20.5.10

Les secrets de la Rambla







Derniers jours pour l'expo Guia secreta de la Rambla... La Rambla de Barcelone, extravagante ou historique, photographiée, peinte, filmée. Jusqu'au 24 mai au Palau de la Virreina.

La Rambla est une source d'inspiration pour la photographie de rue. Parce qu'elle n'est pas seulement cette grande promenade qui mène au port, c'est la colonne vertébrale de toutes ses ruelles mystérieuses, un brin distordues. L'ancien barrio chino (quartier chinois) où Jean Genet posait les héros paumés de son  Journal du voleur. Ruelles sombres où la nuit libère putains, cloches, travestis et junkies... La Rambla telle qu'on ne la voit plus. Aujourd'hui, débarrassée de son authentitcité, de sa « grande gueule », moins mythique, moins mystique. Plus touristique. L'expo s'inspire du titre du livre de José Maria Carandell, publié en 1974, Guia secreta de Barcelona (Guide secret de Barcelone). Les années 30, le barrio chino et ses bordels, ses bouges et ses salles de bal où l'on vient pour s'enivrer, trouver l'amour ou quelque voyage hallucinant, la nuit toujours. La rue, avec ses jeunes motards le jour de la Diada, la fête de la Catalogne (Motoristas de la Rambla, Manel Armengol, 1977), Franco est mort depuis deux ans, un vent de liberté commence à souffler. Ces motards sont tout droit sortis d'un rêve américain qu'ils imaginent sans vraiment le connaître, on sort à peine de la censure et de l'ostracisme. 
Les cafés des marins
Xavier Miserachs, autre photographe de Barcelone, photographie tout ce qui se passe dans la rue, les vitrines, les comptoirs des bars, les kiosques à journaux. L'exposition lui consacre une salle où sont montrées quantité de planche-contact et photos extraites de son livre, Barcelone en noir et blanc. Sorti au début des années 60, il a beaucoup contribué à renforcer la notion de pittoresque de la ville et surtout, cette idée qu'elle est socialement mélangée, qu'elle bouillonne de cette multitude qui fait sa richesse. Miserachs photographie les hommes et femmes de la rue, comme un reporter, un témoin d'une époque, les années 60. Le célèbre Café de la Opera où l'on va encore aujourd'hui (photos de Manel Armengol). En face, le théâtre du Liceu, un cliché du catalan Oriol Maspons, où l'on voit une jeune femme assise à l'un des balcons du théâtre (Colette, 1961). Elle contemple la salle avant la représentation. Les marins américains que l'on croirait sortis du Querelle de Brest, Jean Genet encore (plus tard, filmés par Fassbinder), sortent du café Panam's. Ils sont beaux et croisent une fille aux allures de pin-up (Panam's, 1960, Francesc Esteve). Pep Cunties montre des prostituées dans leur vérité nue. Les moments intimes de la toilette ou de la sieste dans des chambres exiguës (série Meublés, 1978). 
Ocaña sans tabous
Plusieurs salles retracent le parcours d'une figure underground de la Rambla des années 70 : Ocaña. Un héros venu du Sud, débarqué à Barcelone en 73 pour y jouer l'activiste débridé et déluré : afficher sa liberté à tout prix. Débarrasser l'Espagne de ses   interdits. Peintre et personnage en pleine rébellion contre toute forme de tabou. Et puis, l'homosexualité affichée, réinventée, histoire de faire la nique à l'autoritarisme déguisé en  nonne catholique. Il prend la pose pour Daniel Ocampo (La Otra, 1979), à peine vêtu d'un peignoir ouvert sur une peau claire et glabre. Ailleurs, sur une photo couleur très théâtrale, il prend le thé tandis qu'on devine les fesses nues d'un homme au pied de la table. Des vidéos où Ocaña se montre au célèbre Café de la Opera, il y a foule pour l'écouter chanter. Ocaña peignait des portraits de son entourage. Et des situations où le sexe masculin était la référence absolue. La marque de sa propre révolution sexuelle. Et par-dessus tout, il adorait se travestir, chapeaux, boas et robes exubérantes pour se pavaner sur la Rambla avec ses amis. Un pied-de-nez à la foule de promeneurs trop sages. Il appelait cela « mes déguisements ». Il est mort en 1983. Pour une exhibition dans les rues de Séville, il portait une « robe-soleil » de papier qui a pris feu. Une révérence tragi-comique. Ocaña avait fait de sa vie un théâtre où il jouait l'impudeur, sa force.
Dora Maar, Ramon Masats, Brassaï... tous sont passés par la promenade la plus photographiée au monde. La Rambla, témoin des changements, personnification de Barcelone, en noir et blanc et en couleur. 

