de Spike Jonze. A l'affiche à Barcelone.

15.12.09

Les météores de Kupka


 
Ce qui pourrait définir Frantisek Kupka (1871-1957), c'est la couleur, sa dextérité à dominer la couleur. A juxtaposer le chaud et le froid, le bleu et le vert, à provoquer les oranges et les ocres, les rouges et les bordeaux... une explosion délirante, iconoclaste reflétant la personnalité anti-conformiste de l'artiste d'origine tchèque. Né en 1871 en Bohême, dès 1889 il prend des cours de peinture historique et religieuse tandis qu'il gagne sa vie en exerçant le métier de... médium. Attiré par les sciences de l'esprit, les religions, il a fréquenté la théosophie et a souvent été à contre-courant des idées de son époque. Un marginal. Il a aussi été l'un des précurseurs de l'abstraction avant Kandinsky. Kupka a inventé l'orphisme qui consiste à privilégier la couleur ainsi que le circulaire au détriment du trait, c'est Guillaume Apollinaire qui lui choisit ce vocable. La collection proposée par la Fondation Miro provient des fonds du Centre Pompidou et retrace un itinéraire d'abord proche du symbolisme, puis plus abstrait au fil des ans. Une femme penchée vers un miroir se met du rouge, son visage est pale, le rouge est vermillon, il explose. Ce tableau n'est pas encore de l'orphisme, on est bien dans le figuratif avec un visage proche de ceux que peignait Lautrec, Le Rouge à lèvres (1908). La Gamme jaune, (1907) annonce son amour des couleurs vives, un homme assis, assoupi, il tient un livre entre ses mains, l'index marque la page qu'il était en train de lire. Comme son nom l'indique, toute la toile décline la gamme des jaunes. Il s'agit d'un tableau impressionnant en raison de cette variation de jaunes orangés et de l'impression de lumière irradiante qu'il procure. En 1910, il peint Le ruban bleu, une composition où les touches de couleurs encadrent une jeune femme en bleu (au rouge à lèvres vermillon, toujours). Du vert, du bleu, du jaune, du rouge, Kupka n'a pas peur de mêler le chaud et le froid. Et ce qui a priori pourrait être une faute de nuance devient ici une juxtaposition osée (vert et bleu). Après tout, on est peut-être dans la nature, le bleu de la robe, le vert de l'herbe, pourquoi pas? On le voit bien, l'artiste semble se libérer des dogmes étudiés à l'Académie de Prague ou lors de son séjour à Vienne. Plus on progresse dans la visite, plus l'abstraction se précise, les couleurs jaillissent comme des geysers. Bouillonnement violet (1920) est en ce sens très représentatif d'une espèce de frénésie électrique guidant l'artiste vers un amoncellement de bordeaux, rouge, violet, orange, jaune, le tout bordé d'un vert bouteille. Cette peinture, tout comme Facture robuste, de la même époque, produit un impact mystérieux. On ne peut pas rester indifférent face à ces deux oeuvres à la fois dynamiques et voluptueuses. Formes rondes. Fumées. Volcans. Peu importe. Nous sommes dans l'orphisme. Kupka, souligne ici qu'il n'a rien à voir avec les formes du cubisme propres à ses contemporains, lui, choisit l'éruption, l'éclatement de la ligne droite. Telles des météores, les couleurs déferlent du néant pour converger vers un seul point, une fuite (Autour d'un point et Lignes animées). En 1896, il est à Paris. Pour gagner sa vie, il crée des affiches et des illustrations dans la revue anarchiste L'Assiette au beurre. Il poursuit son travail sur la lumière, thème récurrent de son oeuvre, visible notamment avec Disques de Newton, étude pour Fugue à deux couleurs (1911-1912). Où le soleil et le disque blanc de la lune semblent se fondre au milieu d'une mer formée d'autres cercles bigarrés. A la fin de sa vie, nous sommes dans les années 50, le trait graphique est à la mode, Kupka semble suivre ce courant, c'est du moins ce qu'on perçoit à travers Blanc autonome (1952). Il semble faire la nique à Mondrian avec ses trois rectangles blancs s'alignant verticalement au milieu de la toile, posés sur des lignes bleues, rouges, et un trait noir. L'abstrait dans sa quintessence.
© Corinne Bernard, décembre 09. (Parution : www.vivreabarcelone.com)
Exposition visible jusqu'au 24 janvier à la Fondation Miro, parc du Montjuic, Barcelone. Mardi, mercredi, vendredi et samedi, de 10h à 19h, jeudi, de 10h à 21h30, dimanche et fêtes, de 10h à 14h30. Fermeture le lundi.
Crédits photos : 1) Autour d'un point 1911 - 1930, Huile sur toile, Collection Centre Pompidou, Musée National d'Art Moderne. Acquisition de l'Etat, 1947 © ADAGP © Collection Centre Pompidou. Photo : RMN/Jean-Claude Planchet. 2) Fleur c. 1925, Huile sur toile, Collection Centre Pompidou, Musée National d'Art Moderne. Acquisition, 1957. En dépôt au Musée d'Art Moderne et Contemporain de la Ville de Strasbourg © ADAGP © Collection Centre Pompidou. Photo : RMN/Jacques Faujour 3) Disque de Newton, étude pour fugue à deux couleurs 1911 - 1912, huile sur toile, Collection Centre Pompidou, Musée National d'Art Moderne. Donation de Eugénie Kupka, 1959 © ADAGP © Collection Centre Pompidou. Photo : RMN/ Tous droits réservés. 4) Ruban Bleu 1910, Huile sur toile, Collection Centre Pompidou, Musée National d'Art Moderne. Acquisition, 1957. En dépôt au Musée d'Art Moderne de Saint-Etienne-Métropole © ADAGP © Collection Centre Pompidou. Photo : RMN/Yves Bresson.

