25.10.12

Warhol et la Factory, des images



Andy me photographiant, et toi aussi, 1986© Christopher Makos
Edie Sedgwick utilisant l'unique téléphone de la Factory, 1965-1967© Stephen Shore
© Brigid Berlin, sans titre, 1969-1970

Un parcours jouissif dans les coulisses de la Factory avec ses fêtes, ses expos, ses groupies... Des photos de Cecil Beaton en passant par Stephen Shore et Jonas Mekas, mais aussi par les polaroïds d'Andy Warhol. "De la Factory au monde : la photographie et la communauté de Warhol", une expo proposée au Palau de la Virreina, en plein cœur de Barcelone, jusqu'au 25 novembre 2012.

La Factory était un grand laboratoire new yorkais qui distillait de l'art et du glamour, une certaine aura toute particulière à ces années 60-70 et 80 où l'art s'accomodait du scandale et des drogues, histoire de provoquer mais surtout, de créer. La publicité, la presse, la photo, étaient alors une condition sine qua non de l'existence de la Factory. L'art et les postures. À travers les photos montrées ici, on observe à quel point Andy Warhol était marqué par ce qu'il nommait sa "social desease", sa maladie sociale. Cette frénésie de fête, d'être partout, de ne rien manquer de ce qu'il y a à voir, de toutes les soirées. Être toujours auprès des happy few, les plus beaux de New York. Démarrée en 1962, la Factory est le lieu de toutes les rencontres, des amis, des amants, des curieux, des groupies telles que la diaphane Edie Sedgwick. Warhol est depuis lors celui qui aura le plus marqué l'histoire de l'art et changé totalement son esthétique et sa manière de se mouvoir. Une métamorphose s'opère dans l'espace socio-culturel d'une ville et à échelle internationale. La Factory est dès ses débuts le symbole de la dynamique, de l'expérimentation, de la performance, bref de l'art en mouvement, in progress. Une communauté de plasticiens, cinéastes, musiciens s'est rassemblée pour produire quantité de pièces majeures. La photo n'est jamais délaissée et Warhol développe une forme d'obsession pour cet objet qui lui permet d'immortaliser, voire de sacraliser des moments de création tous azimuts. Elle lui permet aussi de montrer l'autre côté du miroir, l'envers du décor de ce grand projet. Avec la photo, il immortalise tous les événements Factory. Le polaroïd devient une prolongation de son travail et il réalisera 13 000 images entre 1976 et 1987. Lui, qui à travers le Pop Art voulait désacraliser la peinture, en faire un objet public bien visible, ne pouvait trouver mieux que l'usage du Polaroïd. L'instantanéité. Andy Warhol côtoie les meilleurs photographes, journalistes, artistes ou photographes de mode tels que le célèbre Cecil Beaton dont on peut voir quelques clichés pris dans les locaux du groupe, à Union Square West, New York. Où l'on observe cette volonté de provocation, de se démarquer de toute posture académique. Une explosion de moments fous et de parcelles plus intimes c'est ce qu'on voit aussi à travers les images de Nat Finkelstein, Jonas Mekas, Billy Name, Brigid Berlin, Christopher Makos ou Stephen Shore. Quelques signatures illustres de la photo, Andy Warhol a toujours su s'entourer.
L'univers Factory
Des clichés en noir et blanc, des portraits couleurs de Edie Sedgwick, l'égérie Pop Art tombée sous les griffes parfois blessantes du mentor Warhol, du haut de sa fragilité. Il y a le Velvet Underground porté par John Cale, Lou Reed, Nico... et puis le sulfureux acteur Joe Dallesandro (on l'aperçoit dans le court-métrage de Jonas Mekas, Scenes from the Life of Andy Warhol, 1963-1990). Le film de Mekas montre aussi la première apparition publique du Velvet Underground, et le quotidien visible de Warhol. Une fascination, que l'on aime ou pas ses oeuvres. Soup Campbell, sérigraphies, performances délirantes. Que cet univers plastique nous touche ou pas, il fascine aujourd'hui comme il a fasciné toute une génération Pop Art.  Une génération flirtant avec John Lennon, Lou Reed, Jackie O., Basquiat et tous ceux qui évoluaient dans un univers excitant où le mot d'ordre était de se démarquer des autres. Et, de Divine à Blondie en passant par Yoko Ono, Patti Smith ou David Bowie (en 1971, le musicien publie Hunky Dory où figure le titre Andy Warhol), les icônes s'inspiraient de l'univers Factory. Un laboratoire artistique vertigineux porté par la fête, la musique, les drogues, les stars... Une curiosité sans concessions. Andy Warhol aura réussi cette gageure de sortir les arts-plastiques de l'immobilité de certains musées pour les offrir à la lumière des rues de New York et d'ailleurs. Beaucoup suivent encore ce sillage fantastique.
© Corinne Bernard, octobre 2012. Parution : vivreabarcelone.com
Exposition visible jusqu'au 25 novembre 2012 au Palau de la Virreina Centre de la Imatge ( Rambla, 99), Barcelone (Métro : Catalunya, Liceu). Du mardi au vendredi et dimanche et fêtes, de 10 h à 20 h. Entrée libre. http://lavirreina.bcn.cat/

18.10.12

Barcelone, 1957. Leopoldo Pomés

Mère et fille, La Rambla, 1957 Gelatina de plata, copia de época, 19x29 cm. © Leopoldo Pomés.
Calle Balmes, 1958. Gelatina de plata, copia actual, 26x38 cm.© Leopoldo Pomés
Métro, 1957. © Leopoldo Pomés
Solidaridad Nacional, 1957. Gelatina de plata, copia actual, 28,5x39 cm. © Leopoldo Pomés
La Vasquita, 1958. © Leopoldo Pomés

