17.3.09

Narcisse et ses étoiles

                                  ©Horst P. Horst, Coco Chanel, 1937.
                                 © Paul Strand, Rebecca, 1923.

                                     © Yousuf Karsh, Alfred Hitchcock, 1960.

                                           © Ruth Orkin, Robert Capa, 1953.
                                  © Robert Doisneau, Colette aux sulfures, 1950.

La galerie Kowasa offre une série de portraits des années 30 à 60, pour la plupart de célébrités telles que Hitchcock ou Chanel. Une expo éblouissante où les visages sont croqués par une cinquantaine de photographes tout aussi notoires avec des images de Strand, Doisneau ou Horst.
Le rêve de Narcisse se réalise enfin avec le portrait en photographie. Le véritable reflet. Avant ça, la peinture ne fait qu'imiter, reproduire. La photo résout le problème de la similitude en offrant la copie conforme. Les visages apparaissent tels qu'ils sont, avec leur traits, leurs rides, leurs pores, leurs cicatrices... toutes ces marques auparavant gommées par les peintres de portraits. Au XXe siècle, le portrait photographique acquiert ses lettres de noblesses à travers l'objectif des plus grands : Halsman, Sudek, Strand, Horst... Il est une forme de reflet social, il immortalise les gens du quotidien mais aussi, et c'est là, la nouveauté, les célébrités. Désormais, les acteurs, les peintres, les écrivains, les musiciens ont chacun leur portrait. Ils sont diffusés dans les magazines tels que "Life". Tous ces visages entrent dans les foyers des plus modestes et font rêver. La photo les rend accessibles. Les célébrités deviennent des icônes photogéniques que l'on peut acheter dans le kiosque du coin. Horst P. Horst photographie Coco Chanel lovée dans une méridienne, plus élégante que jamais (Coco Chanel, 1937). Il rend compte du prestige, non seulement de la femme, mais aussi de la marque qu'elle représente. La classe parisienne sans défaut, tout est parfait, jusqu'à la manière si particulière dont mademoiselle Chanel tient sa cigarette. Les colliers autour de son cou, la robe et le ruban noirs. Son visage est éclairé pour souligner la finesse du profil et la peau diaphane. Une merveille. Horst avait pour habitude d'utiliser des touches d'éclairages et de mettre l'accent sur la position des mains, ce portrait illustre tout à fait son style précis. Yousuf Karsh a croqué des politiques (Castro, Churchill) et des stars : humphrey Bogart, Grace Kelly... En 1960, il choisit Hitchcock, de profil (la marque de fabrique du cinéaste utilisée pour le générique de sa série télévisuelle Hitchcock presents). Alfred Hitchcock a les mains croisées et son fameux sourire bonhomme, légèrement moqueur. 
Portraits complices
Ruth Orkin, quant à elle, photographie son ami Robert Capa, on est en 1953. Capa a un sourire charmeur, complice. Nous sommes dans un restaurant, deux verres à vin (vides) sont posés devant le photographe. Peut-être une photo prise à la fin d'un repas où les deux photographes s'amusent... un portrait aux allures d'instantané. De 1920 à 1932, Paul Strand réalise une série sur sa femme Rebecca. Loin des postures formelles, il montre l'intimité, elle est couchée, les épaules dénudées. Rebecca (1923) est une photo qui la dévoile les yeux fermés. Dort-elle ou fait-elle semblant? Sait-elle que Paul est en train de la photographier? Un portrait intime aussi par sa proximité avec le spectateur. L'objectif de Strand capte la douceur d'un visage au repos. De si près, que l'on devine quelques ridules sur les paupières et la texture de la peau. Un hommage au naturel des visages assoupis. Plus fou, Dali aime qu'on l'observe, c'est là qu'il exulte, qu'il s'adonne à la comédie comme face aux caméras de télévision. En 1969 son photographe officiel et ami, Vaclav Chochola fait son portrait chez lui. Dali a toujours ses fameuses moustaches et ses tenues d'un autre siècle. Il a ce regard que tout le monde connaît, excentrique, hors normes. Dans sa main tendue, d'autres photos de lui, sans doute le travail de Chochola. Le photographié et ses retratos. Délirante mise en abyme du marquis déjanté. Du côté des écrivains, la galerie Kowasa accroche aussi des photos de Colette et de Camus. La première, prise par Robert Doisneau. Colette aux sulfures, (1950). La romancière dans son appartement parisien, Palais-Royal, avec en premier plan, une multitude de sulfures. Colette est comme dans un jardin imaginaire. La photo est prise face au miroir, c'est donc le reflet de Colette que nous voyons derrière les boules de verres. Singulier. Quant à Camus, l'image est plus formelle et imposante. La posture d'un écrivain en costume, feuilletant un livre ou un manuscrit, on ne sait pas vraiment (Izis, Albert Camus, 1948). Doisneau donne la mesure de l'auteur de l'existentialisme. Plus tard, Richard Avedon, Bettina Rheims, Annie Leibovitz,  Jean-Loup Sieff ou David LaChapelle, réinventent l'image des stars. Le portrait est de plus en plus stellaire, irréel, magnifié. Il flirte avec la publicité.
© Corinne Bernard - mars 2009.