24.11.09

La Corée vue par Noh Suntag






Corée du Nord, Corée du Sud, les conflits depuis son indépendance en 1945, le pouvoir du Juche, doctrine reposant sur l'idéologie marxiste-léniniste... la dictature. Les photos de Noh Suntag (Séoul, 1971), montrent tout cela. Une Corée du Nord en plein chaos politique, isolée du reste du monde. Sans internet, des médias contrôlés par l'État, rien ne filtre. Chaque année, ses habitants tentent de rejoindre la Corée du Sud en passant par la Chine, au péril de leur vie. L'expo démarre avec la série Black Hook Down, les hélicoptères américains, les Black Hawk, survolant la zone américaine en Corée du Nord. Le photographe fait un jeu de mots avec Hook, le pirate de Peter Pan et cite aussi Ridley Scott (Black Hawk Down). Des hélicoptères qui semblent irréels, dans un ciel clément. La longue série La Casa Roja (La boîte rouge) est de celles qui laissent sans voix. Vues d'ici, ces images sont d'un autre temps, irréelles aussi, on pense à toutes les images de propagande. Celles de la Chine communiste et de l'Union soviétique. Au cœur du XXIe siècle. Il s'agit du grand rassemblement de gymnastique sportive et de danse (qui ressemble surtout à un rassemblement militaire, quand on sait que la Corée du Nord compte un apparat militaire impressionnant). Le festival de Arirang, à la "gloire du passé révolutionnaire" et d'un futur avec la Corée du Sud, réunit chaque année jusqu'à 100 000 personnes. Une ode à la dictature communiste et à son chef d'orchestre depuis 2007, Kim Jong Il, héritier de Kim Il Sung. Une gigantesque fumisterie pour contrôler le peuple. Les photos de Noh Suntag sont souvent terrifiantes. Ces sentinelles avec jumelles dans la zone démilitarisée à la frontière entre le Nord et le Sud. L'État d'Exception, série qui donne le titre à l'exposition proposée à la Virreina, offre des images des deux Corées, le Sud avec son capitalisme galopant et le Nord, ancré dans l'isolement et l'endoctrinement communiste à la manière d'un Mao. Noh Suntag ne fait pas de concessions, son travail est celui d'un documentariste, chaque image en dit plus sur ces deux pays particuliers. Par exemple, les manifestations de groupes nationalistes en Corée du Nord, vieux restes toujours en oeuvre de la guerre de Corée (série La vie patriotique, 2003-2004). Les photos de State of Emergency, réalisées entre 2000 et 2007, montrent aussi les manifestations contre la présence militaire nord-américaine. Elle s'installe sur des terres jusque-là cultivées par les paysans. Déplacés, forcément. Du noir et blanc, violent, signifie l'ampleur des dégâts. Une image en forme de symbole, parfois. Où l'on voit un chien sur un terrain désert, juste après une manifestation contre l'ampliation de la base militaire nord-américaine, à Daechuri. L'animal est resté dans le village détruit car on n'a pas permis à ses maîtres de l'emmener. Cette photo résume à elle seule la désolation des deux côtés de la frontière. Et puis, ces policiers camouflés en photographes pour mieux observer des manifestants de la droite radicale, à Séoul, en 2004. Étranges manoeuvres, on songe au cauchemar de George Orwell.

