27.9.09

Univers Ziggy Stardust


S'il n'y avait qu'un ouvrage à lire sur David Bowie ces temps-ci, ce serait celui-là. Sans hésitation. Croisé au détour de nos explorations sur la toile, Enrique Seknadje nous a séduit tout de suite. Son bon goût musical, son érudition. Enfin un auteur qui propose un livre sorti des sentiers battus. Une oeuvre brillante et débarrassée des potins pour fans hystériques. Truffé d'informations sur l'univers musical de Ziggy Stardust, Halloween Jack ou The Thin White Duke (on connaît le goût du renouvellement, voire de la renaissance, de David Bowie-Major Tom), David Bowie, Le phénomène Ziggy Stardust et autres essais, plaira aux lecteurs qui souhaitent aller plus loin dans la découverte d'une des rock-star souvent imitées, jamais égalées. Et, au-delà du sujet central, l'histoire de toute une époque et d'une ambiance : le rock et son univers déjanté, fascinant. Maître de conférence à Paris, Enrique Seknadje enseigne l'esthétique et l'histoire du cinéma. Il a déjà publié, en 2000, un livre sur le cinéaste italien Roberto Rossellini (Roberto Rossellini et la Seconde Guerre mondiale - Un cinéaste entre propagande et réalisme, éditions L'Harmattan, Paris). Il écrit régulièrement des articles sur le 7e art dans des revues et ouvrages collectifs français et italiens. A 50 ans, Enrique est un pluridisciplinaire, musicien et vidéaste. Chanteur, auteur-compositeur et arrangeur, on ajoutera qu'il sait s'entourer puisqu'il a travaillé avec Mike Garson, celui qui a collaboré avec Bowie, les électriques Smashing Pumpkins et Nine Inch Nails. Rencontre avec un brillant auteur.
Quand et comment a démarré ta passion pour Bowie?
J’ai découvert Bowie en 1974, à l’âge de 14 ans. Et le rock and roll, la musique pop à travers lui. Je vivais dans un milieu familial où l’on n’écoutait pratiquement pas de musique et où la sexualité était sujet tabou. Imaginez alors un peu l’effet d’un disque comme Aladdin Sane, le premier que j’ai écouté, sur l’adolescent que je pouvais être. Je parle de la pochette, de la musique et des paroles. Aladdin Sane date de 1973 et Bowie, offrant l’image d’un être étrange, maquillé, nu et plus ou moins asexué, y chante des choses comme : « Suce, chérie, suce… donne-moi ta tête », « Tu as fait une mauvaise rencontre car je veux juste ton sexe », « Le temps, il se tord comme une putain », « Je touche la plénitude de son sein »… Le tout sur une musique gorgée d’électricité et extrêmement raffinée. Cela a eu l’effet d’une bombe positive faisant exploser les carcans qui m’enserraient.
C’est assez merveilleux d’avoir vécu en direct cette période, dans les années soixante-dix, où Bowie avait une très forte créativité, jaillissante, fougueuse, et où il surprenait ses auditeurs et admirateurs pratiquement à chaque album en changeant radicalement d’image, de style musical, de voix, d’univers référentiel.
Peux-tu nous en dire plus sur la genèse du livre?
J’ai une certaine habitude de l’écriture de par mon métier et j’ai eu envie d’exprimer littérairement ce que je pensais de Bowie, ce qu’il m’a inspiré et m’inspire, des idées et sensations qui avaient macéré et mûri dans ma tête depuis moult années et que je ne trouvais pas dans les monographies sur lui. Je ne le trouvais pas parce que chaque auteur ou auditeur perçoit et exprime les choses à sa façon, mais aussi parce qu’en règle général les ouvrages sur le rock ne sont pas le fruit de travaux très approfondis du point de vue intellectuel et analytique.
Je ne me voyais pas par ailleurs écrire une biographie complète sur Bowie… surtout qu’il en existe déjà en France, de fortes intéressantes et qui sont des références en la matière : on peut citer les ouvrages de Gilles Verlant, de Jérôme Soligny, de Loïc Picaud, de Nicolas Ungemuth.
J’ai donc choisi une structure textuelle fragmentaire où j’aborderais de manière assez « libre » des aspects différents de la personnalité et de la carrière de Bowie, dans un souci à la fois d’objectivité et de subjectivité. Je pense à ce propos avoir écrit un livre de passionné, mais qui sait aussi se montrer critique – car tout ce qu’a produit Bowie ne me plaît pas. Une structure éclatée, kaléidoscopique qui pourrait correspondre à la nature même de la personnalité de l’auteur de Life On Mars ?
Il ne s'agit pas d'une biographie, mais plutôt d'une oeuvre d'analyse, dans le sens où tu décortiques les albums et leur processus, tu réalises un véritable travail d'exégèse... Comment as-tu procédé?