La Visión del otro, el rostro y la modernidad fotógrafica, exposition visible jusqu'au 16 mai 2009, galerie Kowasa (C/Mallorca 235), du mardi au samedi, de 16 h 30 à
20 h 30.

5.3.09

Rencontres africaines de la photographie

                     Nabil Boutros, série "L'Egypte est un pays moderne!", 2006.                           Fouad Maazouz, Camel Boy, série "Ici et/est ailleurs", 2004.                                            Samuel Fosso, La Bourgeoise, série "Tati", 1997.
                                  Samuel Fosso, Le chef, série "Tati", 1997.
La biennale des « Rencontres Africaines de la photographie » de Bamako est un rendez-vous incontournable de la photographie. Le CCCB a réuni quelques images issues de l'édition  2007 avec, en focus, un hommage à Serge Jongué et Samuel Fosso. 
La photographie en Afrique est portée par des artistes aussi reconnus que Malik Sidibé, lequel séduit toujours avec ses portraits reconnaissables à leur style « studio ». Pour connaître d'autres talents, les rencontres de Bamako nous révèlent combien l'Afrique est inventive et culturelle. L'édition 2007 a pour thème l'urbanisation, les transformations des villes et comment leurs habitants s'en accommodent. Avec la série « L'infini, l'imparfait, l'inachevé », Adama Bamba, originaire du Mali, montre le squelette d'édifices dominés par le béton et les armatures de fer. Des immeubles inachevés, photographiés en noir et blanc, qui laissent une impression de solitude et de vide. Dans un tout autre registre, sans doute plus léger et marqué par l'humour, voire l'ironie : « L'Egypte est un pays moderne! », une série qui prête à sourire. Nabil Boutros, né au Caire en 1954, a choisi le kitsch de certaines villes touristiques. Ici, Le Caire a des allures de parc d'attraction. Edifices ou centres commerciaux aux couleurs flashy, parabole (parasite?) émergeant d'un palmier, terrain de golf luxuriant. Tout cela, à côté de représentations moins clinquantes, comme ce quartier fait d'immeubles désertés, il semblerait. La photographe marocaine Fouad Maazouz surexpose les couleurs, une manière de distance avec l'objet photographié. Sa série « Ici et/est ailleurs » nous offre la mer et ses baigneurs observés par une femme que l'on voit de dos. L'inconnue est vêtue d'un rose extravagant, fluorescent. Assise sur un rocher, elle se pose en spectateur, comme nous. Retour au noir et blanc avec la photographe Aida Muluneh qui a quitté très tôt l'Ethiopie. Elle a passé son enfance au Canada et en Angleterre. De cette mixité culturelle sont nées des photos du pays de ses origines qui vont à contre-courant des images de famine produites par la presse internationale. Elle montre des instants simples, des amis qui rient dans un café, une gamine dans une voiture, un moine dans un salon de prière... Des moments du quotidien capturés avec beaucoup de tendresse. Aida Muluneh nous raconte autre chose que la désolation. Andrew Tshabangu, de Johannesbourg, a choisi la foule des villes et son trafic incessant, incontrôlable. Des voitures, des bus... et des gens qui font la queue aux stations de taxis. Puisque le thème est la ville, ses changements, Nontsikelelo Veleko s'attache aux looks originaux présents dans les capitales africaines comme dans toutes les villes du monde. Ses portraits en pied affichent une jeunesse urbaine avide de tendances. Les rencontres de Bamako étendent le spectre de la photographie à l'image vidéo. Plusieurs courts-métrages sont présentés au CCCB, l'un d'eux nous a particulièrement frappé : Maputo Utopia, de Berry Bickle, est une sorte de collage. Une femme danse sur un fond visuel représentant différents lieux de Maputo (Mozambique). Elle pourrait être la divinité de la ville. 
