20.4.10

La perspective du lieu

                               © Eugène Smith, A walk to paradise garden, 1956.

Avec Lugares (Lieux), la galerie Kowasa propose une passionnante expo collective. Où l'on s'aperçoit mieux qu'ailleurs que l'espace est une question de point de vue. Les grands et les petits espaces, la campagne, la ville, l'Homme, la nature... Le photographe barcelonais Joaquin Gomis (1902-1991), voit l'Océan du haut de St-Michel. La bien nommée contre-plongée (Marée basse, Mont St-Michel, 1936). Il aurait aussi bien pu se placer à hauteur de rivage. Tout est point de vue subjectif. Trente-neuf photographes d'hier et d'aujourd'hui qui ont su capter « l'instant des lieux » à leur manière. On démarre au XIXe siècle, avec Charles Clifford qui offre des clichés d'une Espagne aux teintes sepia, Cordoue ou La Alhambra de Grenade (clichés de 1858). Il y a aussi les palmiers d'Alicante, photographiés par Jean Laurent (photo datée de 1870), voir ses images comme on regarderait de vieilles cartes-postales aux couleurs fanées. Heureux trésors passés d'un vide-grenier. Le Hongrois Ferenc Berko, photographie la plage, tout près de Kilve, dans le comté de Somerset (Grande-Bretagne). Une image en noir et blanc, un gros, plan sur le sable et ses rainures laissées par les vagues... nous sommes en 1930. A Burgos, dans le nord de l'Espagne, Antonio Blanco immortalise des paysages de montagne. Au centre, un arbuste clair. Un point de lumière parmi les rocheuses... (Desfiladero de la  Yella, Burgos, 1990). Le sémillant catalan  Oriol Maspons, qui a déjà fait l'objet d'une rétrospective à Kowasa il y a deux ans, photographie l'Espagne rurale des années 60. Des bergers rejoignant la ferme du village avec leur troupeau (Castilla, 1960). Une perspective en ligne de fuite, l'objectif surplombe le chemin de terre où se déroule la scène. Bernard Plossu, l'un de nos photographes préférés, observe la mer par la fenêtre. Peut-être dans une chambre d'hôtel... On aperçoit un paquebot. Et puis, évidemment, car elles sont précieuses au photographe, ces perspectives à la géométrie parfaite : le cadre de la fenêtre, les barreaux du balcon, la jetée qui semble faire corps avec le paquebot (Marseille, 1975). Toujours parmi nos préférés, le Tchèque Josef Sudek ne s'est jamais lassé de photographier sa Bohême natale et Prague. Toutes ses photos témoignent de ses pérégrinations et de ses amours pour la nature et les lieux sauvages. Souvent solitaires, presque fantomatiques. Jamais hostiles (Bohême du Sud, 1930 et Château de Prague, 1960). On s'attardera longuement sur une oeuvre magistrale d'Eugène Smith, une photo presque cachée  dans cette expo, comme pour la préserver (volontairement?). Dans le couloir de la galerie, c'est l'une des premières oeuvres. Elle surprend, vous saisit au coeur, vous happe comme ces portraits d'enfants peints par Renoir. Et puis son titre qui en dit long... Promenade dans les jardins du paradis (1954), un cliché qui pourrait sortir d'un ouvrage de Lewis Carroll par son mystère et sa magie. Deux enfants sortent d'un chemin de forêt pour rejoindre la lumière d'une clairière, on ne voit pas leurs visages. Ils tournent le dos à l'objectif, poursuivant leur promenade. Un petit garçon et une petite fille, sont-ils frère et soeur? Lui, est un peu plus grand que la petite. On devine qu'il la prend par la main et que c'est lui qui l'entraîne vers la lumière. Où vont-ils exactement? Tous droits sortis d'un conte de fées, vêtus comme des enfants de leur temps. Une photo qui ouvre à la mélancolie et au songe. Comme souvent les images de l'innocente enfance. 

© Corinne Bernard, avril 2010. 

Exposition visible jusqu'au 3 juin 2010, galerie Kowasa, C/Mallorca, 235, Barcelone. Du mardi au samedi, de 16h30 à 20h30 ou sur rendez-vous. Tel : +34 93 487 35 88. www.kowasa.com

1.4.10

Les Bleus de l'âme, sensibilité glam




L'auteur des Bleus de l'âme est un expert des 70's, Roxy Music, Bowie, Bolan, Iggy Pop et les autres n'ont que peu de secrets pour lui. En 2009, Enrique Seknadje publiait Le phénomène Ziggy Stardust, et autres essais (ed. Camion Blanc). Il apparaît alors comme une évidence que son opus offre des sons de ces années géniales. Entre glam-rock et pop exigeante. L'album a d'ailleurs trouvé un allié hors pairs au piano en la personne de Mike Garson. Musicien connu pour son travail avec les Smashing Pumpkins, David Bowie ou Nine Inch Nails. Garson, l'auteur extraordinaire du mythique et vaporeux Aladdin Sane. Les Bleus de l'âme distille six chansons ciselées d'or portées par des sonorités extravagantes. Bousculer l'oreille. Sa voix, aussi, hors du commun. Enrique la décrit volontiers comme « maniérée », en fait, travaillée à la manière d'un Bryan Ferry dans ses années Roxy Music. Changer le timbre de sa voix, le rendre plus musical. Ne me laisse pas tomber, en ouverture, donne le ton... amateurs de pop facile, passez votre chemin. Avec cet objet, Enrique Seknadje invite à des formes plus originales, aussi bien pour la musique que pour la voix. Musicalement, impossible de rester insensible au piano lyrique de Mike Garson qui s'invite sur deux titres A mon père (un hommage émouvant au père disparu) et J'ai bien peur, au refrain entêtant qui semble signifier le  désenchantement, la perte des illusions. Les deux titres sont portés par un piano forcément poétique, et, quoi qu'on tente, pas d'échappatoire possible. Se remémorer le fil pianistique incomparable et rarement égalé : Aladdin Sane, Bowie, 73. Il y a comme un écho bénéfique à ces années d'agitations rock, à Bowie. Définitivement intemporel. Du glam-rock et de ses audaces musicales. Enrique Seknadje n'a pas peur de voguer sur ces chemins extatiques.
En français dans le texte
Son étrange étrangeté quand on connaît sa passion pour les anglophones, c'est ici, de chanter en français. Mais il dit être plus à l'aise dans sa langue maternelle, après tout, c'est lui rendre honneur que de la mener vers autre chose que les sentiers battus de la nouvelle scène française. Exit Biolay. Plaisirs Solitaires, c'est celui des garçons, mais ne cherchons pas ici la sulfure des alcôves de l'onanisme. L'auteur évoque avec élégance la jeunesse, la liberté des garçons... à la façon des personnages sauvages, modernes et décadents qu'on trouve dans les romans de Murakami Ryû. Très beau texte. Ne me laisse pas tomber, optimisme amoureux et salvateur menant lentement vers Les Bleus de l'âme. Où comment la mélancolie s'impose après les nuits d'ivresses incandescentes à danser dans les bras d'inconnues de quelque nuit extatique. Enrique Seknadje brosse un univers intime où il évoque, au fil des morceaux, un amour sans bornes pour ses sweet 70's. Totalement rock et underground.
© Corinne Bernard, avril 2010. Parution www.vivreabarcelone.com
Site internet : Enrique Seknadje
EP six titres disponible sur Amazon