Un homme de Barcelone, 1960. Copie actuelle. © Leopoldo Pomés

La fondation Foto Colectania expose les photos de Leopoldo Pomés (Barcelone, 1931). À l'origine une commande de l'éditeur Carlos Barral qui n'a jamais vue le jour, ces 80 photos de la Barcelone de 1957 sont enfin visibles et proposées en même temps qu'un livre coédité par la fondation et La Fábrica.
Barcelona 1957. Leopoldo Pomés est une promenade sublime dans une ville de la fin des années 50 aux parfums éclectiques. Du Raval au Parallelo, des quartiers bourgeois de l'Ensanche (Eixample) à la populaire promenade de la Rambla, le jeune Leopoldo Pomés se promène toute une année avec son appareil photo pour croquer les différents visages de la capitale catalane. Il en résulte un univers superbe où l'on découvre une Barcelone passée. À des kilomètres de celle d'aujourd'hui. Une ville avec ses habitants, une atmosphère et une âme véritables. Des photos parfois volées, de passants, de silhouettes et de visages où l'objectif du photographe saisit avant tout des instants de la vie des rues. Des petites filles dans une cour d'école, des bourgeoises à talons hauts et petite robe noire des quartiers chics, un vieil homme solitaire en costume et chapeau clair traversant une immense place vide bordée de voitures, des adolescents jouant au milieu d'un terrain vague du quartier périphérique de Sant Andreu, des passantes sur la Rambla, des vendeurs ambulants du barrio Chino (Raval)... Ou encore ce jeune garçon dans la rue qui tient en paravent la Une de Solidaridad Nacional, quotidien phalangiste qu'il vient d'acheter. 
Les parfums de Barcelone 
Des visages qui formaient une Barcelone multiple où l'on croisait la richesse mais aussi l'extrême pauvreté de ces années franquistes. Leopoldo Pomés vouait à sa ville des sentiments contraires, comme il le rappelle lui-même aujourd'hui : "J'en étais amoureux et à la fois je la haïssais. J'aimais et je détestais ce que je voyais dans les rues. Quand j'ai fait ces photos pour le livre, ce qui m'intéressait le plus était de capter l'atmosphère, ce qui se vivait au quotidien dans la ville, les silhouettes, les gens." L'atmosphère d'une Barcelone révolue c'est ce que l'on ressent en regardant les photos de cette exposition. Le plaisir, le bonheur de sentir un climat qui nous précipite dans ces années-là. Avec une Rambla des pauvres et des promeneurs du dimanche, une Rambla des vieux du quartier assis sur les chaises en bois et des enfants du voisin barrio Chino... Années troubles et captivantes de Barcelone. Le photographe nous raconte toute cette période en noir et blanc. Noir et blanc comme une ville abritant deux mondes, celui qui avait gagné la guerre et l'autre, celui des perdants. Deux mondes évoluant dans des quartiers opposés. Et si les temps ont changé, si Barcelone n'a plus rien en commun avec les images de Leopoldo Pomés (sa célèbre Rambla n'accueille plus que des touristes), ses habitants conservent encore quelques volutes de son parfum original.
© Corinne Bernard, octobre 2012. Parution vivreabarcelone.com
Exposition visible jusqu'au 26 janvier 2013 à la Fondation Foto Colectania, Barcelone (Julián Romea, 6 D2). Du lundi au samedi de 11 h à 14 h et de 16 h à 20 h. Fermé dimanches et fêtes.
Catalogue de l'exposition : "Barcelona 1957. Leopoldo Pomés" (éd. Foto Colectania - La Fábrica, 2012).

17.10.12

La magie Holy Motors




Et s'il n'y avait qu'un film à voir en cette année 2012 ? Si nous n'avions pas d'autres possibilités que d'aller voir un seul et unique trésor parmi la pléthore de propositions... Il faudrait porter son choix sur le plus inhabituel, le plus extravagant, le plus complet, le plus téméraire, le plus déstabilisant, le plus fou des films. Choisir l'œuvre qui dévoilerait ce qu'on a rarement vu à l'affiche ces temps-ci : la lumière dans les ténèbres.
Holy Motors serait alors le meilleur choix. Leos Carax invite le spectateur à une odyssée dans une Limousine immaculée mais pas pour un tour de frime dans Paris, non, plutôt pour un tour de vie, de plusieurs vies. Nous voyageons en compagnie de Monsieur Oscar (Denis Lavant). Un homme aux airs de tueurs. Dans sa limousine il change de visages, porte des masques, des perruques, tout au long de cette journée hors du temps. Il est tour à tour homme d'affaires, père de famille, mendiante, monstre humain... Il croise les beaux visages de personnes désolées (Eva Mendes, Kylie Minogue), entre dans leur vie comme un personnage dans la vie d'un spectateur. Avec lui, nous traversons un Paris de cinéma (ah, la merveilleuse scène dans les vestiges de l'emblématique Samaritaine). Entre science-fiction et décalage contemporain, Leos Carax demeure ce fameux "Enfant terrible" aux films inclassables. Le cinéaste nous prend lui-même par la main dès les premières minutes pour nous convier au spectacle et nous montrer, côté scène, une salle remplie de spectateurs. C'est bien cela, il nous souhaite à la fois acteur et spectateur.  Et nous entrons alors dans un univers où nous nous perdons d'abord, l'art majeur de Carax étant dans l'absence de tout repère facile. 
Denis Lavant-Monsieur Oscar interprète plusieurs rôles, plusieurs morceaux de vies hors du commun ou même banales. Comme un tueur accompli et discipliné il remplit un cahier des charges, des lieux, des personnes à rencontrer, à tuer ou à sublimer. Nous, spectateur, sommes promené au centre de mirages. À travers la caméra, objet focal et catalyseur, nous vivons la magie. Il suffit de se laisser porter sans chercher l'issue. Des images incroyables surgissent pour rappeller que le cinéma, la vie, le théâtre, sont imbriqués dans une sorte d'étrange collusion. Monsieur Oscar demande à Céline (superbe Édith Scob dans le rôle de chauffeur-ange gardien) : "où sont les caméras ? autrefois on les voyait..." Monsieur Oscar est-il une sorte "d'acteur à gages" ? Est-il simplement en train de réinterpréter des morceaux ou des fantasmes de sa propre vie ? Au final, n'est-ce pas le rôle du cinéma que de nous bluffer totalement, que de nous faire oublier les caméras ? C'est en tout cas la question que semble poser le réalisateur de Mauvais sang, à travers cette œuvre totalement hors-champ. À voir et à revoir aussi.

© Corinne Bernard, octobre 2012. Parution : vivreabarcelone.com

Holy Motors, de Leos Carax, avec Denis Lavant, Edith Scob, Michel Piccoli, Kylie Minogue, Eva Mendes, Élise Lhomeau... À l'affiche en Espagne, le 16 novembre 2012. 
Prix du meilleur film et de la mise en scène au festival international de cinéma fantastique, Sitges 2012.