© Corinne Bernard, mai 2010. Parution : www.vivreabarcelone.com

Crédits photos : 1) Panam's. Barcelona, 1960. © Francesc Esteve (coll. MNAC, Catalunya). 2) Sans titre (Ocaña, Séville, Espagne) © América Sanchez, 1979.

Exposition visible au Palau de la Virreina (Rambla, 99), Barcelone, jusqu'au 24 mai 2010. Du mardi au dimanche, de 12h à 20h. Entrée libre.

16.5.10

Promenade Art Nouveau




Récemment ouvert, le Museo del modernismo catalan invite à une promenade dans l'Art Nouveau, plus précisément, le Modernisme catalan (fin XIXe-début XXe). Les époux Guirao sont des collectionneurs passionnés depuis une quarantaine d'années et propriétaires de Gothsland, galerie dédiée à cette même époque de l'histoire de l'art. Ils ont choisi ce lieu de la calle Balmes, car ils y entreposaient déjà une partie de leur collection. Des objets et mobiliers créés par des artistes de Barcelone et ses alentours, certains, aussi illustres que Joan Busquets i Jané et Antoni Gaudi.  Au rez-de-chaussée, se trouve le mobilier, au sous-sol, les peintures, sculptures et vitraux.
Des chaises de Gaudi aux formes improbables ou le banc de la casa Batlo (la maison de Gaudi, sur le Paseo de Gracia), un fauteuil doré de Joan Busquets i Jané, des miroirs aux dorures qui s'enchevêtrent dans le style ornemental de l'époque, semblables aux feuilles et branches d'arbres... Des objets de la « maison Calvet » (la Casa Calvet, le célèbre restaurant de Barcelone), chaise et porte-manteau de bois. Un paravent fait de milliers de perles qui forment des fleurs, oeuvre géniale de Francesc Vidal Jevelli (1848-1914). Les traditions de la Catalogne sont présentes aussi, avec Gaspar Homar Mezquida (1870-1955), et sa Sardana (1903), un secrétaire en noyer clair dont la marqueterie représente des jeunes femmes dansant la ronde du folklore catalan. 
Sculptures, peintures et vitraux
Au sous-sol, les sculptures et décorations en stuc ou en terracotta, de Lambert Escaler Mila (1874-1957), sont très représentatives du mouvement moderniste. Des visages féminins aux coiffures fleuries et cheveux longs magnifient des meubles 1900 (Sensual, 1903). Josep Llimona i Bruguera (1864-1934) use de formes plus sobres, pas de fioritures pour sa sculpture en marbre, un visage de femme dont le voile sur les cheveux forme une sorte de triangle... très stylisé, très pur (Cabeza de mujer). L'artiste opte encore pour la simplicité avec son tryptique L'Innocence, L'Insomnie, et L'Inconsolable, trois nus, toujours en marbre, de légère connivence avec certaines sculptures d'une Camille Claudel. Comme pour les autres oeuvres du musée, la peinture a été choisie minutieusement par les collectionneurs. On trouve de très belles toiles symbolistes (ou préraphaélites) comme celles de Joan Brull i Vinyoles (1863-1912) qui font penser aux nymphes d'Edward Burne-Jones ou de John Everett Millais (Adelphas, 1904 et Ninfas, 1899). Et puis, l'éloge de la nature, Gaspar Camps i Junyent (1874-1942) personnifie les quatre saisons. Quatre peintures de femmes aux épaules dénudées et vêtues de robes aux couleurs de chaque saison  (Primavera, Verano, Otoño, Invierno, 1907). Plus classique, la très belle toile de Ramon Borrell Pla, La Primera faena (La première tâche, 1907), représente une petite fille et sa mère, filant la laine. Une représentation d'où se dégage énormément de douceur. Dans le fond de la salle, des vitraux colorés rendent  hommage à la magnificence des jardins fleuris de Barcelone.