Les autoportraits sans bornes de Samuel Fosso
L'hommage a Serge Emmanuel Jongué (1951-2006) propose sa série inachevée intitulée « La ville rouge ». En 2005, il parcourt Bamako à l'arrière d'une moto, armé d'un appareil photo compact ce qui produit des images semblables à la vitesse du cinéma. On y voit des enfants, des vendeuses de bananes, des portraits très colorés des habitants de la ville où le flou convoque l'illusion du mouvement. On est à la frontière entre cinéma et photographie. Quant à l'hommage rendu à Samuel Fosso... On peut dire qu'il vaut le détour. Le pape de l'autoportrait (et de l'autodérision!), c'est lui, sans aucun doute. Depuis plus de trente ans, il choisit minutieusement ses tenues et se met en scène dans différents vêtements traditionnels ou autres. Avec beaucoup d'humour il se déguise et raille les stéréotypes, ceux que le monde a sur l'Afrique et vice-versa (cf. La femme libérée américaine dans les années 70, série « Tati », 1997).  Né en 62 au Cameroun, Samuel Fosso a passé son enfance au Nigeria où il a vécu la guerre du Biafra. Plus tard, il vit chez son oncle à Bangui (République centre-africaine). Il a 13 ans (!) quand il crée son propre studio de photo, le Studio National. Il utilise alors les restes de pellicules pour réaliser des autoportraits (déjà déguisé!) qu'il envoie à sa famille du Nigéria. A la fin des années 90, il a une notoriété internationale. Il revient à l'autoportrait dont il se sert pour exprimer son talent. Des photos parfaites où tout est préparé avec soin, jusqu'au damier du sol contrastant avec un batik tendu sur le mur en guise d'arrière-plan. Rien n'est laissé au hasard. Avec la série « Tati », il se représente en baigneur sur un fond blanc, arborant des lunettes de plongées aux reflets verts, sa peau est luisante de crème solaire... On le voit aussi en pirate ou en « bourgeoise » (La Bourgeoise). Avec cette représentation de lui-même, il pousse le travestissement à l'extrême en posant maquillé et en robe de cocktail noire. Il va au-delà des conventions et n'a pas peur de brouiller les pistes du moi et de sa représentation mais aussi du propre regard sur soi. Car Samuel Fosso interroge non seulement le regard du spectateur mais aussi son propre regard sur son image. Une manière de montrer que l'art doit se débarrasser de tout conformisme. Définitivement punk.
© Corinne Bernard - mars 2009.
Exposition visible jusqu'au 1er juin, au CCCB (C/Montalegre 5).

4.3.09

Le paradoxe Amélie Nothomb


Amélie Nothomb accompagnée de son éditeur espagnol, lors de la conf. de presse à l'Institut français, 2 mars 2009. 
   Photos : © Jean-Benoît Kauffmann.

Tout le monde croit savoir qui est Amélie Nothomb, mais la connaît-on vraiment ? Rock-star de la littérature, traduite dans une quarantaine de pays, la diva séduit à chacune de ses apparitions. De passage à l'Institut français de Barcelone le 2 mars dernier, rencontre avec un auteur tout droit sorti d'un de ses romans.