© Corinne Bernard, novembre 2009. (Parution : www.vivreabarcelone.com)

Exposition visible jusqu'au 24 janvier 2010, au Palau de la Virreina (Espace 2), Rambla 99, Barcelone. Du mardi au vendredi, de 11h à 14h et de 16h à 20h. Samedi, dimanche et fêtes, de 11h à 20h. Fermé le lundi. Gratuit les dimanches, de 15h à 20h, et chaque premier dimanche du mois, toute la journée. www.bcn.cat/virreinacentredelaimatge

11.11.09

Duncan Jones in the Moon


Duncan Jones et Sam Rockwell, au festival de Sitges, oct.09. Photo : © Jean-Benoit Kauffmann, 2009.

Comment parler de Moon sans frôler le lyrisme, tant ce film magistral nous a touché... Un premier opus à petit budget (5 millions de dollars) très proche du chef d'oeuvre. Sam Rockwell, seul acteur du film, y incarne un astronaute en fin de mission. Trois ans de solitude sur la lune. Nous sommes dans un futur pas si lointain où la terre va puiser une bonne part de son énergie là-bas. Sam Bell (Sam Rockwell) a l'air épuisé par l'isolement. Il a des visions. Semble perdre la tête à force de ne parler qu'à Gerty, un robot maître d'hôtel. Et puis, un jour tout s'emballe, après un accident lunaire, Sam se réveille à l'infirmerie et découvre qu'il n'est plus tout à fait seul. Et cet autre... c'est son double. Un autre Sam. Un dialogue entre Sam 1 et Sam 2, celui qui est là depuis trois ans, et celui qui va le remplacer, car il s'agit bien d'un clonage... Le film emprunte à l'imagerie de Kubrick, 2001, L'Odyssée de l'espace. La bande originale, sublime, signée Clint Mansell (auteur de la B.O de Requiem for a dream, de Daren Aronofsky), porte à merveille les images de cette ode à l'être humain dans toute sa nudité, face à lui-même. 

Nous avons rencontré le réalisateur et son acteur à l'occasion du Festival du film fantastique de Sitges09, en octobre dernier. Sam Rockwell est détendu, mange des oeufs aux plats accompagnés de toasts (qu'il nous propose de partager) et répond aux questions de cette interview groupée (une table de huit journalistes)... 

Votre rôle a tout de la performance théâtrale, du one man show, avez-vous des affinités avec le théâtre ? 
Oui, c'est vrai, il y a beaucoup de ça. Je serai d'ailleurs à Broadway en janvier 2010. Et puis, j'ai grandi dans le théâtre, je l'ai étudié quand j'étais enfant. Pour le film, comme nous faisions très peu de prises, je courrais dans tous les sens pour passer d'un maquillage à l'autre, faire la scène. Oui, exactement comme au théâtre.

Comment se prépare-t-on à ce genre de rôle? 
Je me suis familiarisé avec le personnage, on a beaucoup travaillé avec Duncan et puis j'ai regardé beaucoup de films pour voir le jeu de mes collègues. Des films comme Dead Ringers, par exemple (Faux semblants, Cronenberg, Ndlr). J'adore la science-fiction, elle peut avoir un côté 'conte ancien' Et puis, j'ai pensé aussi au côté "malade" de Midnight cowboy. Le tournage a été stressant car il n'a duré que trente jours alors qu'il aurait dû se faire en trois mois. Le fait d'être seul était une très grande responsabilité, Choke et Snow angels étaient difficiles, mais Moon a généré plus de pression et de responsabilité pour moi. 

