23.10.10

Picasso face à Degas


                      Edgar Degas, La coiffure, 1896. © The National Gallery, Londres.



Edgar Degas, Jeune danseuse de quatorze ans, 1879-1881, bronze avec tutu en tulle et ruban de soie. © Sterling and Francine Clark Art Institute, Williamston, Massachusetts (photo by Michael Agee).



Le musée Picasso de Barcelone propose une exposition en forme de comparaison entre les oeuvres de Picasso et celles de l'Impressionniste français Edgar Degas, dont il était un fervent admirateur et se serait inspiré... rendez-vous jusqu'au 16 janvier prochain.

Les portraits et autoportraits, les femmes, la danse... surtout les femmes, Picasso et Degas avaient en commun la passion des femmes (d'ailleurs, le premier, plus que le second, ne se contentait pas uniquement de les représenter puisqu'il aimait aussi les collectionner). Plus d'une centaine d'oeuvres des deux artistes montrent l'influence que l'Impressionniste a exercé sur le travail de Picasso. La thématique de Picasso, suit les traces de son prédécesseur c'est ce qui est montré dans cette expo, le ballet, les baigneuses, la vie de bohème dans les cafés, les bordels... Le ballet fascinait Degas et c'est à cela qu'on a toujours reconnu son oeuvre, sa signature. On en a presque oublié ses peintures hippiques, les jockeys et les courses dont il a peint de nombreuses toiles avant de jeter son dévolu sur la scène théâtrale et ses lumières. Picasso rencontre Olga Khokhlova (1891-1955) l'une des danseuses des Ballets russes de Diaghilev en 1917. Il l'épousera un an plus tard. Il a peint Olga dans l'un de ses rôles au théâtre : Les Sylphides, un ballet où le traditionnel tutu, cher à Degas, est l'atout royal. Parmi les nombreuses sculptures de Degas représentant une danseuse, il y a la célèbre Jeune danseuse de quatorze ans (1879-1881), la seule montrée de son vivant, ses autres pièces étant été dévoilées après sa mort, en 1917. Une soixantaine de sculptures en plâtre, cire et autres matériaux, toutes représentant des danseuses nues. Picasso s'en est inspiré pour sa série de petites sculptures de danseuses et baigneuses. L'artiste espagnol s'inspire mais ne copie pas.  C'est ce qui ressort de cette exposition d'oeuvres comparées, on sent bien la patte du cubiste dans ses baigneuses, ou dans sa manière de peindre la vie de bohème dans les cafés... Portrait de Sébastien Juder i Vidal (1903), période bleue, est mis en apposition avec L'Absinthe (1875-1876), de Degas. Dans chacune des toiles, un couple est assis à la table d'un café et semble un peu perdu, mais chez Picasso, les deux personnages nous regardent, alors que chez Degas, leur regard est ailleurs, les deux de Degas semblent bien plus paumés que les amis de Picasso. 
La douceur chez Degas
Il y a une douceur propre aux Impressionnistes, particulièrement évidente chez Renoir. Avec Degas, les petites danseuses en tutu, les femmes qui se coiffent ou prennent un bain, ont quelque chose de plus suave que chez Picasso. Par sa modernité (période bleue, Cubisme...), il tranche radicalement avec le romantisme d'un Degas. On le voit encore avec la comparaison faite entre Nu se peignant (1952), de Picasso, et La coiffure (1896), de Degas. Les femmes du peintre espagnol ne sont pas forcément belles, elles n'ont pas le geste délicat, les mains qui essorent les cheveux de la femme en bleue (sur fond bleu) sont viriles tandis que dans La Coiffure, les mains et les bras sont délicats, la jeune femme se fait délicatement coiffer, sans doute par sa bonne, les cheveux sont rouges, tout comme la robe et le décor. Chacun sa couleur. Les femmes de Degas sont fragiles, tandis que chez Picasso, elles sont l'alma mater, des mères plus que des jeunes filles en fleur... La juxtaposition des sculptures des baigneuses, de l'un et de l'autre, dans l'une des dernières salles de l'exposition peut même prêter à sourire tant les sculptures de Picasso semblent inachevées, imparfaites aux côtés de celles de Degas. Mais Picasso est résolument moderne, a mille lieues des formes académiques. Il rompt avec les symboles de la beauté pour en réinventer une autre. La femme n'est plus cet objet délicat qu'on a l'habitude de voir dans la peinture et la sculpture classiques, elle est quelqu'un qui vit et connaît les tâches quotidiennes qui peuvent altérer un corps. Une exposition fascinante qui permet de mieux comprendre la démarche artistique, les inspirations qui ont mené Picasso à un style nouveau qui se jouait des codes de ses aînés : le Cubisme.

© Corinne Bernard, octobre 2010.

Exposition visible au Musée Picasso, Montcada 15-23, Barcelone (Métro : Arc de Triomf, Liceu, Jaume I). 
Du mardi au dimanche, de 10h à 20h. Fermé le lundi. Dimanche, entrée libre à  partir de 15h.