1.10.12

Cosmopolis ou l'emprise du chaos




Cosmopolis promène le spectateur dans une limousine insonorisée qui n'a pas de fin pendant que le monde s'écroule dehors. Dans la somptueuse américaine, un jeune et célèbre trader qui a presque tout pour lui, traverse la ville pour aller chez son coiffeur. Un héros désabusé et paranoïaque. À trop penser que le Dollar régnait en maître du monde, il se fait chaparder tout son empire financier par une valeur en hausse, le Yuan... et v'lan ! la Chine en pleine figure. La paranoïa  de notre héros dans sa Limo, il est persuadé qu'on cherche à l'assassiner, est la parano de tout un pays aux prises avec ses tourments engendrés par une société qui se porte plutôt mal. C'est la crise, cela n'aura échappé à personne. Et tandis que nous ne quittons pas le trader calfeutré dans ce qui pourrait être aussi bien un Tank, on peut voir à travers les fenêtres, le chaos d'un monde qu'il ne connaît pas. Celui de la rue et des gens de peu, celui d'un capitalisme sur le déclin. Un monde en flammes. Altermondialistes, anarchistes (on notera l'apparition éclair et ubuesque de Mathieu Amalric en nihiliste fou furieux), indignés, apparaissent comme dans un second film. Heureuse mise en abyme. Outre le trublion Amalric, une autre apparition hexagonale est celle de la belle Juliette Binoche en marchande d'art hypersexuée, pour l'une des scènes de sexe d'un héros si exténué qu'il n'y trouve aucune extase. Il ne couche pas avec sa femme, blonde surnaturelle et vaporeuse qu'il rejoint dans un café (rare scène extérieure du film), lui préférant des aventures fulgurantes dans la longue voiture.
Le message de Don DeLillo sur un pays en dérive et un héros en dehors du réel aurait mérité mieux à l'écran. Cosmopolis déçoit. On s'y ennuie beaucoup. Il est une sorte de (trop) long lamento dans une Limousine porté par une logorrhée épuisante (parfois codifiée par un lancinant jargon boursier), balancée froidement par un acteur insignifiant, à savoir l'adulé des ados du monde entier : Robert Pattinson alias Bob. Il faut dire que porter à l'écran le chef-d'œuvre extravagant et sombre de Don DeLillo semblait risqué. D'autres grands romans ont essuyé des échecs au moment de leur adaptation au cinéma. Comme si c'était tout à fait impossible et complètement casse-gueule d'adapter des monuments. On pense notamment au classique Don Quichotte, dont les versions d'Orson Welles (en 1955), ou de Terry Gilliam (en 1992),  demeurent des opus inachevés.
Évidemment, nous sommes bien chez Cronenberg et l'image lisse aux contours bien définis, les consonances théâtrales sont bien présentes dans Cosmopolis. L'esthétique est plus que soignée comme il se doit chez le cinéaste canadien. Mais la question qu'on peut se poser est de savoir pourquoi Cronenberg a choisi un acteur au charisme aussi évident que celui d'un mollusque, pour incarner un personnage omniprésent sur chaque plan du film ? L'engouement cinéphilique pour Robert Pattinson demeure pour nous un véritable mystère. Passer une heure quarante dans un véhicule, aussi luxueux soit-il, en sa triste et fade compagnie relève de la gageure pour le spectateur que nous sommes. Tout de même, cette livraison du cinéaste laisse songeur... Et si Cronenberg avait délibérément choisi cet acteur pour signifier à quel point le monde et ses satellites (en l'occurrence l'industrie du cinéma) étaient sur le point de sombrer dans l'emprise du chaos ?...

© Corinne Bernard, octobre 2012. Parution : vivreabarcelone.com

Cosmopolis, de David Cronenberg, avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, Sarah Gadon, Mathieu Amalric, Samantha Morton, Jay Baruchel... Sortie en salles en Espagne le 11 octobre 2012.

17.9.12

Le Corbusier et Jean Genet à Barcelone





Le Corbusier et Jean Genet dans le Raval donne à voir les transformations des villes et les implications sociales qu'elles suscitent. Où l'on observe comment les habitants du Raval ont appréhendé la transformation successive de leur quartier, dès la fin des années 30. Exposition à voir au MACBA, à Barcelone, jusqu'au 21 octobre.

Avec le documentaire En construcción, qui démarre l'exposition présentée au MACBA, José Luis Guerín filme la transformation de la Rambla del Raval et d'autres parties du célèbre 5e arrondissement de Barcelone, ancien Barrio Chino. Le distrito 5 a toujours été une sorte de no man's land qui connaissait un taux de mortalité de 20 % au cours des années 30. C'est dans ce quartier que vivait la population la plus désœuvrée, issue de Catalogne mais aussi d'autres régions pauvres d'une Espagne alors isolée du reste du monde. Jean Genet en avait fait son quartier, pour ses marginaux, ses habitants qu'il aimait. Il y séjourne en 1932. Lui, est un marginal parmi les autres et passera un bout de temps en compagnie des prostituées, gitans, cloches, travestis... marins américains de passage. Le Journal du voleur, publié en 1949, raconte une tranche de péripéties dans ce fameux Barrio Chino, quartier interlope par excellence. Le Corbusier est plus adepte d'une architecture suivant les théories hygiénistes d'assainissement des quartiers insalubres initiées au XIXe siècle par Pasteur. Il participe alors au projet Macià, pour une "Nouvelle Barcelone", en 1936. Il s'agissait alors d'éradiquer la dégradation sociale de certains quartiers de la capitale catalane. A contrario de Jean Genet qui était pour une marginalisation pérenne, source d'une certaine forme de liberté, Le Corbusier était pour la réfection du quartier et d'autres lieux obsolètes visibles dans la capitale catalane.
Les Building cuts de Gordon Matta-Clark
L'expo offre un parcours documenté où  Genet et Le Corbusier croisent des mobiles de Calder, des autoportraits de Tàpies, des toiles de Dali, des photos de Brassaï, des sculptures de Joan Miró...  Il s'agit avant tout de montrer l'influence des artistes et architectes sur la mise en espace d'une ville. Les habitations, l'agencement des rues qui font la ville et ses habitants. Et puis avec le génial et inclassable Gordon Matta-Clark (1943-1978) et ses Building-Cuts... On observe l'utopique et pourtant réelle découpe d'immeubles, de demeures anciennes, vestiges du passé sur le point de rendre l'âme. Il opère alors une sorte de recomposition d'une structure vouée à une démollition imminente. L'exposition présentée ici, montre l'artiste new-yorkais découpant lui-même un bâtiment voué à la démolition, à Anvers (Office baroque, 1977). Un activisme urbain non dénué de poésie où il s'agit de donner comme une deuxième vie, créer une œuvre d'art à partir d'une architecture délabrée. En ce sens, Gordon Matta-Clark est plus proche de Genet, par sa propre marginalité aussi, celle qui consiste à réécrire, réinventer, rénover des objets existants. Des trous dans les murs, le sol, le toit, qui font entrer la lumière rayonnante dans un vieil immeuble, un supplément d'âme. Aujourd'hui, en 2012, le quartier du Raval après la dernière rénovation opérée en 2000, sa fameuse promenade ou Rambla del Raval, voit naître une nouvelle population. Plus aisée, moins extravagante, exit les marginaux paumés rencontrés dans Le Journal du voleur. Malgré cette volonté politique d'assainissement, l'essence de l'ancien Barrio Chino demeure à jamais. Et l'on observe qu'un certain tourisme continue de le contourner.
Beaubourg vu par Rossellini...
L'exposition se termine par le dernier film de Roberto Rossellini, maître du Néoréalisme italien. En 1977, il filme, sans paroles et sans fioritures, les réactions des visiteurs découvrant pour la première fois le Centre Pompidou. Le Centre Georges Pompidou présente le premier volet du projet Rossellini 77. L'œuvre de l'architecte Renzo Piano avait suscité de nombreuses controverses en raison de son avant-gardisme. Elle était la première architecture parisienne exhibant ses entrailles, tuyaux, tubes, boulons... Scandale aussi en raison des transformations de tout un quartier populaire qui traversait par le même temps un véritable processus de gentrification (démolition aussi de l'ancien marché des Halles). Avec Beaubourg, comme auparavant le Raval de Barcelone, de nombreux habitants perdaient leurs repères. Au final, le film de Rossellini plonge le spectateur dans l'histoire de tous les quartiers populaires des grandes villes. Faire c'est défaire aussi.
© Corinne Bernard, septembre 2012. Parution vivreabarcelone.com
Photos : 1) Alexander Calder, Sans titre, 1931. Col·lecció MACBA. Fundació MACBA. © Alexander Calder, VEGAP, Barcelone, 2012. 2) Gordon Matta-Clark. Office Baroque, Views of 2nd Floor and Removed Section [Documentation projet "Office Baroque" realisé à Anvers, Belgique], 1977. Collection MACBA. Fundació MACBA. Collection LATA.
© Estate of Gordon Matta Clark, VEGAP, Barcelone, 2012. Photo de Vanessa Miralles. 3) Le Centre Georges Pompidou, avril 1977. Producteur : Jacques Grandclaude. © Jacques Grandclaude – iMotion Films - Studio L’EQUIPE – Studio Francis Diaz, 2011. 
Le Corbusier y Jean Genet en el Raval, exposition visible au MACBA (Plaça dels Àngels, 1), Barcelone, jusqu'au 21 octobre 2012. Métro : Universitat. www.macba.cat 

