24.11.09

La Corée vue par Noh Suntag






Corée du Nord, Corée du Sud, les conflits depuis son indépendance en 1945, le pouvoir du Juche, doctrine reposant sur l'idéologie marxiste-léniniste... la dictature. Les photos de Noh Suntag (Séoul, 1971), montrent tout cela. Une Corée du Nord en plein chaos politique, isolée du reste du monde. Sans internet, des médias contrôlés par l'État, rien ne filtre. Chaque année, ses habitants tentent de rejoindre la Corée du Sud en passant par la Chine, au péril de leur vie. L'expo démarre avec la série Black Hook Down, les hélicoptères américains, les Black Hawk, survolant la zone américaine en Corée du Nord. Le photographe fait un jeu de mots avec Hook, le pirate de Peter Pan et cite aussi Ridley Scott (Black Hawk Down). Des hélicoptères qui semblent irréels, dans un ciel clément. La longue série La Casa Roja (La boîte rouge) est de celles qui laissent sans voix. Vues d'ici, ces images sont d'un autre temps, irréelles aussi, on pense à toutes les images de propagande. Celles de la Chine communiste et de l'Union soviétique. Au cœur du XXIe siècle. Il s'agit du grand rassemblement de gymnastique sportive et de danse (qui ressemble surtout à un rassemblement militaire, quand on sait que la Corée du Nord compte un apparat militaire impressionnant). Le festival de Arirang, à la "gloire du passé révolutionnaire" et d'un futur avec la Corée du Sud, réunit chaque année jusqu'à 100 000 personnes. Une ode à la dictature communiste et à son chef d'orchestre depuis 2007, Kim Jong Il, héritier de Kim Il Sung. Une gigantesque fumisterie pour contrôler le peuple. Les photos de Noh Suntag sont souvent terrifiantes. Ces sentinelles avec jumelles dans la zone démilitarisée à la frontière entre le Nord et le Sud. L'État d'Exception, série qui donne le titre à l'exposition proposée à la Virreina, offre des images des deux Corées, le Sud avec son capitalisme galopant et le Nord, ancré dans l'isolement et l'endoctrinement communiste à la manière d'un Mao. Noh Suntag ne fait pas de concessions, son travail est celui d'un documentariste, chaque image en dit plus sur ces deux pays particuliers. Par exemple, les manifestations de groupes nationalistes en Corée du Nord, vieux restes toujours en oeuvre de la guerre de Corée (série La vie patriotique, 2003-2004). Les photos de State of Emergency, réalisées entre 2000 et 2007, montrent aussi les manifestations contre la présence militaire nord-américaine. Elle s'installe sur des terres jusque-là cultivées par les paysans. Déplacés, forcément. Du noir et blanc, violent, signifie l'ampleur des dégâts. Une image en forme de symbole, parfois. Où l'on voit un chien sur un terrain désert, juste après une manifestation contre l'ampliation de la base militaire nord-américaine, à Daechuri. L'animal est resté dans le village détruit car on n'a pas permis à ses maîtres de l'emmener. Cette photo résume à elle seule la désolation des deux côtés de la frontière. Et puis, ces policiers camouflés en photographes pour mieux observer des manifestants de la droite radicale, à Séoul, en 2004. Étranges manoeuvres, on songe au cauchemar de George Orwell.

© Corinne Bernard, novembre 2009. (Parution : www.vivreabarcelone.com)

Exposition visible jusqu'au 24 janvier 2010, au Palau de la Virreina (Espace 2), Rambla 99, Barcelone. Du mardi au vendredi, de 11h à 14h et de 16h à 20h. Samedi, dimanche et fêtes, de 11h à 20h. Fermé le lundi. Gratuit les dimanches, de 15h à 20h, et chaque premier dimanche du mois, toute la journée. www.bcn.cat/virreinacentredelaimatge

11.11.09

Duncan Jones in the Moon


Duncan Jones et Sam Rockwell, au festival de Sitges, oct.09. Photo : © Jean-Benoit Kauffmann, 2009.

Comment parler de Moon sans frôler le lyrisme, tant ce film magistral nous a touché... Un premier opus à petit budget (5 millions de dollars) très proche du chef d'oeuvre. Sam Rockwell, seul acteur du film, y incarne un astronaute en fin de mission. Trois ans de solitude sur la lune. Nous sommes dans un futur pas si lointain où la terre va puiser une bonne part de son énergie là-bas. Sam Bell (Sam Rockwell) a l'air épuisé par l'isolement. Il a des visions. Semble perdre la tête à force de ne parler qu'à Gerty, un robot maître d'hôtel. Et puis, un jour tout s'emballe, après un accident lunaire, Sam se réveille à l'infirmerie et découvre qu'il n'est plus tout à fait seul. Et cet autre... c'est son double. Un autre Sam. Un dialogue entre Sam 1 et Sam 2, celui qui est là depuis trois ans, et celui qui va le remplacer, car il s'agit bien d'un clonage... Le film emprunte à l'imagerie de Kubrick, 2001, L'Odyssée de l'espace. La bande originale, sublime, signée Clint Mansell (auteur de la B.O de Requiem for a dream, de Daren Aronofsky), porte à merveille les images de cette ode à l'être humain dans toute sa nudité, face à lui-même. 

