31.7.09

Marianne Faithfull à Barcelone

photo : ©Jean-Benoît Kauffmann (www.vivreabarcelone.com)

L'égérie rock en toute intimité
Marianne Faithfull a ouvert la 7e édition du festival de musiques Mas i Mas, le 29 juillet, à L'Auditori de Barcelone. La grande dame du rock était accompagnée d'un combo de musiciens hors pairs qui mêlaient sans fautes d'accords la guitare électrique à la clarinette. Un show élégant aux airs de rendez-vous.
Toujours rock, Marianne Faithfull a aujourd'hui le charme supplémentaire d'une grande dame qui traverse le temps en préservant une grâce infinie. En tailleur noir, chemise blanche, lèvres rouges. Sa voix, un palimpseste des drogues, des blessures, la vie comme un crime. Sa signature. Voir Marianne Faithfull est toujours un moment de magie et d'émotion, le temps suspendu. Elle dégage une chaleur rare. Le public ne s'y trompe pas, toujours balancé entre sentiments et énergie rock. Avec Easy come easy go, son dernier opus paru à l'automne dernier, la belle partage ses coups de coeur. Des titres de Duke Ellington, Bessie Smith, Morrissey, Billie Hollyday, Rufus Wainwright ou Brian Eno. L'éclectisme comme marque de fabrique. Une survivante des années déglinguées, ces 60's et 70's que d'autres, tels son ami Brian Jones, n'ont fait que traverser avec fulgurance via un billet pour l'éternité. Marianne a dépassé toutes les frasques de l'addiction pour n'en garder qu'une : la scène. Musique, théâtre, cinéma (merveilleuse passionaria dans Irina Palm). La muse de Mick Jagger et son compère Keith Richards, -mais aussi celle de Chéreau, Godard ou Badalamenti- est sortie des enfers au début des années 80 avec le succès de Broken English. Aujourd'hui, la critique et le public la vénèrent et c'est normal. En 2009, elle est là. Apaisée, en osmose avec son public. Elle choisit les petites scènes pour des shows humains où se livrer ne l'effraie pas, entière. Une vraie rencontre avec elle. A Barcelone (manquée l'an passé, contrainte d'annuler son rendez-vous au Palau de la Musica), c'est à L'Auditori qu'elle convoque ses fantômes, tout en intimité et pudeur, en sourires doux et échanges élégants : «As tears go by... a song from my seventeen's... », peut-être pas ses sweet seventeen , elle qui s'est laissée happer par les amours rock, forcément fulgurantes. « Falling... everything is falling... », chante-t-elle, comme un écho à ses multiples vies. Et puis, « A lovely song call The ballad of Lucy Jordan », la belle promenade qui l'a propulsée vers quelque paradis en 1979. L'égérie rock est accompagnée de musiciens splendides, des touche-à-tout qui passent, sans ambage, du saxophone au piano, de l'accordéon au saxo, de la guitare à la scie musicale (!) sans oublier la guitare électrique sans laquelle le rock n'est pas (splendide Broken English... électrique et hypnotique!). Elle, comme une diva dans l'âme, généreuse et classe au possible, embrasse un standing ovation final. So rock!
© Corinne Bernard (parution www.vivreabarcelone.com) -Juillet 2009- Photo : jean-benoit Kauffmann.
Festival MasiMas 2009, Barcelone. Concerts indie/rock/pop jusqu'au 4/09/09 au Jamboree, L'Auditori et Luz de gas. Toute la programmation sur : www.masimas.com/festival

21.7.09

La guerre dans le viseur de Robert Capa

Gerda Taro: Robert Capa en el front de Segovia, mai - juin 1937. © Cornell Capa/Magnum. International Center of Photography
Mort d'un milicien, Cerro Muriano, front de Cordoue, Espagne, 5 sept. 1936. © Estate of Cornell Capa

Petite fille dans le centre de réfugiés en transit, Barcelone, 15 janvier 1939. © Estate of Cornell Capa


Gerda Taro : Orphelin mangeant la soupe, Madrid, 1936. © Cornell Capa/Magnum. International Center of Photography




Robert Capa / Magnum : Refugiés marchant sur les routes de Barcelone vers la frontière française, 25-27 janvier 1939. © Estate of Cornell Capa