26.6.12

Tours et gratte-ciel... viser les hauteurs

World Trade Center, Minoru Yamasaki, 1966-1973, New York.
© Du Zhenjun, Winds, photomontage, 2010.
© Louis-Émile Durandelle, tour Eiffel en construction, sept.1888.
                                                                       


L'exposition Torres y Rascacielos, de Babel à Dubái (Tours et gratte-ciel, de Babel à Dubaï), présentée à la Caixa Forum de Barcelone, propose une mise en relief des géants verticaux qui forment le décor des villes depuis le XIXe siècle. À voir jusqu'au 9 septembre 2012.

Toucher le ciel est un désir avoué des hommes depuis le mythe de Babel jusqu'à la tour Burj Khalifa, la plus haute à ce jour, érigée à Dubaï en 2009. Le rêve de Babel est celui d'atteindre les sommets. Rêve d'excellence et de domination raconté ici à travers sept espaces dont le point central est la mise en miroir de la tour de Babel reproduite en maquette réalisée par l'École d'architectes de Sant Cugat (Barcelone), avec son pendant impérieux de 828 mètres, la tour fuselée de Burj Khalifa. Autour de ces monuments de l'architecture imaginaire et réelle, on peut observer photos, peintures, maquettes, vidéos, dessins, interviews d'architectes. Les flèches des églises et cathédrales, Reims ou la Sagrada Familia, mais encore les minarets d'Istanbul et d'Orient...  où l'on voit que l'Église et les religions ont sans aucun doute été les premières institutions à souhaiter pointer le ciel de leur toute puissance. Autres lieux, autres raisons, autres démesures, à Chicago, XIXe siècle. Le grand incendie de 1871 met la ville en cendres et favorise la construction de gratte-ciel semblant à l'abri des flammes. Le premier sera le Home Insurance Building avec ses 42 mètres et ses 10 étages, érigé par William Le Baron Jenney. À partir de ces 42 mètres là, toute l'Amérique va rechercher la verticalité. Suivront les buildings new-yorkais, le Flatiron en 1902, dessiné par Daniel Burnham avec ses 87 mètres, ou encore le Woolworth Building et ses 241 mètres, oeuvre de l'architecte Cass Gilbert, en 1913. Viendront plus tard, le Rockfeller Center, en 1929, et l'Empire State Building. L'Europe est fascinée par ces tours vertigineuses tandis que l'Amérique jette un oeil passionné sur l'école du Bauhaus et l'Art Déco dont les architectes les plus avisés vont s'inspirer. Mies van der Rohe atteint une aura internationale, l'emploi des lignes épurées, du verre et de l'acier sont le pierres angulaires d'un travail qui inspirera des générations d'architectes et des constructions aussi grandioses que les Twin Towers (1966-1973, 417 mètres), de Minoru Yamasaki ou encore, la tour Sears (1970-1974), à Chicago. De Hong-Kong à Shanghaï, de Taïwan à Kuala Lumpur, chaque mégapole érige des buildings, signatures du progrès mais aussi des puissances bancaires et industrielles, pour la plupart (cf. pour l'Espagne, les tours du centre d'affaires de Madrid). L'exposition montre l'importance, la force et la beauté de ces villes verticales fascinantes. De même qu'aux États-Unis ou à Dubaï, pas une seule grande ville d'Europe d'hier et d'aujourd'hui n'échappe à cette montée vertigineuse. 

© Corinne Bernard, juin 2012. Parution : vivreabarcelone.com

Torres y rascacielos. De Babel a Dubái (Tours et gratte-ciel. De Babel à Dubaï), exposition visible jusqu'au 9 septembre 2012, à la Caixa Forum de Barcelone, av. Francesc Ferrer i Guàrdia, 6-8, Barcelone.
Du lundi au vendredi, de 10 h à 20 h. Samedi et dimanche, de 10 h à 21 h. Horaire spécial les mercredis de juillet et août : de 10 h à 23 h.
Entrée libre pour toutes les expositions.

1.6.12

Martin Parr : « Le monde est kitsch ! »



Spain. Barcelona. Park Guell, 2012.  
 © Martin Parr/Magnum Photo/Galería Espacio Mínimo.