Je suis universitaire, et travaille notamment sur l’Analyse des films et ses théories, j’ai donc presque naturellement une démarche, une approche qui est de type analytique. Concernant Bowie, je ne pense pas que ce soit une « déformation professionnelle » car c’est un artiste qui a produit une œuvre riche, profonde, complexe… au moins à certains moment de sa carrière. Beaucoup de ses textes sont très « inspirés » poétiquement, d’une poésie toute personnelle, parfois hermétique. Il joue avec le langage et avec la musique – les références musicales, la musique des autres. Si l’on veut pénétrer un tant soit peu son univers, comprendre pourquoi il est fascinant et énigmatique, il faut « gratter », tenter des interprétations, proposer des traductions – de l’anglais en français ; d’une expression très personnelle : celle de l’artiste, à une expression plus accessible pour soi, pour le tout un chacun susceptible de s’intéresser à Bowie : celle de l’exégète. Non pas trouver du sens à tout prix, réduire ce qui est signifiant et ouvert… mais comprendre un tant soit peu, regarder et écouter mieux, entrer dans une certaine forme de sympathie lucide avec l’oeuvre.
Mon écriture a un aspect rigoureux et en même temps je pense ne pas manquer de me laisser aller à quelques élans lyriques, comme, par exemple, me semble-t-il, quand j’essaie de communiquer les fortes émotions que provoquent en moi, et je pense en d’autres, des disques comme Ziggy Stardust ou Aladdin Sane.
A la fin du livre, Bowie est décrit à travers ses propos (cf. le nazisme). Crois-tu qu'il tiendrait le même type de discours aujourd'hui? Les musiciens des années 2000 ne sont-ils pas beaucoup moins provoquant que ceux des années 70?
Bowie a fait dans les années soixante-dix des déclarations un peu délirantes et provocatrices sur le fascisme et le nazisme. Exprimant plus ou moins sérieusement une fascination pour ces idéologies et régimes et surtout leur « esthétique ». Dans un des essais de mon livre j’essaie de discuter ces prises de position de la façon la plus nuancée et posée possible, montrant notamment que c’est un lieu commun dans le rock que d’adopter ce type d’attitude. Il peut être condamnable, il peut être pris aussi comme une volonté de relativement saine subversion dans un monde hypocrite et loin d’être blanc comme neige - les sociétés occidentales, dites démocratiques, qui se sont accommodées jusqu’à un certain point des idéologies et régimes ci-dessus évoqués. Chez Bowie, il y a une fascination pour les régimes totalitaires, pour l’idéologie du Surhomme, mais aussi une certaine compréhension de la façon dont la société et le psychisme humain fonctionnent, du fait que les individus sont quelquefois « demandeurs » eux-mêmes quant à leur asservissement. Et l’analyse justement, cette fameuse démarche dont nous parlions plus haut, montre que Bowie prend en fait à travers ses récits, ses paroles, ses voix tous les points de vue : ceux des individus ou forces qui ont pour but d’exercer la violence et leur volonté puissance, ceux des victimes des totalitarismes, ceux qui recherchent des maîtres et ceux qui se révoltent. Pourquoi ? Parce qu’en chacun de nous il y a ces tendances, mouvements de fascination et révulsion, de soumission et de colère, plus ou moins conscientes, assumées… Et en Bowie lui-même bien sûr, lui l’artiste si extraverti !
Ces déclarations, ces prises de position seraient probablement intenables aujourd’hui. Non pas parce que nous sommes dans des sociétés qui ont progressé d’un point de vue éthique et démocratique, mais parce que nous avons au contraire régressé… nous sommes entrés dans une ère de répression morale assez forte… le monde paraît ouvert du fait du développement des fameuses autoroutes de l’information, de la communication et de l’expression. En fait il se restreint et file toujours plus avant vers l’unidimensionnalité et vers un moralisme réducteur… C’est en tout cas mon avis.
La provocation existe toujours de nos jours, mais elle est beaucoup moins sensée, politique – au sens large –, productive intellectuellement parlant qu’auparavant.
De nombreuses biographies sur les rock-stars, ou biographies romancées paraissent, on écrit beaucoup sur le rock et sur ceux qui le font. Comment expliques-tu l'engouement que peuvent susciter ces stars chez les gens?