L'exposition « Esto es la guerra! » proposée au MNAC (en coproduction avec l'International Center of Photography, New-York) offre une rétrospective des photos-reportages de Robert Capa en plein coeur des batailles qui ont secoué le monde dès la fin des années 30 et jusqu'en 1945. Où l'on peut voir aussi des photos de sa compagne, la photographe Gerda Taro.
La guerre civile espagnole est sans doute l'une des premières à avoir été médiatisée à travers des reportages d'envergure où Robert Capa était l'envoyé spécial prêt à prendre tous les risques, aux côtés des combattants. Sur le front. Ramener des images capables de rendre compte de l'horreur. Il voyage en Espagne, en France, en Chine, en Indochine. En Espagne dès 36, ce sont les Républicains face aux nationalistes, la France face à l'invasion nazie et la Chine menacée de soumission par le Japon. Trois guerres qui ont laissé des traces "photogéniques". Et si le terme paraît inapproprié, c'est pourtant ce qui en découle. La photogénie au sens large. Capter avec style une bataille chaotique, comme il se doit. 
La guerre comme un mot générique où les victimes sont sans visages et sans noms ce n'est pas le choix photographique de Capa. Il met des profils, des regards sur la souffrance, la fragilité de ces vies au coeur des conflits. Nommer la guerre à travers les photos sur les champs de batailles espagnols. A contrario du travail de Don McCullin au Vietnam, la photographie de guerre est prise sur le vif, Capa montre tout simplement ce qu'il voit, ce qu'il vit, vêtu lui aussi de l'uniforme des combattants. Il immortalise des personnes et des combats dans leur réalité la plus dure. C'est un photo-reporter pour des revues telles que Life, Vu, Regards ou Match. Nous sommes en 1936, il observe aussi la misère des femmes et des enfants. Abandonnés à leur sort : l'exode loin des hommes en uniforme. Des familles entières de Cordoue fuient avec leurs bébés et enfants dans les bras près du front de Cerro Muriano. 
Mort d'un milicien
C'est sur ce front andalou que Robert Capa photographie un milicien républicain en train de mourir sous les balles de l'ennemi (Mort d'un milicien). Sa photo la plus célèbre est l'objet d'une polémique depuis peu (il s'agirait au final d'une mise en scène). Elle demeure malgré tout un emblème historique. Tout est dit. C'est la première partie de l'exposition, une série de photos datées du 5 septembre 1936, on y voit les familles et puis, tous les hommes attendant l'ennemi. Des soldats blessés par des tirs d'obus. La guerre civile en direct, comme jamais vue. Des hommes qui meurent, et Capa photographiant ça : l'horreur, le saccage fomenté par la vague brune. En avril 1938, le photographe qui fondera l'agence Magnum en 47 avec son ami Cartier-Bresson, passe d'une bataille à l'autre. Il débarque en Chine en pleine lutte contre l'insurrection japonaise. Il se pose, entre autres, sur les fronts de Xuzhou ou Tai'ershuang (photographie d'un petit garçon de paysans mort en tentant de sauver ses animaux, portraits de soldats chinois...). Pour l'hebdomadaire Regards, il ramène les images désolantes des bombardements aériens de Hankou, le 19 juillet 38. Des survivants en train d'excaver la terre pour trouver leurs morts. De retour en Espagne, Robert Capa couvre à nouveau la guerre civile, les milices combattant pour la liberté face aux armes franquistes. Les visages des familles en exode quittant Barcelone pour rejoindre les camps de réfugiés français. L'exposition se poursuit avec les images du débarquement du 6 juin 44 sur la plage d'Omaha. Et puis Leipzig, 17 avril 1945, la déroute allemande est imminente. Capa s'est uni à la 2e division d'infanterie américaine pour être au plus près des événements. Au stade de Nuremberg, devant l'immense croix gammée de béton, un soldat américain hilare imite le salut nazi. 
Les orphelins de Gerda Taro
L'exposition se termine par un hommage à Gerda Taro, photographe qui fut la compagne, le grand amour de Robert Capa. Elle l'a accompagné dans les mêmes guerres, ensemble, ils ont envoyé des images aux journaux français et américains. Les photos sont toujours prises sur le terrain de la Guerre civile. Elle s'attache surtout aux orphelins. Des enfants qui jouent et rient tandis que dehors c'est un bain de sang. Elle réalise aussi un magnifique portrait de Robert Capa en Espagne. À Barcelone, les familles empruntent la rambla de Cataluña... L'exode vers le Nord. Fuir à tout prix en emportant le minimum dans des sacs de fortunes. Ne pas perdre son identité familiale. Cette vieille femme assise par terre à côté de son chien noir, n'a plus rien à perdre. Son mari et ses enfants sont morts. Elle attend le prochain convoi pour des jours meilleurs... Ce milicien républicain qui sourit avec sa fille, plaza de Toros, Barcelone, 1936, ce petit orphelin de guerre mangeant sa soupe, Madrid 1937. Il regarde l'objectif fixement mais ne quitte pas la cuillère de ses lèvres, un enfant égaré dans la tourmente des adultes. Gerda Taro mourra a 27 ans en reportage en Espagne (sur le front de Brunete, près de Madrid). Robert Capa meurt en mai 1954 en marchant sur une mine près du Tonkin. Il était en train de photographier des soldats français en Indochine.
© Corinne Bernard. (vivreabarcelone.com)
Exposition visible jusqu'au 27 septembre 2009 au MNAC, Museu Nacional d'Art de Catalunya, Palau Nacional, parc de Montjuic, Barcelone. http://www.mnac.cat

18.7.09

Le théâtre de Samuel Benchetrit à Barcelone, avec Moins 2



« Je casse le drame »