8.7.10

Il était une fois... Gainsbourg



Dandy à ses heures, Gainsbourg restera l'une de ces légendes en demi-teinte, mi-ange, mi-démon. Dr Jekyll et Hyde. Gainsbourg versus Gainsbarre. Sorti en janvier dernier en France, Gainsbourg (vie héroïque), le film de Joann Sfar, débarque sur les écrans espagnols avec un p'tit air de Javanaise bien frenchy. Mélancolique. De cette France de Boris Vian, Juliette Gréco, B.B... et puis, ce Paris, en voie de disparition, où les égéries germanopratines alimentaient les pages de quelque écrivain bohème traînant stylo, cahier, écharpe et veste de velours. Du Lipp, au Flore en passant par Les Deux Magots. Le film  montre Serge Gainsbourg évoluant dans ce Paris émoustillant, vivifiant, source inépuisable de toutes les créations artistiques... Gainsbourg le peintre, Gainsbourg l'enfant, apprenant le piano sous l'oeil rigoureux, pointilleux, de son père. Mais Lucien veut être peintre. Une mère russe, aimante, qui le cajole, le dorlote sans jamais le priver de liberté. Le jeune Lucien déjà très tôt esclave du regard des femmes. Séduire à tout prix, lui, le complexé. Le réalisateur s'attarde, pour le mieux, sur les jeunes années bohèmes de Lucien Ginzburg, très tôt attiré par la rue, la peinture, les bistrots où l'on s'encanaille avec la gouaille de l'immortelle Fréhel (courte apparition merveilleuse de Yolande Moreau). A sa sortie, Joann Sfar parlait d'un conte, pas vraiment d'un biopic. Mais il balance entre les deux. Parfois, il convoque Burton (les personnages animés tels que "la patate" ou le double diabolique, le chat qui parle dans la splendide demeure de Gréco...), parfois il plonge à nouveau dans la biographie stricto-sensu, où sont égrenées les principales étapes de la carrière de l'artiste. 
Poète maudit. 
Une image impeccable (Joann Sfar vient de la bande-dessinée, via Le Chat du rabbin) et des actrices sublimes, on citera Laetitia Casta, criante de vérité dans la peau de Brigittte Bardot ou Anna Mouglalis, très féline, sous les traits de Juliette Gréco. Mais au-delà de tout, il y a Eric Elmosnino, qui nous bluffe totalement. Car, c'est vraiment Gainsbourg qu'on voit sur l'écran, comme une magie. Il évolue sous nos yeux pleins de souvenirs. Gainsbourg et Jane Birkin (Lucy Gordon), Gainsbourg avec Charlotte et Kate (fille du premier mariage de Birkin avec le compositeur John Barry). La rue de Verneuil, l'appartement noir. Le réalisateur s'attarde aussi sur l'homme à fleur de peau, prêt à bondir ou à craquer. Poète maudit, comme l'ont été ses prédécesseurs du XIXe siècle... Jusqu'à la fin, Eric Elmosnino fait revivre le dandy, le provocateur et l'homme blessé. Une interprétation de géant pour un autre parti trop tôt. L'alcool et les cigarettes. Pas seulement. Le mal de vivre, sans doute. « Je suis l'homme qui a le don d'invisibilité », chantait Gainsbourg dans les années 80. Il en rêvait peut-être, devenir invisible, se débarrasser des contraintes. Dandy décadent vers la fin de sa vie,  ne ménageant personne, même pas les siens et surtout pas lui-même. Sûr, qu'il aurait à nouveau fait l'objet d'une véritable censure aujourd'hui, lui qui avait détourné La Marseillaise en reggae. Tout un symbole éreinté. L'une de ses ultimes gifles à un état de fait qu'il détestait : la figure imposée.

© Corinne Bernard, juillet 2010. Parution : www.vivreabarcelone.com

Gainsbourg (vida de un héroe), en salle en Espagne, jeudi 8 juillet (et non pas vendredi 9, comme annoncé).  A Barcelone : en v.o, cinémas Verdi, Renoir Floridablanca, Icaria. Et en version espagnole, cinémas Club Coliseum, Sarria, Bosque. 


30.6.10

La modernité photographique (1918-1948)



© Joaquim Gomis, Rivière, 1949. (coll. privée). 

Par sa manière d'explorer le monde avec des photos-collages, des trompe-l’œil, des formes nouvelles inspirées par un environnement et des techniques sans cesse en mouvement... la photographie a connu un fabuleux essor en Europe, durant l'entre-deux guerres.  C'est ce que donne à voir l'expo « Prague, Paris, Barcelone, la modernité photographique de 1918 à 1948 », proposée au MNAC, à Barcelone. Durant la fin de la première Guerre mondiale, époque de grands changements industriels,  techniques et urbains, les artistes ont revu leur manière d'observer le monde contribuant ainsi à  l'émergence d'un nouveau regard porté sur le médium photographique. Laszlo Moholy-Nagy, lui-même attribuait deux naissances à la photo, la première, au XIXe, et la seconde, au XXe siècle. Si en Amérique la photo a atteint une valeur sociale marquée par des photographes tels que Paul Strand ou Lewis Hine, en Europe, les photographes appréhendent l'appareil photo comme le peintre son pinceau. Le photographe ne montre pas uniquement ce qu'il a vu, il modifie, embellit (ou le contraire !), donne une nouvelle focalisation à travers une réalité plus subjective. Le musée barcelonais met d'abord en avant le vivier de photographes catalans tels que Joaquim Gomis, Gabriel Casas, Pere Català Pic... qui s'employaient à rendre des paysages urbains, des corps... étranges ou différents. Ainsi, Gabriel Casas et son photo-montage d'un bolide qui semble une machine infernale composée d'une multitude de pièces, pas-de-vis, rouages (Sans-titre, 1930). De même, Pere Català Pic et Industrias Graficas Cantin (1935), offre un montage fait d'une surimpression où l'on distingue les rotatives d'une imprimerie, des ouvriers affairés. La machine domine. Ces deux photos sont semblables par la technique et glorifient l'industrie, lui donnant une aura fascinante. On entend le bruit des machines.
Ballet mécanique
Dans la même veine, Fernand Léger, proposait en 1924, un film intitulé Ballet Mécanique et qui soulignait aussi cette espèce de fascination pour la cadence des machines. Le bruit, les formes, le métal. Toujours dans l'image étonnante par ses trucages où l'on utilise toutes sortes de « magies » pour changer l'objet photographié et du même coup, le regard du spectateur, il y a Ladislav Emil Berka.  Prague en surimpression, architecture de la rue Parizka, (1929-1933), ce sont deux bâtiments classiques qui se chevauchent. La surimpression en reflet, comme regarder dans une vitrine. Du côtés des « Ombres » (intitulé de la 3e salle de l'expo), le Tchèque Frantisek Drtikol (1883-1961) représente l'Art Nouveau et cela saute aux yeux par ses formes géométriques, ses perspectives qui épousent le corps féminin, nu, tendu, athlétique, et dont on ne voit pas le visage. Un visage caché par trois cylindres qui s'entrecroisent dans un triangle parfait, à l'intérieur duquel la jambe forme un parallèle avec ces colonnes que le corps semble soutenir. Brassaï (Hongrie, 1899-1984) photographe de la nuit, immortalise les villes, leur ponts et réverbères. Et un simple pavé à peine éclairé revêt une forme quasiment surnaturelle et inquiétante (Les pavés, 1931-1932). 
La photo ludique
On passe aux « Images automatiques », autre partie de cette grande expo. Est-il possible alors d'oublier Man Ray ? L'orfèvre de l'illusion d'optique, l'ami de Duchamp, du groupe Dada. Avec lui, la photographie est élevée au rang d'art pur, et nous ne sommes finalement qu'à ses prémisses. Candélabre de verre (1928), est comme un amusement. Man Ray nous guide vers ce que notre oeil ne peut voir. Les formes deviennent autres et il le montre de manière légère avec une photo en forme de radiographie (grâce au procédé de la Rayographie qu'il utilisera souvent). 
Les photographes n'ont de cesse d'explorer de nouvelles techniques telles que la solarisation (Sans titre, Aurel Bauh,  1929) ou le photogramme. Pere Catala Pic, Jaromir Funke et d'autres, s'amusent avec des objets aussi banales qu'une paire de ciseaux ou de petits tubes pour obtenir des images inédites. La photo est ludique, permet toutes les extravagances. Les artistes n'oublient pas le domaine de la publicité. La dernière salle est consacrée à toutes sortes d'images magnifiant les parfums, chocolats, bijoux, boîtes d'aspirine... Ainsi, le Catalan Ramon Batles, pour un rouge à lèvres  (1933-1936), Josep Massana  pour la ligne de gaines « Harlow » où apparaît une pin-up à l'américaine. 
Dans la salle qui précède, Joaquim Gomis émerveille avec ses corps fragmentés. Un pied délicatement posé sur le sable, une nuque ou un sein à peine soulignés par une ombre. Poésie épurée portée par les ombres et les nuances de lumières. 