Que feriez-vous si vous deviez partir loin, vous isoler? 
J'emmènerais avec moi des photos de mes amis et de ma famille, Sam a aussi des tas de photos de sa femme et de sa fille épinglées sur les murs.

Et Sam Rockwell cède sa place à Duncan Jones pour la suite des questions...

Que pensez-vous du clonage? 
Un clone pourrait être considéré comme un jumeau, pas comme une menace.

Vous vous inspirez des films de science-fiction passés ...
Avec Sam, on s'est connus lors d'un autre projet qui n'avait pas pu aboutir. Nous avions les mêmes films en commun, ceux des années 70. J'aime tous les films de cette époque, même leur look. Regardez ça, par exemple (il montre son IPhone, Ndlr)... c'est cela le futur !... c'est très ennuyeux! Je voulais récupérer l'esthétique des années 70. Dans mon prochain film, qui se passera à Berlin (Mute, Ndlr), je voudrais récupérer aussi l'esthétique rétro, les vieilles rues... 

Pourquoi la voix de Kevin Spacey pour le robot, seul interlocuteur de Sam? 
Girty est un peu comme Hal dans 2001, mais il n'est pas mauvais. J'ai utilisé la voix à la fois douce et ambiguë de Kevin Spacey pour qu'on doute. Est-il bon? est-il mauvais? On pense toujours que les robots sont mauvais, ici, je voulais montrer le contraire.

Le film, ce face à face avec soi-même, évoque t-il aussi la schizophrénie que pourrait provoquer une solitude trop longue ? 
Non, mon film parle avant tout de solitude uniquement, de la manière dont on se comporte loin des siens. Il s'agit plutôt de l'idée littérale de quelqu'un qui se trouve face à lui-même à un autre âge de sa vie. Je suis différent de celui que j'étais à 20 ans ou à 15 ans. Qu'est-ce que je peux dire à celui que j'étais? La priorité était de parler des personnes et de la nature humaine.
Avez-vous peur du futur? 
Non, je n'ai pas peur. Quand nos ressources seront épuisées, nous en trouverons d'autres. Quand il y a un grave problème, l'être humain trouve toujours le moyen de s'en sortir.

Pour ceux qui ne le sauraient pas, Duncan Jones, n'est autre que le fils de David Jones, alias David Bowie. Et forcément, la question qui brûlait la langue de bon nombre d'entre nous a fini par être posée (pas par nous) dès que le sujet sur l'excellente partition musicale de Clint Mansell a été lancé... Pourquoi ne pas avoir fait appel à vore père pour la musique? en conférence de presse, le matin, sa réponse était une esquive amusante : "parce que je n'en avais pas les moyens !". En petit comité, il répond plus franchement : "C'est mon premier film, j'ai 38 ans, et si je suis arrivé là, cela aurait été un non sens de lui demander de collaborer à ce projet. Peut-être pour un autre film..."
En effet, Duncan Jones est bien parti pour se faire son un nom. Après l'entrevue, il nous a confié être "fâché" avec la France : "Ils ne veulent pas distribuer mon film en salles, il sortira uniquement en Dvd."
Autant dire que le public français va manquer au cinéma le meilleur film de science-fiction de ces dernières années.

© Corinne Bernard, nov. 09 (parution : www.vivreabarcelone.com, oct. 2009).


Moon, de Duncan Jones, sortie en salle en Espagne, le 9 octobre 2009.
Le film a obtenu le Prix du meilleur film, Sam Rockwell, celui du meilleur acteur, festival Sitges'09 (Festival international du Film fantastique et d'horreur).

Silences sonores

White Paintings (Three Panel)1951,Oil on canvas 182,88 x 274,32 cm
San Francisco Museum of Modern Art. Purchased through a gift of Phyllis Wattis © Robert Rauschenberg, Estate of Robert Rauschenberg, VEGAP, Barcelona, 2009 John Cage and Merce Cunningham, 1964. Photo: Hans Wild (Courtesy of the John Cage Trust).

Reunion, 1968. Performance Marcel Duchamp and John Cage, chess game on sounding board. Photo : Shiseko Kubota.