Greece. Athens. Acropolis, 1991. 
 © Martin Parr/Magnum Photo/Galería Espacio Mínimo.


Spain. Madrid. The collection of Juanjo Fuentes in his Home, 2012. 
 © Martin Parr/Magnum Photo/Galería Espacio Mínimo.


Martin Parr expose ses photos et objets de voyages, au CCCB de Barcelone jusqu'au 21 octobre 2012. « Souvenir » dévoile le meilleur des images du photographe britannique, roi de la couleur saturée, avec entre autres, ses célèbres portraits de touristes dans la course folle à la photo-souvenir.

Il y a quelque chose d'euphorisant à regarder les photos de Martin Parr, les couleurs, les voyages, les monuments et sites touristiques en tous genres... avec ces gens exposés devant comme s'ils étaient eux-même une partie du lieu qu'ils veulent à tout prix photographier... Des touristes aux vêtements bariolés et siglés de marques internationales, aux chapeaux improbables, aux sacs à dos et sandales colorés. Des hommes et des femmes au bronzage orange ou marron... tout droit sortis d'une pub des années 70 ou 80. Bienvenue dans un univers qui a transformé une partie de la planète en un véritable empire du kitsch. Le couronnement du tourisme de masse propulsé au milieu des années 90 par les vols low-cost. Le globe terrestre à la portée de tous et surtout, à la portée d'un clic. Car, comme le rappelait Martin Parr lors de la présentation de l'exposition barcelonaise : «  Les touristes sont plus affairés à regarder le monument à travers leur viseur qu'à profiter du spectacle qui s'offre face à eux, à l’œil nu. » Mais que voient-ils ces gens d'Europe et d'ailleurs ? Le tourisme acquiert alors l'aura d'un objet de collection et c'est tout le propos de Martin Parr, lui-même collectionneur de toutes sortes d'objets rapportés de ses visites, dont on peut voit un échantillon au CCCB à l'occasion de cette exposition titrée « Souvenir ». Le photographe, à travers tous ses clichés sur le tourisme de masse, signifie avec force par ses fameux close-up et couleurs saturées, combien l'ancien voyageur est devenu à présent un touriste de groupes dans un univers ressemblant à un gadget chinois.
À Barcelone ou à Benidorm
En ce sens, Barcelone est très représentative de ce changement depuis l'explosion touristique post-olympique. Que reste-t-il en effet, de la Sagrada Familia et du Parc Guëll, que des milliers de gens brandissant leurs caméras et autres appareils photos pour immortaliser la cathédrale de Gaudi ou la Salamandre à l'entrée du célèbre parc ? Le photographe sait capter cette course folle à la collection de souvenirs de temples du tourisme low-cost. Mais, sans ironie ou moquerie, lui-même voyage beaucoup et s'identifie au touriste lambda. Son dernier séjour photographique date de mars dernier pour des clichés pris dans le temple d'Angkor Vat, au Cambodge. Autre lieu récemment promu objet du désir touristique massif et en passe de battre des records de groupes de visiteurs armés de bandoulières portant le nom des tour-operator. Armés aussi de l'appareil photo numérique. Arme numéro un pour épingler le site touristique. L'appareil photo qui consignera dans une image carrée ou rectangulaire les vestiges des anciens rois Khmers. Sur les plages de Benidorm, en Espagne, les huiles bronzantes à cramer les peaux claires de ceux venus du froid ou des Espagnols sans mer, sont aussi dégoulinantes que les platos combinados et tapas bon marché proposés le long des plages. Et les milliers de chiringuitos (paillotes) brandissent leur pancartes de menus écrits en allemand et en anglais face au défilé d'hôtels sans âme érigés au milieu des années 80 sur la côte méditerranéenne. 
Les souvenirs de voyages
Comment percevoir l'essence d'un pays s'il est observé avant tout comme une collection de photographies à commenter au prochain apéritif sans soleil ?... Il est loin le temps des cartes postales des années 50 et 60 collectionnées par Martin Parr. Le temps où les voyages étaient un événement et où l'on prenait le temps de regarder vraiment. Sans viseur et sans image digitale, les vestiges romains, les cathédrales et autres temples grecs des vacances. Aujourd'hui tout va comme avec le numérique et Martin Parr là aussi s'en amuse. Il donne à voir des autoportraits où il prend la pause aux côtés d'hommes qu'il n'a jamais rencontrés (Messi à Barcelone, Poutine en Russie...), de gratte-ciel qu'il n'a pas photographiés, à Dubaï. On sent toujours une forme de tendresse vis à vis de ce monde kitsch comme il le nomme lui-même. C'est ainsi qu'il a photographié la maison de son ami Juanjo Fuentes, à Malaga, Andalousie. Une maison où le kitsch a du coeur. Où Juanjo fait preuve d'un raffinement totalement surréaliste. Juanjo Fuentes est un homme joyeux comme sa maison réunissant une collection de bric-à-brac, de souvenirs colorés, sous toutes les formes. Du Made in China adulescent à la portée de tous et exempté du prix d'un vol aller-retour. Découvrir la maison de Juanjo, reconstituée en partie ici pour l'exposition, est une promenade menant au bonheur. Celui de l'objet souvenir avec ce qu'il comporte de simplicité naïvement jouissive. Cet homme-là distille la gaieté du vrai voyageur au long cours fier de partager ses trésors.

 © Corinne Bernard, juin 2012. Parution : vivreabarcelone.com

« Souvenir », photographies de Martin Parr, exposition visible à Barcelone jusqu'au 21 octobre 2012, au CCCB (Centre de culture contemporaine de Barcelone, C/Montalegre 5. Métro : Plaza Universitat).  http://www.cccb.org/es/
 
Ouvrages parus : - 100 photos de Martin Parr pour la Liberté de la presse (Reporters sans frontières, magazine nº39), en kiosque. - Catalogue de l'exposition : Martin Parr, Souvenir, photographie et collectionnisme, édité par le CCCB, en vente à la librairie du CCCB.

22.5.12

Joaquim Gomis, le regard oblique





 
Derniers jours pour la rétrospective consacrée à Joaquim Gomis (1902-1991) à la Fondation Joan Miró. Intitulée « De la Mirada obliqua a la narració visual », l'expo présente plus de 200 clichés du photographe catalan ainsi que la série des Fotoscops réalisée pour l'édition d'ouvrages de photographie. Visible et immanquable jusqu'au 3 juin 2012.