© Corinne Bernard, juin 2010. (Parution www.vivreabarcelone.com)




Exposition visible jusqu'au 12 septembre 2010 au MNAC (Museo Nacional d'Art de Catalunya), Parc de Montjuic, Barcelone. Du mardi au samedi, de 10 h à 19 h, dimanche et fêtes, de 10 h à 14 h 30. www.mnac.cat

24.6.10

La Fille du RER


 Emilie Dequenne (Jeanne), © Vertigo Films, Spain.
                        


Jeanne et Louise, sa mère, vivent en banlieue parisienne. Mais ce n'est pas le bagne.  André Téchiné nous débarrasse des clichés sinistres et c'est tant mieux, on respire. Jeanne a tout de la jeune fille comme les autres, légèrement paumée à l'heure des choix. Jusqu'à ce qu'elle s'entiche d'un garçon prêt à tout pour faire le beau, gagner de l'argent, y compris, s'impliquer dans un trafic de drogue qui termine mal. Elle cherche vaguement du travail et vient de se voir refuser un poste dans le cabinet d'un avocat de confession juive qui a été un ancien prétendant de sa mère. Le sentiment de ne pas être aimée, d'être flouée par la société, va la mener à inventer un fait "exceptionnel" dans sa vie. Inspiré d'un fait divers de 2004 qui avait fortement secoué l'opinion publique à cause d'une « surmédiatisation » et d'un climat propice à toutes les parano... Une jeune femme avait prétendu avoir été la victime d'une agression antisémite dans le RER. Dans un climat déjà tendu en raison de multiples sauvageries de même caractère, tout le monde l'avait cru malgré l'absence de témoins et aucune preuve tangible. Elle avait ensuite avoué son mensonge. Ici, le réalisateur des Roseaux sauvages, celui de l'adolescence, ou plutôt de cet âge incertain entre adolescence et vie adulte, sonde à  nouveau l'âme d'une jeunesse égarée. Émilie Dequenne est éclatante. Personnage fragile, pas tout à fait sur terre... au fil des scènes, on sent bien que Jeanne va craquer, mais elle le fait sans cri. La violence vient finalement des autres. Elle est une victime. Victime de son propre mensonge. Malgré la noirceur du propos, -où le cinéaste pose aussi la question de "l'arroseur arrosé" : qui manipule qui? À qui a profité cette affaire?- le film est lumineux. La réponse aux questions est donnée par l'avocat, interprété par Michel Blanc (toujours très bon!), lors d'une conversation avec la mère de Jeanne (Catherine Deneuve)... Du côté de l'image, André Téchiné a fait un film solaire, il ne dépeint pas une banlieue misérable et quand sa caméra se promène à la campagne (où se trouve la maison de l'avocat), elle est presque irréelle. Une belle oeuvre à ne pas manquer pour tout ça et pour se souvenir que la manipulation politico-médiatique est facile...
© Corinne Bernard, juin 2010. Parution : www.vivreabarcelone.com
La chica del tren (La fille du RER), d'André Téchiné, avec Emilie Dequenne, Catherine Deneuve, Michel Blanc, Mathieu Demy, Nicolas Duvauchelle... à l'affiche en Espagne à partir du 25 juin, en v.o au cinéma Renoir Floridablanca.