Le trafic, la rue, un restaurant, un aquarium... Les silences musicaux chez John Cage sont encore des sons... sa recherche d'un silence insensé, quasi-inexistant, le conduit vers une conclusion en forme de vérité : tout est son. L'espace dans lequel nous vivons, où que nous soyons... même dans une pièce insonorisée, les palpitations, les bruits de notre organisme sont encore et toujours du son. Fortement influencé par la philosophie zen et par le livre du Yi King, suite à un voyage en Orient, John Cage cultivera sa recherche des bruits formés par l'environnement. L'aléatoire, le hasard aussi sont ses alliés. Sa partition la plus célèbre, 4'33'' (1952) constitue l'un des summum de cette recherche, certains y verront une farce.Imaginez une salle de concert, l'orchestre et son chef. Le silence pendant quatre minutes et trente-trois secondes. Grand art ou grand camouflet? Certainement une leçon de philosophie pour le public dans la salle qui accède à une musique qui n'est autre que le résultat des multiples sons à l'intérieur même de la salle de concert. Comme les Dadas, comme les Surréalistes, comme le Nouveau Roman, le musicien, élève de Henri Cowell et de Schoenberg, connaît son art. Il connaît bien la musique mais a décidé de la déplacer hors de son champ conventionnel. La dépouiller de ses stéréotypes. Ses formes bridées. Il va même jusqu'à inventer la technique du « piano préparé », poussant plus loin l'idée de Cowell (lever le couvercle pour toucher directement les cordes du piano), en proposant de placer des objets sur les cordes de manière à réinventer les sons de l'instrument.

L'anarchie du silence

L'exposition proposée au Macba a pour titre La anarchia del silencio. John Cage y el arte experimental, (L'anarchie du silence. John Cage et l'art expérimental). Elle retrace l'itinéraire de cet enfant terrible de la musique expérimentale depuis « Tout est son », jusqu'à « Il y a toujours du son », les credos de sa recherche. On y verra les nombreuses partitions du musicien, annotées. L'itinéraire est jalonné des oeuvres de ses amitiés et collaborations avec, entre autres, des pièces de Rauschenberg, Duchamp, Nam June Paik, Kelly, le Fluxus, et d'autres amants de l'informel. Car il s'agit bien de faire disparaître toutes les formes établies aussi bien en musique qu'en peinture ou en sculpture afin de laisser une liberté à l'imagination. Pour l'artiste et pour le spectateur. Ainsi, les White Paintings de Rauschenberg (1951), toiles immaculées. Elles permettent de laisser vagabonder l'imagination selon la lumière qui s'y pose. Une vidéo du Fluxus datant de 1962, montre une sorte de concert-conférence où les membres du groupe avant-gardiste produisent des sons avec leurs mains ou des objets du hasard devant un public hilare. Evidemment, l'humour semble omniprésent du côté de ces musiciens, peintres, performers... du côté du trublion John Cage. Il suffira d'écouter l'une de ses nombreuses interviews pour s'en convaincre. Comme ses prédecesseurs surréalistes, le musicien dépasse aussi la posture qui encombre parfois les compositeurs classiques. Informel donc, complètement décalé, lui, et ses amis. Le plus amusant de "l'équipée" est sans doute Nam June Paik, l'artiste Coréen produit une oeuvre en forme de pied-de-nez à la politique restrictive et aux valeurs de son pays : on découvrira ainsi sa télévision-aimant, Magnet tv (1965). Une petite télé noire au-dessus de laquelle est posé un grand aimant rouge faisant office d'antenne. Brouiller la transmission. Brouiller les perceptions. Les clichés, toujours s'en défaire. Ellsworth Kelly participe aussi à cette avalanche révolutionnaire, qui s'acoquine avec les surréalistes -l'écriture spontanée- pour sa série au crayon et à l'encre, justement nommée Automatic Drawing(1950). Une installation sonore clôt l'exposition, huit haut-parleurs dans une salle obscure, un écran de télévision affiche la chronologie heures, minutes, secondes... on peut écouter les bruits ambiants (Conférence sur le temps, 1975). Car il s'agit bien d'écouter. Au final, John Cage demandait à son public d'écouter ce qu'il se contentait d'habitude d'entendre... transformer un son, un bruit ambiant en partition musicale hors cadre.