Nous avons rencontré le réalisateur et son acteur à l'occasion du Festival du film fantastique de Sitges09, en octobre dernier. Sam Rockwell est détendu, mange des oeufs aux plats accompagnés de toasts (qu'il nous propose de partager) et répond aux questions de cette interview groupée (une table de huit journalistes)... 

Votre rôle a tout de la performance théâtrale, du one man show, avez-vous des affinités avec le théâtre ? 
Oui, c'est vrai, il y a beaucoup de ça. Je serai d'ailleurs à Broadway en janvier 2010. Et puis, j'ai grandi dans le théâtre, je l'ai étudié quand j'étais enfant. Pour le film, comme nous faisions très peu de prises, je courrais dans tous les sens pour passer d'un maquillage à l'autre, faire la scène. Oui, exactement comme au théâtre.

Comment se prépare-t-on à ce genre de rôle? 
Je me suis familiarisé avec le personnage, on a beaucoup travaillé avec Duncan et puis j'ai regardé beaucoup de films pour voir le jeu de mes collègues. Des films comme Dead Ringers, par exemple (Faux semblants, Cronenberg, Ndlr). J'adore la science-fiction, elle peut avoir un côté 'conte ancien' Et puis, j'ai pensé aussi au côté "malade" de Midnight cowboy. Le tournage a été stressant car il n'a duré que trente jours alors qu'il aurait dû se faire en trois mois. Le fait d'être seul était une très grande responsabilité, Choke et Snow angels étaient difficiles, mais Moon a généré plus de pression et de responsabilité pour moi. 

Que feriez-vous si vous deviez partir loin, vous isoler? 
J'emmènerais avec moi des photos de mes amis et de ma famille, Sam a aussi des tas de photos de sa femme et de sa fille épinglées sur les murs.

Et Sam Rockwell cède sa place à Duncan Jones pour la suite des questions...

Que pensez-vous du clonage? 
Un clone pourrait être considéré comme un jumeau, pas comme une menace.

Vous vous inspirez des films de science-fiction passés ...
Avec Sam, on s'est connus lors d'un autre projet qui n'avait pas pu aboutir. Nous avions les mêmes films en commun, ceux des années 70. J'aime tous les films de cette époque, même leur look. Regardez ça, par exemple (il montre son IPhone, Ndlr)... c'est cela le futur !... c'est très ennuyeux! Je voulais récupérer l'esthétique des années 70. Dans mon prochain film, qui se passera à Berlin (Mute, Ndlr), je voudrais récupérer aussi l'esthétique rétro, les vieilles rues... 

Pourquoi la voix de Kevin Spacey pour le robot, seul interlocuteur de Sam? 
Girty est un peu comme Hal dans 2001, mais il n'est pas mauvais. J'ai utilisé la voix à la fois douce et ambiguë de Kevin Spacey pour qu'on doute. Est-il bon? est-il mauvais? On pense toujours que les robots sont mauvais, ici, je voulais montrer le contraire.

Le film, ce face à face avec soi-même, évoque t-il aussi la schizophrénie que pourrait provoquer une solitude trop longue ? 
Non, mon film parle avant tout de solitude uniquement, de la manière dont on se comporte loin des siens. Il s'agit plutôt de l'idée littérale de quelqu'un qui se trouve face à lui-même à un autre âge de sa vie. Je suis différent de celui que j'étais à 20 ans ou à 15 ans. Qu'est-ce que je peux dire à celui que j'étais? La priorité était de parler des personnes et de la nature humaine.
Avez-vous peur du futur? 
Non, je n'ai pas peur. Quand nos ressources seront épuisées, nous en trouverons d'autres. Quand il y a un grave problème, l'être humain trouve toujours le moyen de s'en sortir.

Pour ceux qui ne le sauraient pas, Duncan Jones, n'est autre que le fils de David Jones, alias David Bowie. Et forcément, la question qui brûlait la langue de bon nombre d'entre nous a fini par être posée (pas par nous) dès que le sujet sur l'excellente partition musicale de Clint Mansell a été lancé... Pourquoi ne pas avoir fait appel à vore père pour la musique? en conférence de presse, le matin, sa réponse était une esquive amusante : "parce que je n'en avais pas les moyens !". En petit comité, il répond plus franchement : "C'est mon premier film, j'ai 38 ans, et si je suis arrivé là, cela aurait été un non sens de lui demander de collaborer à ce projet. Peut-être pour un autre film..."
En effet, Duncan Jones est bien parti pour se faire son un nom. Après l'entrevue, il nous a confié être "fâché" avec la France : "Ils ne veulent pas distribuer mon film en salles, il sortira uniquement en Dvd."
Autant dire que le public français va manquer au cinéma le meilleur film de science-fiction de ces dernières années.

© Corinne Bernard, nov. 09 (parution : www.vivreabarcelone.com, oct. 2009).


Moon, de Duncan Jones, sortie en salle en Espagne, le 9 octobre 2009.
Le film a obtenu le Prix du meilleur film, Sam Rockwell, celui du meilleur acteur, festival Sitges'09 (Festival international du Film fantastique et d'horreur).