Joaquim Gomis, ami de Joan Miró, a été l'un des précurseurs de la photographie moderne en Europe dès la fin des années 20, en témoigne la première partie de l'expo nommée La Mirada obliqua (Le regard oblique). Les premiers tirages contacts, pris entre 1922 et 1939, sont particulièrement avant-gardistes et émouvants, avec par exemple, ce building texan pris en contre-plongée (Houston, Texas, 1923) ou encore ces photos d'édifices industriels américains (La Nueva Bolsa del Algodón, Houston, 1923) dont la forme est particulièrement nouvelle pour l'époque. Joaquim Gomis n'est pas un photographe qui pose un regard social sur les choses. Non, il préfère s'attacher avant tout à la beauté des formes et à la manière de sublimer des lieux à priori sans harmonie aucune. Et puis, au fil du temps, il axe davantage encore ses travaux sur le détail formel, on le voit en particulier à travers ses prises de vues de la tour Eiffel. L'acier devient une sorte de personnage extravagant prêt à surgir hors de l'image. On ne perçoit pas au premier coup d’œil qu'il s'agit de la fameuse tour et ce pourrait être n'importe quelle structure d'acier et de boulons (série de quatre photos de la tour Eiffel prise sous divers angles, en 1928). Joaquim Gomis étudie les différents points de vue possibles en visant quelques détails de la tour shootés sous différentes perspectives. Il s'attarde toujours à l'éloge d'une vision oblique qui permet au spectateur de percevoir même les objets les plus communs comme une œuvre d'art. Il est en ce sens, très proche d'un peintre avec sa toile. Sans doute, l'influence de ses amitiés avec Joan Miró et d'autres peintres de son époque...
En 1932, Gomis photographie des baigneuses sur la plage. Cette fois encore, il choisit l'angle oblique, véritable signature et marque de fabrique. Une vision du monde quasi poétique où le spectateur est invité à modifier son point de vue sur ce qui saute aux yeux. Le soleil, les filles allongées sur le sable en maillots de bains, le grain épais du sable, les parasols, les ombres sur la plage.
Fotoscops et modernité
L'intérêt de Joaquim Gomis pour la photo d'avant-garde démarre dès sa jeunesse. Il a été l'un des membres fondateurs du cercle ADLAN (Amis du New Art, 1932-36) et du Club 49 (1949-1971), deux des associations importantes pour le renouveau de l'art en Catalogne. C'est à ce moment là qu'il fréquente des artistes tels que Joan Miró, Paul Éluard, Man Ray, Antoni Tapiès... Les premières salles de la rétrospective nous emmènent en voyage à travers une photographie où la forme est reine et où aucun détail angulaire n'est laissé au hasard, c'est tout l'art d'un photographe de la modernité face à ses prédécesseurs. La deuxième partie de l'expo, La narració visual (La narration visuelle) offre à voir les superbes Fotoscops. Il s'agit d'une série de livres de photographie consacrée à différents paysages et objets d'Espagne mais aussi à la nature et au corps. Et sans doute les ouvrages les plus fascinants du genre, publiés après la Guerre Civile. Ainsi, la série des Eucalyptus, qui ne fut jamais publiée, d'une maîtrise formelle éblouissante. Dix photos qui montrent un Eucalyptus sous toutes ses coutures et facettes, la beauté de son feuillage, du tronc et ses détails qui sont, sous l'objectif de Gomis, des paysages infinis. Un autre inédit des Fotoscops, est celui sur le corps, datant de 1949. À l'instar des Eucalyptus, le nu est dévoilé, magnifié, sous différents angles et postures et, Joaquim Gomis s'invite à l'image. Il se met en scène comme pour signifier la tentation du corps. Où l'on voit l'ombre de sa main prête à saisir le corps diaphane de la jeune femme nue. Les paysages photographiques pris en Catalogne et à Ibiza, montrent la lumière. Et chaque cliché est empreint d'une sorte d'aura mystique grâce à la puissance de photos prises au soleil de midi (Série Ibiza fuerte y luminosa, 1967). Les maisons blanchies à la chaux projettent parfois une ombre délicate, formant encore des obliques, des verticales, des horizontales marquant la forme stylistique si chère à leur auteur. L'exposition dans son ensemble provoque l'émerveillement devant des photographies qui ressemblent parfois à des tableaux des grands maîtres de la peinture moderne.

© Corinne Bernard, mai 2012. Parution : vivreabarcelone.com

photos : 1 - Paris, tour Eiffel, c. 1928 (0.60 MB), Gelatina de plata, tiratge modern, 6,5 x 9 cm, Arxiu Nacional de Catalunya / Fons Joaquim Gomis.
2 - Houston, Texas, 1923 (0.75 MB). Gelatina de plata, tirage d'époque,11,7 x 8,6 cm, Arxiu Nacional de Catalunya / Fons Joaquim Gomis. 3 - Tibidabo, 1946 (1.35 MB), Barcelona, Fotoscop inédit, Gelatina de plata, tirage d'époque,17,2 x 17 cm, Arxiu Nacional de Catalunya / Fons Joaquim Gomis. 4- Rivière, 1949 (1.24 MB), El cos, Fotoscop inédit. Gelatina de plata, tirage d'époque, 17,4 x 17,3 cm, Arxiu Nacional de Catalunya / Fons Joaquim Gomis.

"De la mirada obliqua a la narració visual" (Du regard oblique à la narration visuelle), Exposition visible jusqu'au 3 juin 2012 à la Fondation Joan Miró, parc du Montjuïc, Barcelone. Du mardi au samedi, de 10 h à 19 h. Jeudi, de 10 h à 21 h 30. Dimanche : de 10 h à 14 h 30. Fermé le lundi.

27.3.12

Goya, Ombres et Lumières


Vol de sorcières, 1798. Musée national du Prado, Madrid.


La Maja vêtue, 1800-1807. Musée national du Prado, Madrid.

Aun aprendo, 1825-28. Musée national du Prado, Madrid.


Pour fêter ses dix ans, Caixa Forum Barcelona présente une expo consacrée à Goya. « Luces y sombras » est organisée en coproduction avec le musée du Prado. À voir jusqu'au 24 juin.