Ces biographies satisfont peut-être deux désirs complémentaires ou contradictoires du public. Le besoin de rêver, de sortir de l’univers quotidien, de vivre par procuration et identification la vie de personnalités hors du commun, qui dépassent les « bornes », ou qui font croire qu’elles ont des existences exceptionnelles. Le besoin aussi de sentir que ces vies sont authentiques, ancrées dans le réel, possibles, « accessibles ». En ce sens il y a quelque chose d’intéressant chez les rock stars, dans le rapport réciproque entretenu entre elles et le public : le mixte de la distance et de la proximité. A propos de Bowie, c’est exactement ce que j’essaie de montrer à propos de cet archétype de la star que crée Bowie, Ziggy Stardust : il est lointain, c’est un être qui vient d’ailleurs, du lointain, il a quelque chose du surhomme. En même temps il est comme nous mêmes, une « poussière d’étoile », il est comme issu de la jeunesse anglaise et donne l’illusion warholienne qu’il est un adolescent - anglais en l’occurrence - connaissant son éphémère heure de gloire.
Bowie en ce sens a exalté la grandeur et la surhumanité de l’autre qu’il y a en chacun de nous et a représenté ce qu’il y a aussi de profondément « humain ». Asexualité et pulsion libidineuse, féminité de l’homme et fatale puissance de séduction de la femme, pulsion de vie et de mort, nihilisme tragique et énergie vitale irréfragable.
Est fascinant et attirant le schéma existentiel liant ascension apparemment fulgurante et brutal et mystérieux déclin, exaltante créativité d’une part et déséquilibre mental, incapacité de s’adapter aux exigences de la réalité d’autre part : on pense à Michael Jackson, Kurt Cobain, Bertrand Cantat, à Ian Curtis dans une certaine mesure. It’s « the Rise and Fall of Ziggy Stardust » in a way !
On sent, à la lecture du livre, que ce n'est pas uniquement Bowie qui t'intéresse, sinon toute une époque et toute une culture...
Oui c’est exact. Pour plusieurs raisons. « Le » Bowie qui est au centre de mon ouvrage, celui de l’époque Ziggy Stardust, fait partie d’un mouvement du rock anglais, et dans une certaine mesure américain, le glam rock, qui a été appelé en France le rock décadent, lequel porte en lui les germes de ce qui va devenir le punk rock. Ce Bowie-là aime à se référer, à montrer qu’il est lié à tout un univers intellectuel, musical, littéraire, mystique bouillonnant et plus ou moins contemporain - ou en tout cas « moderne » : cela va de Dylan à Scott Walker, de Warhol à Lou Reed et Iggy Pop, de George Orwell à William S. Burroughs, de Nietzsche à Aleister Crowley…
Par ailleurs, je pense qu’un artiste, une personnalité qui produit quelque chose de positif et de vrai au niveau de la pensée ou de l’univers de la sensation ne le fait jamais complètement seul : c’est évident au niveau de la musique et du cinéma. On sait que Bowie a pu créer et faire grandir un mythe comme Ziggy Stardust grâce à l’aide de sa femme Angie, de son producteur Tony De Fries, de son bras droit - ou gauche, puisque Ziggy joue de la guitare de la main gauche… comme Hendrix - musical Mick Ronson, de son producteur Ken Scott…
Et je pense également qu’un artiste n’est fertile que s’il est et parce qu’il est le révélateur de ce qu’il y a de multiple en lui et qui le surdétermine, parce qu’il est le centre lumineux où ont convergé un grand nombre de faisceaux d’influences. Que parce qu’il est aussi le reflet de son temps, des préoccupations et désirs de ses contemporains.
Bowie est un cas étrange : il est parfois comme coupé du monde et de la réalité, il est très égocentrique, présentant des traits schizophréniques, et en même temps il n’arrête pas de rendre hommage aux grands artistes qui font la Culture de son temps. Mais peut-être n’est-ce pas contradictoire car ces grands artistes sont eux-mêmes, pour certains, de grands « solitaires »…
Ton ouvrage est le fruit d'un long travail de recherche, as-tu d'autres projets du même style?
Oui, mais en revenant vers mon domaine de prédilection… le cinéma. Une publication sur un grand cinéaste contemporain est prévue pour l’année prochaine… je vous tiendrai au courant, toi ainsi que tes lecteurs, si tu le veux bien…
© Propos recueillis par Corinne Bernard – septembre 2009. Parution : www.vivreabarcelone.com
« David Bowie, Le phénomène Ziggy Stardust et autres essais », 225 p., éd. Camion Blanc, 2009.
Vous pouvez commander le livre en ligne, entre autres sur fnac.fr et amazon.fr
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24.9.09