© Corinne Bernard, novembre 2009. (parution : www.vivreabarcelone.com)

« La anarquia del silencio. John Cage y el arte experimental. », exposition visible au Macba jusqu'au 10 janvier 2010.

5.10.09

Festival de Sitges 09 : Rencontre avec Sergi Lopez

Photo : © Jean-Benoit Kauffmann

La fin du monde, des personnes qui s'aiment, se trompent... font des folies pour ne pas penser à l'issue fatale imminente. Les Derniers jours du monde, des frères Larrieu, déroule les jeux de personnages qui veulent poursuivre leur vie malgré le chaos. C'est Manuel Poirier qui cherchait un acteur avec accent espagnol pour La Petite amie d'Antonio (1992) et Western (1997) qui l'a découvert. Depuis, il poursuit une filmographie surprenante... La nouvelle Eve, Une liaison pornographique, Le Labyrinthe de Pan, ou, plus récemment, Partir, avec Kristin Scott-Thomas et Yvan Attal. Des rôles à la hauteur de l'immense acteur qu'il est, mine de rien. "Mine de rien" car aux antipodes de ceux qui posent, Sergi est naturel et très joyeux, comme tout Catalan qui se respecte. Conversation au soleil.

Quel personnage joues-tu ?
Dans le film, je suis très ami avec Mathieu (Amalric, Ndlr), nos chemins se croisent plusieurs fois. Mon personnage incarne le désir de vivre, d'aimer, de goûter chaque chose de la vie. Il est peut-être homosexuel, mais... bon... ce n'est pas vraiment clair... peut-être qu'il aime les garçons et les filles aussi... on ne sait pas vraiment.

On te propose souvent des rôles en demi-teinte, des personnages à double visage, comme dans Harry un ami qui vous veut du bien...
Oui, c'est vrai, ce sont souvent des personnages contradictoires et inattendus, des personnages ambigus, j'ai beaucoup de chance avec ça, je le vis comme un privilège. C'est sans doute ce que les autres voient de moi. Et mon accent aussi, il aurait pu être un handicap, mais n'en est pas un, c'est presque une richesse, ça nourrit le côté mystérieux...

C'est un premier rôle dans un film de science-fiction...
Il y a le Labyrinthe de Paon et Ricky qui sont proches de ce genre là aussi. Mais je m'en fiche du genre d'un film, je n'ai pas de style précis, c'est un honneur d'être dans ce film et un honneur d'être à Sitges. Le style dans le sens formel et esthétique ne m'intéresse pas. Ici, il s'agit plutôt d'une histoire d'individus. Il raconte comment des personnes se comportent par rapport à un événement tragique. Profiter du présent, lutter contre cette dynamique de la peur capitaliste qui existe dans la vie, ça me parle...

Comment expliques-tu ton succès en France, peut-être plus visible encore qu'en Espagne?
C'est sans doute parce que j'ai plus travaillé là-bas ou alors, mon accent... peut-être...

... ou ton côté "latin lover" qui se dégage par exemple dans le dernier film d'Isabel Coixet, Mapa de los sonidos de Tokio ?
Quand j'entends ça, je pense plutôt à Antonio Banderas, lui, est un latin lover... Dans le film de Coixet, je ne pense pas être un séducteur. Il est séduit par cette Japonaise parce qu'ils parlent tous les deux anglais, c'est une langue étrangère, ils se trouvent à travers cette langue qui n'est pas leur langue d'origine. Il est sensuel plutôt, oui... la peau c'est très important...

Et notre petite question étrange... Qui es-tu Sergi ?
Drôle de question, oui ! j'aime bien ce qui est différent, ça me plaît. Je me sens de plus en plus en équilibre avec moi-même, même s'il m'arrive de me tromper dans mes choix, même si je ne suis pas cinéphile... je me reconnais dans ce que je fais, ça me parle de me battre pour ce que je défends.

Que ferais-tu si on t'annonçait la fin du monde?
J'irais dans un restaurant avec mes amis, on discuterait pour éviter de paniquer...

© Propos recueillis par Corinne Bernard, oct. 2009. Parution : www.vivreabarcelone.com, oct 09.

Les Derniers jours du monde, de Jean-Marie et Arnaud Larrieu, en compétition officielle au Festival international du Film fantastique Sitges 09. Sortie en salle en Espagne, novembre 2009.