Ce qui saute aux yeux lorsqu'on croise Amélie Nothomb dans les couloirs de l'Institut français où elle est venue présenter Ni de Eva, ni de Adan (Ni d'Eve, ni d'Adam ), son dernier opus traduit en Espagne chez l'éditeur Anagrama, ce sont ses expressions contrastées. Une légèreté teintée d'angoisse et de gravité. Elle est comme ses personnages : une énigme, voire un paradoxe. Avec un livre à chaque rentrée littéraire et 65 manuscrits dans ses tiroirs, dont certains ne seront jamais publiés, elle est une boulimique de l'écriture : « J'ai écrit dans mon testament que la plupart de mes manuscrits ne seront visibles que 75 ans après ma mort... Mais qui se souviendra de moi à ce moment-là ? » Elle écrit avec une discipline à la japonaise, de quatre heures à huit heures, chaque matin, même en voyage : « C'est à ce moment que j'ai la force mentale d'écrire. Je bois d'abord mon demi-litre de thé trop fort, d'un seul coup. Le thé explose dans ma tête et je retrouve ma virginité mentale. J'ai commencé à écrire mon 66e livre ici, ce matin. » Peut-elle se passer de cette drogue ? « J'ai bien tenté de ne pas écrire, ça m'est arrivé un dimanche matin, j'avais choisi de ne rien faire, d'être comme tout le monde, de prendre un bon livre et de rester au lit. Eh bien je me suis sentie très mal. » Le vide sans l'écrit. Et si tout cela faisait partie du personnage Nothomb ? Si ce n'était que pure invention, comme une star se fabrique une image ? Que nous reste-il alors ? L'essentiel : une personne qui écrit l'étrangeté du monde, en particulier l'univers japonais et ses codes si curieux à nos yeux d'européens. On pourra, bien sûr, lui reprocher de ne pas être constante, pas assez exigeante envers ses histoires. Robert des noms propres ou Le Fait du prince (dernier ouvrage paru en France) n'atteignent pas le sublime de Hygiène de l'assassin, son premier opus, ou de Stupeur et tremblements. Et alors ? Il semble évident de perdre en qualité quand on produit autant. Ni d'Eve, ni d'Adam a été couronné du Prix de Flore, en 2007. Une oeuvre casi-autobiographique, peut-être même une autofiction à la manière de Modiano, une manière de brouiller les pistes de la vérité. Car quel écrivain se dénude totalement ?
« La vie d'un Japonais est une douche écossaise»
« Ni d'Eve, ni d'Adam raconte une histoire d'amour que j'ai vécue de 1989 à 1991, mais je ne l'ai écrite qu'en 2006. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour la raconter ? J'avais besoin de la digérer. Parce que c'était une histoire merveilleuse et le bonheur est une expérience qui demande une digestion très longue. » Une liaison avec un Japonais et tout ce que cela peut comporter d'exotisme : « Une histoire d'amour avec un Japonais, c'est l'expression de l'étrangeté absolue ! » Certains y voient une citation de Hiroshima mon amour : « Mon histoire est légère, heureuse, tandis que celle de Duras est grave, avec ce ton sacré propre à tous ses romans.»
Amélie Nothomb écrit un roman d'amour sans jamais décrire d'épisode sexuel : « Quand je lis ce genre de choses chez les autres, je me dis que le langage employé n'a rien à voir avec la réalité. Je suis majeure, je sais bien ce que c'est mais je préfère jeter un voile pudique car il me semble qu'il y a une inadéquation entre le sexe et le langage. » De sa prime-enfance au Japon, elle garde un souvenir nostalgique et doux : « J'y ai vécu de 0 à 5 ans, j'ai donc une imprégnation japonaise très forte, ma gouvernante était japonaise, je l'aimais beaucoup. Et puis jusqu'à trois ans on est considéré comme un dieu au Japon. Effectivement, ma gouvernante me parlait comme à une déesse, ça me plaisait beaucoup... Plus tard, l'éducation est très difficile pour les enfants, on exige d'eux énormément de discipline. On retrouve sa liberté de 18 à 25 ans, à l'université, et puis, retour à l'horreur avec le travail. La vie d'un Japonais est une douche écossaise.» 
Est-il plus difficile d'écrire sur soi ou d'écrire sur des héros fictifs ? « C'est difficile dans tous les cas. C'est tout aussi mystérieux d'écrire sur soi car on ne se connaît pas. Mais les personnages sont extrêmement bizarres dans les deux cas. » Bizarre, peut-être... Amélie Nothomb est sans doute née de l'imagination d'un écrivain facétieux.
© Corinne Bernard - mars 2009.