Samuel Benchetrit se lance dans un projet littéraire de longue haleine en choisissant de raconter son histoire en cinq opus, de son enfance à aujourd’hui. Chroniques de l’Asphalte 1/5 est le premier. Le cinéaste et écrivain y décrit l’univers d’une enfance en banlieue parisienne. Avec Récit d’un branleur, son premier roman (paru en 2000 chez Julliard), il donnait déjà le ton avec l’histoire d’un anti-héros dans une société en déclin. On l’annonçait alors comme le Sex Pistols de la littérature (excusez du peu). Chroniques de l’Asphalte 1/5 raconte sans tristesse une tour de douze étages plantée au milieu des années 80. Le lecteur monte du premier au dernier palier pour croiser Dédé, Karim et d’autres habitants qui ont fait la jeunesse de l’auteur. Bien sûr, il y a le chômage et les drogues, il y a des familles désargentées et terribles, mais il y a aussi l’humanité. Et c’est là que Samuel Benchetrit pose son regard d’écrivain : à la fois observateur et acteur d’un passé qui l’a construit.

Ce n’est pas un peu tôt, trente ans, pour écrire une autobiographie?
Oui, c’est jeune, sauf si je meurs demain… « A moins que je ne meure demain, ce qui se peut sort bien », c’est Apollinaire qui a écrit ça dans les Poèmes à Lou. Mais tout est faux, seuls les décors et les gens sont vrais. Les histoires sont fausses. C’est une fausse autobiographie. Parfois je suis parti de la réalité pour aller vers le mensonge.

Tous les gens de la tour sont comme une famille ?
Oui, ce sont des gens très proches qui vivent ensemble et qui s’entendent avec des origines et des cellules familiales différentes. Je les aimais tous très différemment aussi. Dédé, Riton, Daniel… étaient des copains. Ils sont tous morts. La drogue… Moi, j’ai eu la chance d’avoir des parents très doux, je trouvais de la douceur en rentrant chez moi. C’était doux chez moi et violent dehors.

Malgré la douleur, ces chroniques gardent toujours un ton léger…
Ce n’est pas mon tempérament d’être grave. Je n’arrive pas à rester dans le drame, j’ai besoin de casser le drame en l’allégeant.

Nous sommes dans les années 80… Ce serait la même histoire aujourd’hui ?
Non, bien sûr que non. C’était il y a plus de vingt ans. Même s’il y avait déjà le problème de l’emploi. C’était évident que ça allait exploser, c’est normal que ça explose.


© Propos recueillis par Corinne Bernard (nov. 2005)


"Dos menos", de Samuel Benchetrit (avec José Sacristan), teatro Poliorama, rambla dels Estudis 115, Barcelone, du 2 au 20 septembre 2009http://www.teatrepoliorama.com

16.7.09

Soleil noir



Avec Bones in Pages  le chorégraphe japonais Saburo Teshigawara conquiert un public promené entre tradition et modernité japonaises.

Au sein de son installation Dance of Air, Saburo Teshigawara, chorégraphe de renommée mondiale, distille une œuvre dansée qui invite aux croisements entre monde sensible et monde intelligible.
Sur scène, des livres, des tonnes de livres pour une bibliothèque universelle, symbole de toutes les connaissances. À gauche, des chaussures, l’homme tangible, la terre. Et puis, pour passer d’un monde à l’autre, un paravent translucide où est perché un corbeau.
Si la pensée occidentale perçoit l’oiseau noir comme un présage de mort, voire, comme le symbole de la mort elle-même. Ici, le corbeau est un Cerbère. Mais un Cerbère qui permet, non pas le passage dans le monde des morts, mais plutôt l’osmose entre l’homme et la nature, la pensée et l’univers.
Saburo Teshigawara démarre son solo en dansant avec les airs sur une musique électronique et puis, la musique et le mouvement deviennent doux, mélange du sabre et du roseau, mélange de la rigueur et de la douceur des mouvements du Tai-chi, mouvements toujours dansés où la lenteur embrasse les airs. Le danseur fait corps avec la musique et les airs dans des mouvements souples ou saccadés, arrondis ou raides.
Contemporain et néo-classique font la paire dans une savante alchimie et une précision des gestes que le chorégraphe maîtrise à merveille. Le corbeau, toujours perché sur les paravents observe le maître. Ici, l’animal n’est pas de paille.
Plus tard, le danseur joue avec les pages des livres, les fait virevolter, il fait corps avec l’esprit et la matière jusqu’à se fondre dans cette immense bibliothèque pour laisser place à une danseuse. Fondu au noir.
À ce moment précis, le chorégraphe nous invite dans un monde moderne inspiré de l’imagerie des films de Takashi Miike (Audition) ou Norio Tsuruta (on se souvient de l’ambiance particulièrement oppressante de Ring), un monde inquiétant rejoint par un autre corps au visage masqué porté par une musique syncopée. Il scande les sons de gestes semblables à la mécanique des machines. Au final, retour sur le solo de départ, et mystère de la patience et de l’alchimie magique du Japonais : le corbeau bat des ailes, semble danser avec l’artiste. Du grand spectacle qui vous emporte ailleurs, entre tradition et futurisme. Mais qui, de l’homme ou du volatile, a rejoint les esprits ?
© Corinne Bernard (archives - oct. 2004)