Portraits de l'Inde contemporaine

Derniers jours pour profiter de la sublime expo consacrée à la photographie indienne, au Palau de la Virreina. «Yo y el otro » (Moi et l'autre), c'est une galerie de portraits où les photographes sont aussi les acteurs. Autoportraits, familles, communautés... chaque photo des seize artistes dégage l'essentiel, la beauté.

Pour afficher la couleur, le Palau de la Virreina a choisi le portrait génial d'une vieille dame en robe rose, une anglo-indienne aux yeux électriques, d'un vert océan, elle sourit face à l'objectif, elle est belle (Dileep Prakash, The Anglo-indians series, Christine Fernandes, Khurda Road, 2005). Le ton est donné. L'exposition distille un premier thème, l'autoportrait, avec le travail très intime de Umrao Singh Sher-Gil (1870-1954), père de la célèbre Amrita Sher-Gil (1913-1941), artiste et figure de proue de l'émancipation féminine en Inde, morte à vingt-huit ans. L'aristocrate Umrao Sher Gil a partagé sa vie entre l'Inde, la Hongrie (sa femme, Marie-Antoinette, était hongroise) et la rue Bassano, à Paris. Les photos de la série His Misery and his Manuscript (1889-1949) sont un échantillon d'une vie fastueuse et intellectuelle. On y voit aussi ses deux filles, Amrita et Indira, et puis sa femme. Dans la plupart des autoportraits il se représente parmi les livres, en train de fumer d'un air songeur, à côté d'une machine à écrire, muni d'un telescope ou de son matériel photographique. De vieilles photos couleur sépia dans les appartements privés d'une grande famille. Richard Bartholomew (né en 1926), écrivain, critique d'art, peintre, poète et photographe, né en Birmanie, a fait de l'Inde sa terre d'adoption. Pour la photo, il croque sa famille des années 50 à 70. Du noir et blanc où les siens sont montrés dans des moments de sieste ou de lecture, les livres tiennent une place importante. Sa famille, ses deux garçons, Pablo et Robin. Des corps alanguis sur un matelas au sol ou sur un canapé, parfois sur le dos, parfois sur le ventre. Des photos volées qui disent l'amour du photographe pour la cellule familiale et la sérénité. Il y a dans ces images un sentiment protecteur, comme si les photographier dans leur sommeil conférait à l'artiste le pouvoir de protection sur les siens. Démiurge. Anita Khemka (née à New Dehli, en 1972), propose des autoportraits mis en scène lors de ses voyages. Self Portraits (2005-2008), c'est une série prise dans des trains, des gares. De Bangalore à Bombay ou de Salem à Chennai, elle se photographie et rend compte ainsi de la mobilité, mais surtout de la réaction de ceux qui font le voyage avec elle. L'anonymat d'un voyage solitaire dans la foule. Anay Mann, un peu décalé par rapport au reste de l'exposition, rend hommage au Banquet de Platon et plus particulièrement à la figure de l'androgyne, la beauté parfaite (The red room, 2008). Il le fait sans tabou avec une série montrant un couple homo dans une chambre d'hôtel chic, des scènes dans la salle de bain, face au miroir (Narcisse est également convoqué), sur le lit, une scène de sexe explicite. Ici, l'homme abandonne les oripeaux de la virilité, préférant se livrer à ses pulsions. Pas de barrières. Plus amusantes, les photos de Ebenezer Sunder Singh invitent à la réflexion, bousculant les symboles établis. Des images où le photographe devient un signe totalement surréaliste, comme celle, presque comique, où il a son poing enfoncé dans la bouche tandis que l'index de sa main gauche indique le bout de son sein (Wake me up when I am dead, 2008). L'exposition propose aussi des photographes qui croquent les communautés, telles que la Chinoise de New Dehli, Bangalore ou Kolkata. Elle est montrée avec beaucoup de tendresse, d'émotion. On sent bien que Vidura Jang Bahadur (1975) ne photographie pas ces joueurs de Majong, cette coiffeuse et sa cliente, ces familles... au hasard, l'artiste a passé plus de trois ans en Chine avant de revenir en Inde en 2005. Home (2006-2009) est une manière de ne pas briser le lien avec son séjour chinois. On s'attardera sur la photo de la famille Ma. Parents, enfants et petit-fils ont des visages heureux. La photo est colorée (mur vert, t-shirt bleu du petit garçon) presque surexposée, ce pourrait être du Martin Parr. Le kitsch chinois en Inde. Dans la même veine stylistique aux couleurs surexposées : la série de Dileep Prakash, The Anglo-Indians, propose une vision des familles mixtes, pères Anglais, mères Indiennes, leurs enfants. Chaque famille pose hiératiquement comme dans les portraits de la vieille bourgeoisie. Chacun est chez soi, dans son environnement. Le photographe a parcouru 41 villes indiennes pour récolter la mémoire des mariages mixtes, résultante de l'époque coloniale. Un peu kitsch, sans jamais dévoiler l'intime, ce passionné de locomotives à vapeur insuffle un supplément de noblesse à tous ces visages à la peau mate et aux yeux clairs. D'autres photographes encore à découvrir jusqu'à dimanche soir...