18.6.10

Villa Amalia... Changer tout


« Je veux éteindre ma vie d'avant », confie Ann (Isabelle Huppert), à son ami Georges (Jean-Hugues Anglade), au moment de tout quitter. Ann est une pianiste et concertiste de renom, elle a tout pour elle. Mais un soir, elle aperçoit Thomas (Xavier Beauvois), son compagnon depuis quinze ans, avec une autre dans un pavillon aux abords de Paris. C'est comme un életrochoc. Comme si elle se réveillait d'un long sommeil. Après cela, elle décide de partir, de fermer la porte à sa vie aisée. Changer tout. Elle quitte Thomas, vend son appartement, brûle ses disques, jette son téléphone portable, dit adieu à sa mère. Face à l'étonnement de Thomas et de Georges, elle réagit comme une femme libre de tout, le matériel, les sentiments... Se débarrasser de sa vie d'avant pour renaître, c'est le propos du film de Benoît Jacquot. Inspiré du roman de Pascal Quignard. Villa Amalia est déjà la cinquième collaboration Huppert-Jacquot. On comprend tout à fait la passion du cinéaste pour son actrice. Ce rôle est fait pour elle. Isabelle Huppert incarne l'intelligence, la beauté, la femme indépendante. On l'assimile souvent à des rôles d'écorchée vive, border line (chez Haneke, Chabrol...). Ici, il y a forcément de la folie aussi. C'est une femme désireuse de liberté totale et quelle meilleure idée pour être libre, que d'envoyer le passé aux oubliettes? Elle n'est pas haineuse, n'a pas de ressentiment, elle revoit même son père, un musicien autoritaire, avec qui elle n'avait jamais eu aucun lien (une des grandes scènes du film). Se comporte avec lui de manière civilisée, lui faisant quelques reproches vite dépassés par la possibilité du pardon. Car si on lui a fait du mal, Ann pardonne. Elle se retrouve en Italie, dans une maison isolée de tout, au bord d'une falaise. On pourrait croire à un anéantissement, à une solitude sombre, mais ici le précipice se transforme en horizon...
© Corinne Bernard, juin 2010. Parution www.vivreabarcelone.com
Villa Amalia, de Benoît Jacquot, avec Isabelle Huppert, Jean-Hugues Anglade, Xavier Beauvois...  À l'affiche en Espagne.

12.6.10

Serge Gainsbourg, une vie






Tony Frank est le photographe de la couverture de Melody Nelson. Son livre, Serge Gainsbourg, raconte en photo la part intime du musicien, backstage et en famille. Avec Gainsbourg, vie héroïque, de Joann Sfar, 2010 est l'année Gainsbourg, définitivement. Le film s'accompagne de la sortie de nombreux ouvrages sur le "sujet " Gainsbourg. Il flotte avec lui, son image, un air de mélancolie et de fierté. Comme si la culture hexagonale se cherchait un nouvel étendard à travers une icône intemporelle. Un emblème. Car il était celui qui osait contrecarrer "l'establishment" de son pays et toute forme d'autorité. En ce sens, Gainsbourg le révolté savait mieux que personne ce que signifie être soi-même. Parfois avec excès (le billet de 500 francs brûlé sur un plateau télé). Mais qui d'autre mieux que lui aurait pu crier sa révolte face aux figures imposées?
Des photos de famille avec Jane
Que l'on soit de France ou d'ailleurs, Gainsbourg, c'est aussi Gainsbarre, la provoc', la décadence, le poète des temps modernes. Souvent maudit pour ses frasques. Tony Frank, a été pour lui bien plus qu'un photographe, c'était un ami proche de la famille. On le voit sur les photos de ce beau livre paru aux éditions du Seuil. Gainsbourg dans l'intime avec Jane. Les premières années avec elle, ils se sont rencontrés en 1968. Des photos d'eux en 1969, chez Régine, figure de proue du Palace et autres nuits parisiennes. Des baisers, pas volés, dans des jardins, les jeux d'un amour frais... Des moments complices partagés avec l'objectif. Jane, sur les montagnes russes de Battersea Park, à Londres, en 70. Ou encore, avec Kate dans les bras, dans la maison de Chelsea. Juillet 71, l'arrivée de Charlotte à Londres, tout juste quelques mois après sa naissance. Gainsbourg souriant avec la petite Charlotte dans les bras.
5 bis, rue de Verneuil
Et puis, le 5 bis, rue de Verneuil, l'appartement noir. Où chaque bel objet est à sa place. Serge Gainsbourg montre ses trésors au photographe, nous sommes dans son bureau, 1979. Une pile de livres, dont un sur Marilyn. Quelques exemplaires de la revue Le Film français, avec en couverture l'affiche de Je t'aime moi non plus, sorti en 1976. Sur une autre photo, il prend la pose. Un verre de vin à la main, une cigarette... Des vinyls du Poinçonneur des Lilas et d'autres albums sont dispersés à ses pieds. Plus tard, les années 80. Des prises de vue devant l'entrée du Palace. Son nom en capitales lumineuses. Il fume des gitanes, toujours, il porte sa veste de velours noir, rayée, une chemise blanche. Dandy aussi, M.Gainsbourg.
Charlotte for ever...
Il y a les années Charlotte. Sous l'oeil de Tony Frank, on sent la complicité père-fille. Des rencontres backstage, avant l'entrée en scène au Casino de Paris, 1985. Et puis, le trio Jane, Serge et Charlotte. Ou encore, le tournage du sulfureux Lemon Incest, au mois d'août de la même année. Une chanson mal comprise. Serge Gainsbourg répondait pourtant aux accusations ambiguës en soulignant l'importance du refrain : "L'amour que nous ne ferons jamais ensemble est le plus beau (...)". Mais le public s'alimente de scandale. Charlotte aura été l'une des ses dernières muses. Le livre compte d'autres images qui raviront les admirateurs mais aussi ceux qui recherchent les témoignages d'une époque. On trouve par exemple, les prises de vues de 1971 pour le 33 t L'Histoire de Melody Nelson. Birkin a les cheveux rouges. L'ouvrage se referme sur ses dernières années. Avec Bambou, et leur fils, Lucien. "Le p'tit Lulu" comme il le nommait en souvenir du prénom qu'il avait porté, enfant. Le photographe de Salut les Copains, ajoute une touche intime et poétique sur tous ces instants partagés. Au fil des images, on s'imagine qu'un autre rendez-vous suivra. D'autres clichés rue de Verneuil.

© Corinne Bernard, juin 2010. Photo : © Tony Frank.

"Serge Gainsbourg", photographies de Tony Frank, 168 pages, 35 euros, éditions du Seuil.