Silences sonores

White Paintings (Three Panel)1951,Oil on canvas 182,88 x 274,32 cm
San Francisco Museum of Modern Art. Purchased through a gift of Phyllis Wattis © Robert Rauschenberg, Estate of Robert Rauschenberg, VEGAP, Barcelona, 2009 John Cage and Merce Cunningham, 1964. Photo: Hans Wild (Courtesy of the John Cage Trust).

Reunion, 1968. Performance Marcel Duchamp and John Cage, chess game on sounding board. Photo : Shiseko Kubota.

Le trafic, la rue, un restaurant, un aquarium... Les silences musicaux chez John Cage sont encore des sons... sa recherche d'un silence insensé, quasi-inexistant, le conduit vers une conclusion en forme de vérité : tout est son. L'espace dans lequel nous vivons, où que nous soyons... même dans une pièce insonorisée, les palpitations, les bruits de notre organisme sont encore et toujours du son. Fortement influencé par la philosophie zen et par le livre du Yi King, suite à un voyage en Orient, John Cage cultivera sa recherche des bruits formés par l'environnement. L'aléatoire, le hasard aussi sont ses alliés. Sa partition la plus célèbre, 4'33'' (1952) constitue l'un des summum de cette recherche, certains y verront une farce.Imaginez une salle de concert, l'orchestre et son chef. Le silence pendant quatre minutes et trente-trois secondes. Grand art ou grand camouflet? Certainement une leçon de philosophie pour le public dans la salle qui accède à une musique qui n'est autre que le résultat des multiples sons à l'intérieur même de la salle de concert. Comme les Dadas, comme les Surréalistes, comme le Nouveau Roman, le musicien, élève de Henri Cowell et de Schoenberg, connaît son art. Il connaît bien la musique mais a décidé de la déplacer hors de son champ conventionnel. La dépouiller de ses stéréotypes. Ses formes bridées. Il va même jusqu'à inventer la technique du « piano préparé », poussant plus loin l'idée de Cowell (lever le couvercle pour toucher directement les cordes du piano), en proposant de placer des objets sur les cordes de manière à réinventer les sons de l'instrument.

L'anarchie du silence

L'exposition proposée au Macba a pour titre La anarchia del silencio. John Cage y el arte experimental, (L'anarchie du silence. John Cage et l'art expérimental). Elle retrace l'itinéraire de cet enfant terrible de la musique expérimentale depuis « Tout est son », jusqu'à « Il y a toujours du son », les credos de sa recherche. On y verra les nombreuses partitions du musicien, annotées. L'itinéraire est jalonné des oeuvres de ses amitiés et collaborations avec, entre autres, des pièces de Rauschenberg, Duchamp, Nam June Paik, Kelly, le Fluxus, et d'autres amants de l'informel. Car il s'agit bien de faire disparaître toutes les formes établies aussi bien en musique qu'en peinture ou en sculpture afin de laisser une liberté à l'imagination. Pour l'artiste et pour le spectateur. Ainsi, les White Paintings de Rauschenberg (1951), toiles immaculées. Elles permettent de laisser vagabonder l'imagination selon la lumière qui s'y pose. Une vidéo du Fluxus datant de 1962, montre une sorte de concert-conférence où les membres du groupe avant-gardiste produisent des sons avec leurs mains ou des objets du hasard devant un public hilare. Evidemment, l'humour semble omniprésent du côté de ces musiciens, peintres, performers... du côté du trublion John Cage. Il suffira d'écouter l'une de ses nombreuses interviews pour s'en convaincre. Comme ses prédecesseurs surréalistes, le musicien dépasse aussi la posture qui encombre parfois les compositeurs classiques. Informel donc, complètement décalé, lui, et ses amis. Le plus amusant de "l'équipée" est sans doute Nam June Paik, l'artiste Coréen produit une oeuvre en forme de pied-de-nez à la politique restrictive et aux valeurs de son pays : on découvrira ainsi sa télévision-aimant, Magnet tv (1965). Une petite télé noire au-dessus de laquelle est posé un grand aimant rouge faisant office d'antenne. Brouiller la transmission. Brouiller les perceptions. Les clichés, toujours s'en défaire. Ellsworth Kelly participe aussi à cette avalanche révolutionnaire, qui s'acoquine avec les surréalistes -l'écriture spontanée- pour sa série au crayon et à l'encre, justement nommée Automatic Drawing(1950). Une installation sonore clôt l'exposition, huit haut-parleurs dans une salle obscure, un écran de télévision affiche la chronologie heures, minutes, secondes... on peut écouter les bruits ambiants (Conférence sur le temps, 1975). Car il s'agit bien d'écouter. Au final, John Cage demandait à son public d'écouter ce qu'il se contentait d'habitude d'entendre... transformer un son, un bruit ambiant en partition musicale hors cadre.

© Corinne Bernard, novembre 2009. (parution : www.vivreabarcelone.com)

« La anarquia del silencio. John Cage y el arte experimental. », exposition visible au Macba jusqu'au 10 janvier 2010.