© Corinne Bernard, mai 2010. Parution : www.vivreabarcelone.com

Museo del Modernisme Català, C/Balmes, 48, Barcelone (M° Paseo de Gracia). Du lundi au samedi, de 10h à 20h dimanche et fêtes, de 10h à 15h.   www.mmcat.cat 

1.5.10

Elliott Erwitt, personnel



New-York, U.SA. - 1974 - © Elliott Erwitt & Magnum Photos


Californie, U.SA. -1955 -  © Elliott Erwitt & Magnum Photos

          Caroline du Nord, U.SA. - 1950 -   © Elliott Erwitt

Pittsburgh-Pennsylvania,1950 © Elliott Erwitt
  

Marilyn Monroe © Elliott Erwitt



"Certaines personnes disent que mes photos sont tristes, d'autres les trouvent drôles. Drôlerie et tristesse, c'est un peu la même chose, non ?!", un brin espiègle, Elliott Erwitt a trouvé une certaine définition de ses images. Né à Paris en 1928, sa famille émigre aux Etats-Unis en 39. En 1949, il va faire un tour en Europe pour connaître le soleil et la dolce vita à l'italienne. Retour à New York. En 1953 il croise sur sa route, Edward Steichen, Robert Capa, Roy Stryker. C'est grâce à leur soutien qu'il entrera à l'agence Magnum Photos. C'est le début d'une longue carrière qui se poursuit aujourd'hui encore. 
Les chiens, les célébrités
On aperçoit des bottes, un chien vraiment minuscule tenu en laisse, il est coiffé d'un bonnet de laine. Et, à la droite de son maître, un autre chien, énorme celui-là. Comme l'angle est à hauteur du petit chien, on ne voit pas de visages, il est le seul a observer l'objectif. Ils sont dans un jardin ou un parc. Le chemin parsemé de feuilles indique l'automne. Cette photo est drôle, et pourtant, chargée de mélancolie. Tout comme le magnifique et célèbre portrait de Marilyn Monroe, lisant. Elle porte un peignoir clair, d'une main, elle soutient ce qui pourrait être un scénario, ou un ouvrage. Son sourire est un peu caché par sa main posée contre sa tempe. Une image qui exprime un moment d'apaisement. Comme si le photographe avait souhaité nous montrer quelque chose de nouveau chez elle. L'intimité. Marilyn Monroe lisant, concentrée, souriante. Pas très commun pour les photos de stars de l'époque. D'autres comme le photo-reporter Ed Feingersh, en 1954, ont fait le même type d'images. Briser le cliché Marilyn pour la rendre plus proche du commun des mortels.
Des photos drôles ou ironiques ?
Il y a aussi, loin des célébrités, ce petit enfant noir, il vise sa tempe avec un pistolet de foire. Adossé à un arbre. Il regarde fixement l'objectif et rit aux éclats : "c'est une blague !" semble-t-il nous lancer. Une image ambiguë. La pureté de l'enfant face à l'ironie, au cynisme, à la cruauté des adultes. On pourrait aussi bien prendre Elliott Erwitt pour le photographe de l'ironie : à première vue tout à l'air lisse et limpide et, à y regarder de plus près, on voit autre chose. Car, comment rire en toute légèreté face à cette image d'un enfant qui fait semblant d'être sur le point de se supprimer ? Et puis, le photographe est aussi reporter. Il voyage un peu partout dans son pays. En Caroline du Nord, en 1950, la ségrégation raciale se niche toujours vicieusement dans des toilettes publiques, autre cliché très célèbre de l'auteur. Où l'on voit deux éviers, au-dessus de l'un, on peut lire sur un écriteau, "WHITE", au-dessus de l'autre, est écrit "COLORED". Un homme noir est penché au-dessus de celui qui lui est imposé : son regard est tourné vers l'autre évier... Pour plus d'humiliation, l'un est flambant neuf, l'autre est une misère.
La plage magnifiée 
Tout au long de sa carrière, le photographe s'intéresse aussi à la plage. Et il y a beaucoup de poésie et de légèreté dans les images proposées sur ce sujet. 1955, ce couple d'amoureux très glamour, dans une voiture. Il pourrait être celui d'un film. Si beaux. L'angle est celui du rétroviseur extérieur, c'est là qu'on peut les voir. Le photographe est derrière eux. Face à lui, face à nous et au couple : la mer. Floue. C'est l'une des photos en bord de plage les plus connues. Elle a fait le tour de la planète et des éditeurs. Elliott Erwitt est un artiste. Comme eux, il sait capter l'illusion de l'instant magique.

© Corinne Bernard, mai 2010.

Livre : Personal Best, photos de Elliott Erwitt, éditions teNeues, 128 pages, 39, 90 euros.