11.6.10

Jacques-Henri Lartigue, monde flottant



                                           







Qu'est-ce qui peut pousser une personne à faire de la photo comme elle respire? La peur du temps qui passe? L'angoisse d'oublier les moments doux? Ce serait le cas de  Jacques-Henri Lartigue, sans aucun doute. Il utilisait l'appareil photo comme un troisième œil, une mémoire. Une forme de distance et de jeu avec le présent qui deviendra un moment précis, un souvenir. Le passé. Se promener chez Lartigue, c'est faire un tour dans sa vie légère. Le mouvement, la vie qui bouge et qui se marre. La liberté et l'insouciance même dans les moments de grande agitation (la Grande Guerre et plus tard, la IIe Guerre mondiale). Des moments d'agitations qui glissent sur la vie du photographe français et de son entourage. Les photos de Renée, Florette, Bibi, sa femme, Sizzou, son frère. La famille et les amis. La vie heureuse à Paris, les vacances à Royan, Hendaye, Chamonix, Tolède... Immortaliser le bonheur était celui de Jacques-Henri Lartigue. Né en 1894, à Courbevoie, il démarre sa longue carrière dès six ans quand son père lui offre un appareil photo. Il commence par photographier ses parents, sa grand-mère... Plus tard, l'hiver au ski, les étés à la plage. Plus jamais il ne quittera cette manie de tout immortaliser, malgré sa préférence pour la peinture. Car lorsqu'il n'est pas derrière son appareil photo, il peint, écrit aussi son journal. 
Photo-mémoire
Toujours cette peur d'oublier. La mémoire qui déraille effaçant les jours et les heures en compagnie de ceux qu'on aime. Dans les années 40 et suivantes, tandis que la photographie fait déjà figure d'art majeur aux États-Unis et s'expose dans les galeries et au MoMA, la France lui préfère encore la peinture, la sculpture...
La photo comme mémoire de l'instantanéité. Car, ces images là ont tout de l'instant volé, ces belles bourgeoises aux tenues parfaites qui se promènent avenue du Bois de Boulogne le dimanche matin... mais aussi de la complicité avec les proches qu'il s'agisse d'un séjour au ski ou de baignades à Royan. Des moments intimes en compagnie de Florette ou Bibi... Le bain de Sacha Guitry avec son amie, la comédienne Yvonne Printemps, et Bibi, un moment la tête dans l'eau, près du rivage (Le seul bain de Sacha, Royan, juin 1924). Le passage du président Emile Loubet, en calèche, traversant le bois de Boulogne comme un simple anonyme (Monsieur Loubet en calèche, 1905). Lartigue est très jeune mais sait déjà rendre compte de moments sortant de l'ordinaire. Ces moments flottant au sein d'une bourgeoisie légère sont ceux qu'il vit.
Les femmes sublimées
Comme les poètes, et Baudelaire en particulier, Lartigue semble adorer les femmes sophistiquées, maquillées, hâlées par des journées de bonheur au soleil. Sophistiquées même à moitié nues. Si ses premières photos de femmes sont prises d'un point de vue oblique, presque timide, avec l'âge, Jacques -Henri Lartigue convoque la sensualité comme personne et choisit un angle direct, le portrait. Et ces images de femmes, amantes, épouse... sont comme une ode à la féminité parfaite. Maquillées avec élégance. La volupté au bord des cils. La sensualité. Renée, et surtout Florette, les ongles longs et vernis, les bras relevés entourant un visage parfait aux lèvres charnues. Le regard de l'homme, non pas indiscret, sinon complice et amoureux. A l'époque, ni même aujourd'hui,  la photographie de mode elle-même ne sait créer de tels reflets de la féminité sublimée. Dans un autre registre, c'est sans doute la raison pour laquelle l'Américaine Diane Arbus l'avait quittée au profit des portraits de  freaks, plus beaux encore que ces images de femmes glacées face aux miroirs de pacotille.

© Corinne Bernard, juin 2010. Parution : www.vivreabarcelone.com

Crédits photos : J H Lartigue © Ministère de la Culture-France/AAJHL

« Un monde flottant », rétrospective Jacques-Henri Lartigue, à la Caixa Forum, Barcelone (av. de Ferrer i Guàrdia, 6-8) jusqu'au 3 octobre 2010. Du lundi au dimanche, de 10h à 20h, le samedi, de 10h à 22h. Entrée libre.

20.5.10

Les secrets de la Rambla







Derniers jours pour l'expo Guia secreta de la Rambla... La Rambla de Barcelone, extravagante ou historique, photographiée, peinte, filmée. Jusqu'au 24 mai au Palau de la Virreina.