© Corinne Bernard, septembre 2009. (Parution : vivreabarcelone.com)

Exposition visible jusqu'au 27 septembre 09 au Palau de la Virreina, Rambla 99, Barcelone.

4.9.09

Tokyo vibes

Avec Mapa de los sonidos de Tokio, en compétition cette année à Cannes, la cinéaste catalane Isabel Coixet offre une promenade sentimentale heurtée par la mort. Le film sorti ces jours-ci, invite à un Tokyo nocturne, l'un des personnages principaux.

On connaît le goût de la cinéaste pour les relations amoureuses avortées. Des éléments extérieurs brisent l'harmonie (la maladie, la mort, la peur...). Ici, c'est le suicide qui vient détruire. La vida secreta de la palabras (La vie secrète des mots) ou La vida sin mi (La vie sans moi), illustraient déjà cet engouement pour les sentiments voués à la destruction, voire à l'autodestruction. Ici, faire l'amour avec une inconnue apparaît d'abord comme un acte salvateur face au désarroi et au sentiment de culpabilité (toujours chez Coixet, celle d'une mort accidentelle ou celle de ne pas avoir vécu...). Comme une accalmie après la tempête (le suicide de la jeune femme qu'aimait David, personnage central de l'histoire). Il est clair qu'il se sent coupable de sa mort (la jeune femme s'est taillé les veines et a écrit sur le miroir de la salle de bains : « Pourquoi tu ne m'as pas aimée comme je t'ai aimé? ». L'"épigraphe" est équivoque : s'adresse-t-elle vraiment à l'amant, ne pourrait-elle pas plutôt s'adresser au père?... un riche homme d'affaires interlope. Sergi Lopez/David noie son sentiment de culpabilité par la recherche des sensations ressenties avec celle qu'il a perdue. Il entraîne la nouvelle, sublime, froide, muette, dans les endroits où il faisait l'amour avec l'ancienne (de nombreux scènes dans un love-motel, nommé La Bastille). Il n'y a pas d'amour entre eux, sinon physique. Elle, mène une double vie, les deux sont solitaires et noctambules. Lui, est un espagnol en terre étrangère, un barcelonais pas toujours à l'aise avec les coutumes nippones (la délicieuse scène des ramen ou David mange à l'européenne).

Par un hasard qui n'en est pas un, elle s'appelle Ryû (sublime interprétation de Rinko Kikichi)... Isabel Coixet est une amoureuse de lectures japonaises : Haruki Murakami et sans doute Murakami Ryû, n'ont que peu de secrets pour elle. Mapa de los sonidos de Tokio, est un hommage à leurs oeuvres, et l'on trouve un peu des deux auteurs dans le film. Peut-être plus de Ryû que de Murakami d'ailleurs, par la violence des échanges. Les seuls sentiments doux, véritablement, sont ceux entre l'héroïne et son unique et énigmatique ami. C'est lui qui donne le titre au film. Il enregistre les sons, les capte dans la ville, dans les échanges urbains, des traces sonores qu'il vend aux médias. Ce personnage est le le plus beau du film. Il voue à la belle silencieuse, une amitié sans bornes bien plus proche de l'amour que du simple bavardage. Tout le film déploie la dualité violence/amour et l'importance des silences. David tente d'aimer, en vain. Troublé par le souvenir de celle qu'il vient de perdre, suicidée pour « détruire son père », comme lui souffle à l'oreille le collègue de David. L'homme d'affaires ne peut vivre avec la mort de sa fille. Des personnages forts comme dans les tragédies, mais qui pêchent par leur manque de profondeur. L'associé de David lui rappelle d'ailleurs à quel point, nous européens, nourrissons encore des clichés au sujet de l'étrangeté nippone «cette réserve japonaise ». C'est ce qu'on pourra reprocher à la cinéaste. Par tant de réserve, son film nous laisse simples spectateurs alors que nous aurions aimé entrer dans Tokyo, écouter sa musique.

© Corinne Bernard, septembre 2009. (Parution : vivreabarcelone.com)