Luces y sombras, Ombres et lumières, n'est pas une « anthologie de l'oeuvre de Goya mais plutôt une exposition sur des aspects plus personnels de son oeuvre», soulignait Miguel Zugaza, directeur du musée national du Prado, lors de la présentation de l'exposition. Pour cette première à Barcelone consacrée au peintre espagnol, le choix a été fait de 27 toiles, 44 dessins, 23 estampes et 2 lettres manuscrites. Des pièces parmi lesquelles une série impressionnante issue de rêves où Goya, en effet, se dévoile sous ses aspects plus intimes. Le rêve est pour lui l'exutoire à une société dont il n'aime pas toutes les figures. Ainsi, la tauromachie ou la religion, deux sujets forts, deux thèmes chers à l'Espagne de son siècle et que Francisco de Goya n'apprécie pas. On voit, par exemple, à travers certaines toiles et estampes sur les taureaux, la dénonciation de la violence de l'humanité. Et il n'hésite pas à donner des ailes au taureau, l'invitant à s'envoler, pour échapper au jeu maléfique des hommes (El toro mariposa. Fiesta en el ayre. Buelan buelan, vers 1825-1828, dessin). La série de dessins Caprichos (Caprices, 1799) représente souvent des êtres ou animaux ailés. Des femmes ailées, symbole d'inconstance... pour l'artiste aux nombreuses histoires d'amour. Volaverunt, autre estampe, représente une femme avec des ailes de papillon sur la tête (identifiée comme son amie la duchesse d'Albe). Volaverunt, le vocable latin s'utilisait alors pour exprimer ce qui était perdu, ou qui manquait : la raison, la constance. De cette amitié-amoureuse entre le peintre et son modèle sont nés deux tableaux célèbres, La Maja nue et La Maja vêtue, cette dernière est l'une des toiles les plus connues que l'on peut voir ici, aux côtés du non moins fameux Parasol (1777), œuvre de commande des Princes des Asturies. 
Les Sorcières
Et puis, pour exorciser ses angoisses toujours et son mécontentement envers une société où il ne se sent pas à sa place, Francisco de Goya peint en 1798 un tableau saisissant. Vuelo de brujas, Le Vol des sorcières (1798), est une métaphore de la connaissance et de l'ignorance. Soit une nouvelle Allégorie de la Caverne où l'ignorance est représentée par un homme se cachant la tête avec une couverture pour ne pas voir un jeune paysan emporté dans un vol vers la lumière par trois hommes (les sorcières, ici symboles du savoir). Le peintre représente aussi les sorcières dans sa série de dessins Caprices, elles sont alors la métaphore de la réalité. Vers la fin de l'exposition, comme au début, sont montrés des autoportraits. Goya, comme souvent les artistes, était préoccupé par la mort, mais sa vie artistique et sa soif de connaissances, ses voyages, l'animent jusqu'au bout à poursuivre son travail. Et l'on peut voir un autoportrait où il se dévoile très vieux, un dessin où il pousse le détail jusqu'à ce regard aqueux des yeux qui ont vu tant d'années défiler. Il s'agit de l'une des œuvres réalisées à Bordeaux, dernière étape de sa vie. Il est comme un sage, le dos vouté, une canne à chaque main pour s'appuyer. Il nous regarde en laissant apparaître un léger sourire malicieux derrière une longue barbe grise... En haut à droite du dessin, Goya a écrit Aun aprendo, J'apprends encore (1825-1828)... Tout est dit.

© Corinne Bernard, mars 2012. Parution : vivreabarcelone.com

Luces y sombras (Ombres et lumières), exposition visible jusqu'au 24 juin 2012 à Caixa Forum Barcelona, av. Francesc Ferrer i Guàrdia, 6-8, Barcelone.
Du lundi au vendredi, de 10 h à 20 h. Samedi et dimanche, de 10 h à 21 h. Horaire spécial jusqu'au 20 mai : mardis et jeudis, ouvert jusqu'à 22 h. Entrée libre.

14.3.12

La Morada del Hombre ou l'habitat de nos vies




La Fondation Foto Colectania et la Fondation Suñol présentent une expo photo de la collection de Martin Z. Margulies. La Morada del hombre est une promenade à travers 165 photos prises au cœur de notre habitat et de nos vies par des photographes aussi illustres que Berenice Abbott ou Walker Evans. Un rendez-vous barcelonais donné jusqu'au 16 juin 2012.

Les Fondations, Colectania et Suñol, proposent une collection précieuse où sont réunis quelques-uns des plus beaux clichés d'artistes au panthéon de l'histoire de la photo, mais aussi de ses héritiers tels que Gregory Crewdson ou Jeff Brouws. La Morada del hombre, ou L'Habitat de l'homme, illustre qui nous sommes et notre façon d'appréhender nos lieux.  La société, l'habitat, le travail, tout ce qui nous environne, c'est le propos de l'exposition. À la fondation Colectania, d'abord, qui distille les deux premières parties de l'expo. Construire, habiter... les territoires humains vus par Lewis Baltz, Ed Ruscha, Stephen Shore ou Frank Gohlke, ont quelque chose du no man's land, des sites industriels, des dépôts, des routes surmontées de quelque panneau publicitaire, des pylônes électriques... autant de paysages négligés par l'homme, comme abandonnés à leur triste état d'objets de seconde zone. Stephen Shore s'arrête sur les traces laissées par la société de consommation, ici, les frigidaires d'épiceries de la route (Unititled 17B, 72 et Tucumcari, New Mexico, July, 1972). Jeff Brouws, choisit un entrepôt désaffecté en attente de démolition (Former Warehouse Undergoing demolition and Gentrification Buffalo, NY, 2001) ou un bar aux portes définitivement fermées (Abandoned Neighborhood Bar on Ohio Steet Buffalo, NY, 2002). 
Être dans le monde
Le deuxième espace, Estar en el mundo, Être dans le monde, analyse les multiples façons d'aborder la vie et la société, par le travail, le rapport aux autres ou les loisirs. On y voit les clichés de quelques-uns des photographes les plus fameux comme Berenice Abbott. Une photographie montre la place du premier quartier composé d'immeubles destinés aux plus démunis, principales victimes de la Grande Dépression (Court of the First Model Tenement in New York City 1325-1343, 1st Ave. Manhattan, 16 mars 1936). Plus loin, Dorothea Lange, la photographe aux prises avec la réalité ouvrière de la même période sombre de l'histoire, nous montre le visages des gens de peu, les oubliés du fameux rêve américain. Lee Friedlander préfère les hôtels aux chambres vides de Baltimore, province chère à John Waters, ici seules les télés sont allumées pour montrer qu'il y a bien des hommes qui y vivent (Baltimore, série The Little Screens, 1962). August Sander, l'un des maîtres allemands du portrait, fait poser un couple d'enfants. Ils se tiennent droits et fiers, en petites robes à col Claudine et pantalons courts pour le jeune garçon (Zwillinge, c. 1925), ses marchands laitiers posent aussi avec grande noblesse (Lackierer, 1932). Helen Levitt interroge la ville, la société et ses masques dans la ville. Où les habitants de New York sont les rois du monde et des groupes d'enfants jouent dans ses rues. Probablement les plus impressionnants par la force qu'ils dégagent, les portraits de Jackie Nickerson et de Pieter Hugo. Un ramasseur de thé au Malawi ou ce guerrier montreur de hyènes au Nigeria. L'humanité comme nulle part ailleurs se lit sur ces deux visages, l'un modeste, l'autre, fier de contrer la férocité de l'animal hurleur.
La solitude dans la ville
La très select fondation Suñol offre à voir la dernière partie du triptyque : Flux, signes et symboles. Le fil conducteur est que rien ne demeure, avec pour point d'orgue des photos des ravages matériels provoqués par l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans et des portraits de quelques habitants qui ont survécu et qui tentent de refaire un quotidien dans une ville désolée (série New Orleans, 2006, Jeff Brouws). D'autres tornades ont précédé celle de New Orleans et l'on peut voir le squelette d'une petite ville abandonnée, désormais vide de tout âme. Seule trace d'une société, ce frigidaire trônant au milieu d'un paysage aux arbres nus et aux maisons éventrées (Joel Sternfeld, After a Tornado, Grand Isle, Nebraska, juin 1980). Enfin, très inspirée par l'univers du peintre Edward Hopper où la solitude et la nuit envahissent la toile, cette magnifique photo de Gregory Crewdson (Merchant's Row, été 2003). Dans une soirée bleue d'été, une femme enceinte s'apprête à traverser une avenue vide, absorbée et regardant droit devant elle, tandis qu'un homme dans sa voiture, fait de même, ne la voit pas... soit la solitude et l'incommunicabilité de l'habitat humain. L'envers du décorum américain.