La Rambla est une source d'inspiration pour la photographie de rue. Parce qu'elle n'est pas seulement cette grande promenade qui mène au port, c'est la colonne vertébrale de toutes ses ruelles mystérieuses, un brin distordues. L'ancien barrio chino (quartier chinois) où Jean Genet posait les héros paumés de son  Journal du voleur. Ruelles sombres où la nuit libère putains, cloches, travestis et junkies... La Rambla telle qu'on ne la voit plus. Aujourd'hui, débarrassée de son authentitcité, de sa « grande gueule », moins mythique, moins mystique. Plus touristique. L'expo s'inspire du titre du livre de José Maria Carandell, publié en 1974, Guia secreta de Barcelona (Guide secret de Barcelone). Les années 30, le barrio chino et ses bordels, ses bouges et ses salles de bal où l'on vient pour s'enivrer, trouver l'amour ou quelque voyage hallucinant, la nuit toujours. La rue, avec ses jeunes motards le jour de la Diada, la fête de la Catalogne (Motoristas de la Rambla, Manel Armengol, 1977), Franco est mort depuis deux ans, un vent de liberté commence à souffler. Ces motards sont tout droit sortis d'un rêve américain qu'ils imaginent sans vraiment le connaître, on sort à peine de la censure et de l'ostracisme. 
Les cafés des marins
Xavier Miserachs, autre photographe de Barcelone, photographie tout ce qui se passe dans la rue, les vitrines, les comptoirs des bars, les kiosques à journaux. L'exposition lui consacre une salle où sont montrées quantité de planche-contact et photos extraites de son livre, Barcelone en noir et blanc. Sorti au début des années 60, il a beaucoup contribué à renforcer la notion de pittoresque de la ville et surtout, cette idée qu'elle est socialement mélangée, qu'elle bouillonne de cette multitude qui fait sa richesse. Miserachs photographie les hommes et femmes de la rue, comme un reporter, un témoin d'une époque, les années 60. Le célèbre Café de la Opera où l'on va encore aujourd'hui (photos de Manel Armengol). En face, le théâtre du Liceu, un cliché du catalan Oriol Maspons, où l'on voit une jeune femme assise à l'un des balcons du théâtre (Colette, 1961). Elle contemple la salle avant la représentation. Les marins américains que l'on croirait sortis du Querelle de Brest, Jean Genet encore (plus tard, filmés par Fassbinder), sortent du café Panam's. Ils sont beaux et croisent une fille aux allures de pin-up (Panam's, 1960, Francesc Esteve). Pep Cunties montre des prostituées dans leur vérité nue. Les moments intimes de la toilette ou de la sieste dans des chambres exiguës (série Meublés, 1978). 
Ocaña sans tabous
Plusieurs salles retracent le parcours d'une figure underground de la Rambla des années 70 : Ocaña. Un héros venu du Sud, débarqué à Barcelone en 73 pour y jouer l'activiste débridé et déluré : afficher sa liberté à tout prix. Débarrasser l'Espagne de ses   interdits. Peintre et personnage en pleine rébellion contre toute forme de tabou. Et puis, l'homosexualité affichée, réinventée, histoire de faire la nique à l'autoritarisme déguisé en  nonne catholique. Il prend la pose pour Daniel Ocampo (La Otra, 1979), à peine vêtu d'un peignoir ouvert sur une peau claire et glabre. Ailleurs, sur une photo couleur très théâtrale, il prend le thé tandis qu'on devine les fesses nues d'un homme au pied de la table. Des vidéos où Ocaña se montre au célèbre Café de la Opera, il y a foule pour l'écouter chanter. Ocaña peignait des portraits de son entourage. Et des situations où le sexe masculin était la référence absolue. La marque de sa propre révolution sexuelle. Et par-dessus tout, il adorait se travestir, chapeaux, boas et robes exubérantes pour se pavaner sur la Rambla avec ses amis. Un pied-de-nez à la foule de promeneurs trop sages. Il appelait cela « mes déguisements ». Il est mort en 1983. Pour une exhibition dans les rues de Séville, il portait une « robe-soleil » de papier qui a pris feu. Une révérence tragi-comique. Ocaña avait fait de sa vie un théâtre où il jouait l'impudeur, sa force.
Dora Maar, Ramon Masats, Brassaï... tous sont passés par la promenade la plus photographiée au monde. La Rambla, témoin des changements, personnification de Barcelone, en noir et blanc et en couleur. 

© Corinne Bernard, mai 2010. Parution : www.vivreabarcelone.com

Crédits photos : 1) Panam's. Barcelona, 1960. © Francesc Esteve (coll. MNAC, Catalunya). 2) Sans titre (Ocaña, Séville, Espagne) © América Sanchez, 1979.

Exposition visible au Palau de la Virreina (Rambla, 99), Barcelone, jusqu'au 24 mai 2010. Du mardi au dimanche, de 12h à 20h. Entrée libre.

16.5.10

Promenade Art Nouveau




Récemment ouvert, le Museo del modernismo catalan invite à une promenade dans l'Art Nouveau, plus précisément, le Modernisme catalan (fin XIXe-début XXe). Les époux Guirao sont des collectionneurs passionnés depuis une quarantaine d'années et propriétaires de Gothsland, galerie dédiée à cette même époque de l'histoire de l'art. Ils ont choisi ce lieu de la calle Balmes, car ils y entreposaient déjà une partie de leur collection. Des objets et mobiliers créés par des artistes de Barcelone et ses alentours, certains, aussi illustres que Joan Busquets i Jané et Antoni Gaudi.  Au rez-de-chaussée, se trouve le mobilier, au sous-sol, les peintures, sculptures et vitraux.
Des chaises de Gaudi aux formes improbables ou le banc de la casa Batlo (la maison de Gaudi, sur le Paseo de Gracia), un fauteuil doré de Joan Busquets i Jané, des miroirs aux dorures qui s'enchevêtrent dans le style ornemental de l'époque, semblables aux feuilles et branches d'arbres... Des objets de la « maison Calvet » (la Casa Calvet, le célèbre restaurant de Barcelone), chaise et porte-manteau de bois. Un paravent fait de milliers de perles qui forment des fleurs, oeuvre géniale de Francesc Vidal Jevelli (1848-1914). Les traditions de la Catalogne sont présentes aussi, avec Gaspar Homar Mezquida (1870-1955), et sa Sardana (1903), un secrétaire en noyer clair dont la marqueterie représente des jeunes femmes dansant la ronde du folklore catalan. 
Sculptures, peintures et vitraux
Au sous-sol, les sculptures et décorations en stuc ou en terracotta, de Lambert Escaler Mila (1874-1957), sont très représentatives du mouvement moderniste. Des visages féminins aux coiffures fleuries et cheveux longs magnifient des meubles 1900 (Sensual, 1903). Josep Llimona i Bruguera (1864-1934) use de formes plus sobres, pas de fioritures pour sa sculpture en marbre, un visage de femme dont le voile sur les cheveux forme une sorte de triangle... très stylisé, très pur (Cabeza de mujer). L'artiste opte encore pour la simplicité avec son tryptique L'Innocence, L'Insomnie, et L'Inconsolable, trois nus, toujours en marbre, de légère connivence avec certaines sculptures d'une Camille Claudel. Comme pour les autres oeuvres du musée, la peinture a été choisie minutieusement par les collectionneurs. On trouve de très belles toiles symbolistes (ou préraphaélites) comme celles de Joan Brull i Vinyoles (1863-1912) qui font penser aux nymphes d'Edward Burne-Jones ou de John Everett Millais (Adelphas, 1904 et Ninfas, 1899). Et puis, l'éloge de la nature, Gaspar Camps i Junyent (1874-1942) personnifie les quatre saisons. Quatre peintures de femmes aux épaules dénudées et vêtues de robes aux couleurs de chaque saison  (Primavera, Verano, Otoño, Invierno, 1907). Plus classique, la très belle toile de Ramon Borrell Pla, La Primera faena (La première tâche, 1907), représente une petite fille et sa mère, filant la laine. Une représentation d'où se dégage énormément de douceur. Dans le fond de la salle, des vitraux colorés rendent  hommage à la magnificence des jardins fleuris de Barcelone.

