24.3.10

Deuxième vie pour la Fondation Tàpies








La Fondation Tàpies vient de rouvrir ses portes après deux ans de travaux de rénovation. Le résultat est surprenant. Située en plein centre de Barcelone, elle est comme une oasis apaisante au milieu du tumulte et du bruit de la ville. On s'immerge parmi les oeuvres et la fantastique bibliothèque de style 1900. Boiseries et métal. Tout l'édifice mêle habilement le style industriel avec le contemporain. Les travaux ont permis de mettre en avant le style d'origine du bâtiment de l'architecte de l'Ecole moderniste Lluis Doménech i Montaner. La salle du bas est une enfilade de colonnes en fer. Et puis, on traverse des couloirs blancs, réhaussés de fenêtres aux vitraux à dominante rouge. Pour démarrer sa seconde vie, la Fondation propose une expo intitulée Los lugares del arte (Les lieux de l'art). Les oeuvres de l'artiste catalan, peintures et sculptures, représentent ses travaux les plus récents (des années 90 à 2009) mais aussi des dessins à l'encre de  Chine de la fin des années 40. Des oeuvres de jeunesse rappelant les dessins de l'enfance à la manière de certains Surréalistes dont Tàpies a toujours admiré les oeuvres. Tàpies, on l'aime ou pas,  il n'est pas simple à aborder, on pourrait même se risquer à dire qu'il vaut mieux être averti. Il n'a pas choisi de mener son oeuvre vers des chemins de beauté ou d'embellie... Trop faciles. L'art est-il là pour nous montrer la beauté ou pour nous secouer, bousculer nos idées établies, favoriser la réflexion? Il faudrait plutôt chercher du côté de la déconstruction des formes et des mythes. Fortement inspiré par les surréalistes tels Max Ernst mais aussi par l'art brut ou le cubisme (Fernand Léger, notamment), le Catalan penche du côté de l'anticonformisme avoué. Briser les formes convenues. Ses couleurs sales, griffonnages, coulures, ratures, ses flèches et ses croix, ses symboles (lettres et chiffres) dispersés dans ce qui semble du domaine du hasard, ça et là sur la toile... en réalité, un jeu savamment construit pour titiller l'oeil et l'esprit.
Une oeuvre à la fois violente et tourmentée, comme aiment à le souligner certains critiques d'art, et fortement influencée aussi par sa passion pour les mystiques comme Ramon Llul (savant, sage et mystique catalan du XIIe siècle). Toute l'oeuvre de Tàpies est traversée de symboles, de représentations de la naissance (ses oeuvres « enfantines » à l'encre de Chine) et de la mort, avec des toiles récentes telles que Formes dans l'espace, 2009. Une toile qui pourrait être celle de la décomposition avec ses coulures et ses croix noires. Mais la toile récente la plus représentative de la mort est  Tête rouge (2008), inquiétante tête de mort rouge sang raturée de noir. L'exposition propose aussi une incursion dans l'univers esthétique personnel d'Antoni Tàpies, à travers quelques pièces de sa collection d'oeuvres d'art et de beaux livres. Une sélection de ce qu'il nomme son « manifeste » ou son « musée ». De l'art égyptien et occidental (notamment, une superbe toile de Francisco de Zurbaran, Fraile mercedario en prision, XVIIe siècle ou, dans un autre registre, le poème Liberté, de Paul Eluard, illustré par le cubiste Fernand Léger). Et puis, des objets rituels, des livres scientifiques (la thèse de sciences physiques de Louis Broglie, de 1924, ou Substances radioactives, de Marie Curie, 1904) des livres de philosophie (L'Evolution créatrice, Bergson, 1907), des écrits sur l'art (La femme 100 têtes, de Max Ernst, préfacé par André Breton, 1929) et même de vieux livres d'astronomie. Pour le cinéma, autre passion de l'artiste, on peut voir des films de Georges Meliès, le magicien du « cinématographe » (une sélection parmi lesquels  Le Voyage dans la lune, 1902, et Le Royaume des fées, 1903). La Fondation a ouvert ses portes pour la première fois en 1990 et déjà le lieu était chargé d'une atmosphère particulière qui donnait envie de s'y attarder pendant de longues heures. Aujourd'hui, plus lumineuse que jamais, s'y promener est une manière de se ressourcer. S'imprégner du génie d'un artiste qui rompt depuis plus de cinquante ans avec tout académisme. L'héritage Cubiste et Surréaliste.



© Corinne Bernard, mars 2010. Parution : vivreabarcelone.com

Crédits photographiques : © Corinne Bernard (photos 1 et 2)  4 : Francisco de Zurbaran, Fraile mercedario en prision, siglo XVII. Huile sur toile. 3 et 5 : Antoni Tàpies.

Fondation Antoni Tàpiesrue Arago, 255 (M° Paseo de Gracia), Barcelone.  Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 20h. Bibliothèque ouverte du mardi au vendredi, de 11h à 20h (sur rendez-vous). Exposition "Los lugares del arte", visible jusqu'au 2 mai 2010.

11.3.10

Atopia


      Nuno Cera, "A room with a view # 1, (Park Inn, Berlin)", 2007. Cortesia Galerie Pedro Cera, Lisbonne.

           Oleg Dou, "Swimmer 3", Série Freaks, 2006. Cortesia Aidan Gallery.

Anothermountainman, "Lanwei 4 /BFly Away, Guangzhou, China", 2006. ©Anothermountainman (Stanley Wong) 10 Chancery Lane Gallery.