© Corinne Bernard, mai 2010. Parution : www.vivreabarcelone.com

Museo del Modernisme Català, C/Balmes, 48, Barcelone (M° Paseo de Gracia). Du lundi au samedi, de 10h à 20h dimanche et fêtes, de 10h à 15h.   www.mmcat.cat 

1.5.10

Elliott Erwitt, personnel



New-York, U.SA. - 1974 - © Elliott Erwitt & Magnum Photos


Californie, U.SA. -1955 -  © Elliott Erwitt & Magnum Photos

          Caroline du Nord, U.SA. - 1950 -   © Elliott Erwitt

Pittsburgh-Pennsylvania,1950 © Elliott Erwitt
  

Marilyn Monroe © Elliott Erwitt



"Certaines personnes disent que mes photos sont tristes, d'autres les trouvent drôles. Drôlerie et tristesse, c'est un peu la même chose, non ?!", un brin espiègle, Elliott Erwitt a trouvé une certaine définition de ses images. Né à Paris en 1928, sa famille émigre aux Etats-Unis en 39. En 1949, il va faire un tour en Europe pour connaître le soleil et la dolce vita à l'italienne. Retour à New York. En 1953 il croise sur sa route, Edward Steichen, Robert Capa, Roy Stryker. C'est grâce à leur soutien qu'il entrera à l'agence Magnum Photos. C'est le début d'une longue carrière qui se poursuit aujourd'hui encore. 
Les chiens, les célébrités
On aperçoit des bottes, un chien vraiment minuscule tenu en laisse, il est coiffé d'un bonnet de laine. Et, à la droite de son maître, un autre chien, énorme celui-là. Comme l'angle est à hauteur du petit chien, on ne voit pas de visages, il est le seul a observer l'objectif. Ils sont dans un jardin ou un parc. Le chemin parsemé de feuilles indique l'automne. Cette photo est drôle, et pourtant, chargée de mélancolie. Tout comme le magnifique et célèbre portrait de Marilyn Monroe, lisant. Elle porte un peignoir clair, d'une main, elle soutient ce qui pourrait être un scénario, ou un ouvrage. Son sourire est un peu caché par sa main posée contre sa tempe. Une image qui exprime un moment d'apaisement. Comme si le photographe avait souhaité nous montrer quelque chose de nouveau chez elle. L'intimité. Marilyn Monroe lisant, concentrée, souriante. Pas très commun pour les photos de stars de l'époque. D'autres comme le photo-reporter Ed Feingersh, en 1954, ont fait le même type d'images. Briser le cliché Marilyn pour la rendre plus proche du commun des mortels.
Des photos drôles ou ironiques ?
Il y a aussi, loin des célébrités, ce petit enfant noir, il vise sa tempe avec un pistolet de foire. Adossé à un arbre. Il regarde fixement l'objectif et rit aux éclats : "c'est une blague !" semble-t-il nous lancer. Une image ambiguë. La pureté de l'enfant face à l'ironie, au cynisme, à la cruauté des adultes. On pourrait aussi bien prendre Elliott Erwitt pour le photographe de l'ironie : à première vue tout à l'air lisse et limpide et, à y regarder de plus près, on voit autre chose. Car, comment rire en toute légèreté face à cette image d'un enfant qui fait semblant d'être sur le point de se supprimer ? Et puis, le photographe est aussi reporter. Il voyage un peu partout dans son pays. En Caroline du Nord, en 1950, la ségrégation raciale se niche toujours vicieusement dans des toilettes publiques, autre cliché très célèbre de l'auteur. Où l'on voit deux éviers, au-dessus de l'un, on peut lire sur un écriteau, "WHITE", au-dessus de l'autre, est écrit "COLORED". Un homme noir est penché au-dessus de celui qui lui est imposé : son regard est tourné vers l'autre évier... Pour plus d'humiliation, l'un est flambant neuf, l'autre est une misère.
La plage magnifiée 
Tout au long de sa carrière, le photographe s'intéresse aussi à la plage. Et il y a beaucoup de poésie et de légèreté dans les images proposées sur ce sujet. 1955, ce couple d'amoureux très glamour, dans une voiture. Il pourrait être celui d'un film. Si beaux. L'angle est celui du rétroviseur extérieur, c'est là qu'on peut les voir. Le photographe est derrière eux. Face à lui, face à nous et au couple : la mer. Floue. C'est l'une des photos en bord de plage les plus connues. Elle a fait le tour de la planète et des éditeurs. Elliott Erwitt est un artiste. Comme eux, il sait capter l'illusion de l'instant magique.

© Corinne Bernard, mai 2010.

Livre : Personal Best, photos de Elliott Erwitt, éditions teNeues, 128 pages, 39, 90 euros.

20.4.10

La perspective du lieu

                               © Eugène Smith, A walk to paradise garden, 1956.

Avec Lugares (Lieux), la galerie Kowasa propose une passionnante expo collective. Où l'on s'aperçoit mieux qu'ailleurs que l'espace est une question de point de vue. Les grands et les petits espaces, la campagne, la ville, l'Homme, la nature... Le photographe barcelonais Joaquin Gomis (1902-1991), voit l'Océan du haut de St-Michel. La bien nommée contre-plongée (Marée basse, Mont St-Michel, 1936). Il aurait aussi bien pu se placer à hauteur de rivage. Tout est point de vue subjectif. Trente-neuf photographes d'hier et d'aujourd'hui qui ont su capter « l'instant des lieux » à leur manière. On démarre au XIXe siècle, avec Charles Clifford qui offre des clichés d'une Espagne aux teintes sepia, Cordoue ou La Alhambra de Grenade (clichés de 1858). Il y a aussi les palmiers d'Alicante, photographiés par Jean Laurent (photo datée de 1870), voir ses images comme on regarderait de vieilles cartes-postales aux couleurs fanées. Heureux trésors passés d'un vide-grenier. Le Hongrois Ferenc Berko, photographie la plage, tout près de Kilve, dans le comté de Somerset (Grande-Bretagne). Une image en noir et blanc, un gros, plan sur le sable et ses rainures laissées par les vagues... nous sommes en 1930. A Burgos, dans le nord de l'Espagne, Antonio Blanco immortalise des paysages de montagne. Au centre, un arbuste clair. Un point de lumière parmi les rocheuses... (Desfiladero de la  Yella, Burgos, 1990). Le sémillant catalan  Oriol Maspons, qui a déjà fait l'objet d'une rétrospective à Kowasa il y a deux ans, photographie l'Espagne rurale des années 60. Des bergers rejoignant la ferme du village avec leur troupeau (Castilla, 1960). Une perspective en ligne de fuite, l'objectif surplombe le chemin de terre où se déroule la scène. Bernard Plossu, l'un de nos photographes préférés, observe la mer par la fenêtre. Peut-être dans une chambre d'hôtel... On aperçoit un paquebot. Et puis, évidemment, car elles sont précieuses au photographe, ces perspectives à la géométrie parfaite : le cadre de la fenêtre, les barreaux du balcon, la jetée qui semble faire corps avec le paquebot (Marseille, 1975). Toujours parmi nos préférés, le Tchèque Josef Sudek ne s'est jamais lassé de photographier sa Bohême natale et Prague. Toutes ses photos témoignent de ses pérégrinations et de ses amours pour la nature et les lieux sauvages. Souvent solitaires, presque fantomatiques. Jamais hostiles (Bohême du Sud, 1930 et Château de Prague, 1960). On s'attardera longuement sur une oeuvre magistrale d'Eugène Smith, une photo presque cachée  dans cette expo, comme pour la préserver (volontairement?). Dans le couloir de la galerie, c'est l'une des premières oeuvres. Elle surprend, vous saisit au coeur, vous happe comme ces portraits d'enfants peints par Renoir. Et puis son titre qui en dit long... Promenade dans les jardins du paradis (1954), un cliché qui pourrait sortir d'un ouvrage de Lewis Carroll par son mystère et sa magie. Deux enfants sortent d'un chemin de forêt pour rejoindre la lumière d'une clairière, on ne voit pas leurs visages. Ils tournent le dos à l'objectif, poursuivant leur promenade. Un petit garçon et une petite fille, sont-ils frère et soeur? Lui, est un peu plus grand que la petite. On devine qu'il la prend par la main et que c'est lui qui l'entraîne vers la lumière. Où vont-ils exactement? Tous droits sortis d'un conte de fées, vêtus comme des enfants de leur temps. Une photo qui ouvre à la mélancolie et au songe. Comme souvent les images de l'innocente enfance. 

© Corinne Bernard, avril 2010. 

Exposition visible jusqu'au 3 juin 2010, galerie Kowasa, C/Mallorca, 235, Barcelone. Du mardi au samedi, de 16h30 à 20h30 ou sur rendez-vous. Tel : +34 93 487 35 88. www.kowasa.com

1.4.10

Les Bleus de l'âme, sensibilité glam




L'auteur des Bleus de l'âme est un expert des 70's, Roxy Music, Bowie, Bolan, Iggy Pop et les autres n'ont que peu de secrets pour lui. En 2009, Enrique Seknadje publiait Le phénomène Ziggy Stardust, et autres essais (ed. Camion Blanc). Il apparaît alors comme une évidence que son opus offre des sons de ces années géniales. Entre glam-rock et pop exigeante. L'album a d'ailleurs trouvé un allié hors pairs au piano en la personne de Mike Garson. Musicien connu pour son travail avec les Smashing Pumpkins, David Bowie ou Nine Inch Nails. Garson, l'auteur extraordinaire du mythique et vaporeux Aladdin Sane. Les Bleus de l'âme distille six chansons ciselées d'or portées par des sonorités extravagantes. Bousculer l'oreille. Sa voix, aussi, hors du commun. Enrique la décrit volontiers comme « maniérée », en fait, travaillée à la manière d'un Bryan Ferry dans ses années Roxy Music. Changer le timbre de sa voix, le rendre plus musical. Ne me laisse pas tomber, en ouverture, donne le ton... amateurs de pop facile, passez votre chemin. Avec cet objet, Enrique Seknadje invite à des formes plus originales, aussi bien pour la musique que pour la voix. Musicalement, impossible de rester insensible au piano lyrique de Mike Garson qui s'invite sur deux titres A mon père (un hommage émouvant au père disparu) et J'ai bien peur, au refrain entêtant qui semble signifier le  désenchantement, la perte des illusions. Les deux titres sont portés par un piano forcément poétique, et, quoi qu'on tente, pas d'échappatoire possible. Se remémorer le fil pianistique incomparable et rarement égalé : Aladdin Sane, Bowie, 73. Il y a comme un écho bénéfique à ces années d'agitations rock, à Bowie. Définitivement intemporel. Du glam-rock et de ses audaces musicales. Enrique Seknadje n'a pas peur de voguer sur ces chemins extatiques.
En français dans le texte
Son étrange étrangeté quand on connaît sa passion pour les anglophones, c'est ici, de chanter en français. Mais il dit être plus à l'aise dans sa langue maternelle, après tout, c'est lui rendre honneur que de la mener vers autre chose que les sentiers battus de la nouvelle scène française. Exit Biolay. Plaisirs Solitaires, c'est celui des garçons, mais ne cherchons pas ici la sulfure des alcôves de l'onanisme. L'auteur évoque avec élégance la jeunesse, la liberté des garçons... à la façon des personnages sauvages, modernes et décadents qu'on trouve dans les romans de Murakami Ryû. Très beau texte. Ne me laisse pas tomber, optimisme amoureux et salvateur menant lentement vers Les Bleus de l'âme. Où comment la mélancolie s'impose après les nuits d'ivresses incandescentes à danser dans les bras d'inconnues de quelque nuit extatique. Enrique Seknadje brosse un univers intime où il évoque, au fil des morceaux, un amour sans bornes pour ses sweet 70's. Totalement rock et underground.
© Corinne Bernard, avril 2010. Parution www.vivreabarcelone.com
Site internet : Enrique Seknadje
EP six titres disponible sur Amazon