La ville fascine. La ville du XXIe siècle inspire. Ses excroissances, ses édifications... Elle s'étend à travers ses faubourgs et s'élève de plus en plus haut... Les hommes y vivent et la modèlent à leur gré procurant ainsi de nouveaux sujets d'expression artistique. Et puis, la ville, monstrueuse, oublie l'individu parfois jusqu'à le rendre solitaire malgré lui. C'est un peu tout cela que l'on peut voir à travers l'exposition Atopia, proposée au CCCB, à Barcelone. Une expo où l'on observe que la photographie reste le médium le plus apprécié aujourd'hui. Parmi  quelques peintures, sculptures, vidéos ou installations, la part belle est laissée à la photo, ce qui n'est pas pour nous déplaire. On démarre avec la première section, nommée « The city versus the inhabitant » (La ville face à l'habitant). Elle dépeint, entre autres, les tensions qui peuvent exister entre l'artiste, l'individu, et la ville. Ainsi les photos de Anothermountainman, une mise en image de la solitude en milieu urbain où l'on voit plusieurs générations accomplissant des tâches du quotidien dans un environnement aux accents hostile : un immeuble en construction où domine le vide (cinq photos de la série Lanwei,2005). Avec la même sensation d'urbanité glaciale et incommode, la vidéo impressionnante de l'artiste Loulou Cherinet (Suède, 1970) montre des blessés à terre, en blouses blanches d'hôpital, le sang coule des bras... et puis ils se lèvent. On pourrait y voir l'indifférence face à la douleur des grandes villes, la multitude qui empêche toute empathie. Avec des tableaux où réalisme et aplats sont réinventés à la manière du Pop Art (on pense notamment à Tom Wesselmann et à Mel Ramos), le peintre Tim Eitel affiche la couleur des grandes villes et de leur nombre croissant d'habitants. Les déchets sont une des traces de notre résidence ou de notre passage dans la ville. Une toile immense représente un caddie d'où débordent des sacs plastiques et des poubelles... s'agit-il de caddies que promènent les laissés-pour-compte de nos capitales?
"La Ville sans l'habitant"
Avec la deuxième partie de l'expo, "La ville sans l'habitant", c'est une autre ambiance. Les photos de Nuno Cera nous entraînent dans l'intimité de chambres d'hôtels luxueux.  A room with a view , montre les hôtes de ces chambres en surimpression. On distingue à peine les corps, ils sont là comme des fantômes, avec comme toile de fond les lumières des villes. Des vues féeriques sur Berlin, Bâle, Istanbul, Lisbonne, Sao Paulo et... Barcelone (Arts, Barcelone, 2007). Le portugais Baltazar Torres offre une nouvelle cartographie de la ville avec une sculpture en bois et plastique où les habitants (représentés par de petites figurines blanches en plastique) sont reliés physiquement à un édifice grâce à des tubes transparents qui prolongent leur bras (Colmena/oxigeno). Très ludique, Tiffany Chung est optimiste et joyeuse, elle invente une ville en rose avec une sculpture entièrement faite de polystyrène pour des buildings roses, verts, bleus... aux imprimés fleuris (D-City : where sidewalk cafes meet the stars, 2009). A travers des oeuvres éclectiques, la troisième partie de l'expo, intitulée « L'Habitant sans la ville », est une manière de caractériser l'homme dans sa solitude "urbaine". Ces mégalopoles tentaculaires sont comme des vampires qui abosrbent l'individu. Ces citadins sont représentés avec un humour grinçant et jubilatoire par les sculptures de Erwin Wurm. Ainsi, Hypnosis (2008), où l'on voit un homme sans tête, ou plutôt des jambes et, à la place du buste et de la tête, ce qui pourrait être une énorme pierre. Erwin Olaf offre des photos très stylisées. Des portraits de femmes sublimes, aux tenues parfaites et très 60's, qui évoluent dans des décors presque théâtraux. Elles sont splendides, ont de l'allure, mais semblent perdues, tristes. Parfois, des larmes jaillissent et l'on peut lire l'angoisse. La ville serait alors une sorte de faucheuse d'âmes. Remarquables, les peintures du mexicain Gino Rubert : des scènes de vies aux couleurs franches, non sans rappeler le style de Frida Kahlo par la profusion de détails et de couleurs. Une scène de jeux au bord de la piscine ou encore, des journalistes dans un musée, bloc notes en main. Tous les visages sont des collages photos sortis de magazines de mode.
Last super-Gaza
La dernière section, « Apothéose urbaine », questionne l'identité, l'appartenance à des groupes. Où l'on verra quatre photos du  photographe David LaChapelle, célèbre pourfendeur d'icônes. Ici, la ville est le lieu de toutes les prédications et met en scène la mort (What will you wear when you're dead?, 2002) ou la religion. Le Christ fait son sermon face à des disciples symboles de notre temps, un mannequin et des rappeurs (Sermon, 2003). L'exposition se termine brillamment avec Last Super-Gaza (2008), une photo de Vivek Vilasini. Une image sulfureuse qui brise les codes religieux imposés. La Cène (citation de l'oeuvre de Léonard de Vinci) est représentée par des apôtres qui ne sont autres que des femmes en tchador. Même le Christ est voilé. Belle manière d'envoyer promener les démons de toutes les croyances.
© Corinne Bernard, mars 2010. (Parution : www.vivreabarcelone.com)
Exposition visible jusqu'au 24 mai 2010, au CCCB (C/Montalegre, 5), Barcelone. Du mardi au dimanche, de 11h à 20h. Le jeudi, de 11h à 22h (entrée gratuite tous les jeudis, de 20h à 22h).