© Corinne Bernard, mars 2012. Parution : vivreabarcelone.com
 
photos : 1) © Gregory Crewdson, Untitled (Merchant's Row), été 2003. The White Cube, Londres. 2) William Eggleston, Untitled (Blue Car on Suburban Street), Memphis, TN, 1970, Dye Transfer, 30x45 cm. © Eggleston Artistic Trust, Courtesy of Cheim and Read, New York. 3) © Lee Friedlander, Florida, 1963. Fraenkel Gallery, San Francisco.

Exposition visible jusqu'au 16 juin 2012, à la Fondation Colectania (Julian Romea, 6 D2, du lundi au samedi, de 11 h à 14 h et de 16 h à 20 h, www.colectania.es) et à la Fondation Suñol (Passeig de Gràcia, 98, du lundi au samedi, de 16 h à 20 h, www.fundaciosunol.org).

24.2.12

Polisse, au coeur du vrai


Polisse s'immerge dans le quotidien des flics de la BPM (Brigade de protection des mineurs) confrontés aux violeurs, pères incestueux et autres désaxés menaçant les plus fragiles. Plutôt que de s'attarder sur les cas (tirés au passage d'histoires réelles), Maïwenn préfère filmer la vie de ces flics au jour le jour. L’œil de Mélissa, héroïne-photographe discrète mandatée pour la réalisation d'un livre par le Ministère de l'intérieur, photographie l'unité de police sous un jour intime. Maïwenn, elle-même, interprète la jeune photographe. Avec toujours cette manière de fiction-vérité qui pose le spectateur en témoin, Maïwenn nous mène très loin dans les chamboulements moraux. Car, comment faire avec l'horreur de l'inceste ou de l'abandon d'enfant ?... Comment vivre avec ces témoignages d'un père incestueux qui trouve ça normal, d'un grand-père qui ne comprend pas ce que lui reproche sa petite-fille, d'une mère SDF prête à abandonner son enfant pour qu'il ne dorme plus dehors avec elle ?... La réalisatrice choisit de nous rendre attachants chacun de ces flics, de shooter l'indicible au-delà des apparences comme le fait Mélissa avec son Leika. Ainsi, la descente dans le camp de Roms où les enfants sont embarqués pour ne plus être les travailleurs-esclaves de leurs parents, l'une des scènes clé du film, évidemment pas sans rappeler un épisode noir de ces dernières années.  
Force fragile
Et Polisse est alors comme un désir fort de rendre une humanité à des personnes en perpétuelle bataille entre l'amour et la haine. Mélissa avec son appareil photo ne les juge pas, à tel point que cela déconcerte certains des fonctionnaires qu'elle suit quotidiennement (étonnant Joey Starr). Il y a énormément de cœur chez Maïwenn. Peut-être trop. Après avoir rendu des comptes à sa propre famille dans son premier long-métrage à tendance border line (le chaotique Pardonnez-moi, 2006), Polisse affiche une maturité plus accomplie. Et la réalisatrice a le talent des artistes qui ont souffert. De ceux qui font tout pour être aimés parce qu'ils ont connu l'absence, la négligence ou l'abandon. L'absence de cœur. Alors... ces flics, héros mal aimés, sont-ils d'abord des hommes avec leurs cicatrices ? Maïwenn, à fleur de peau donne une des réponses à la question. Ça déborde de force fragile et on en redemande.

 © Corinne Bernard, février 2012. Parution : vivrabarcelone.com

Polisse, un film de Maïwenn, avec Karin Viard, Marina Foïs, Joey Starr, Nicolas Duvauchelle... À l'affiche en Espagne, le 24 février 2012.





22.2.12

Take Shelter... apocalyptique

 
Remarqué au festival de Cannes 2011 et au Sundance Film Festival, Take Shelter est un de ces joyaux discrets du cinéma indépendant américain. Jeff Nichols y raconte une Amérique anxieuse, foudroyée par le chaos démarré avec les attentats de 2001. Révélation d'une Amérique fragile. Ici, le chaos s'en prend à la famille, berceau de l'American way of life, sous forme d'annonciation apocalyptique née dans la tête d'un père de famille en pleine crise existentielle. Take Shelter, mettre à l'abri, est le fil d'Ariane du film et l'obsession d'un homme persuadé que la fin du monde est proche. Ouvrier de chantiers de construction dans une Amérique modeste, une humble maison avec des champs à perte de vue, une femme belle et aimante qui vend ses broderies dans les marchés, et une fillette sourde-muette que l'on va opérer bientôt, jusque là tout va à peu près bien. Mais Curtis Laforche fait des cauchemars dans lesquels apparaissent les siens sous un orage destructeur, parfois il « pleut » même des oiseaux comme chez Hitchcock. Curtis est-il vraiment en train de rêver ? Est-il éveillé ? s'agit-il de prémonitions ? Le spectateur est sans arrêt baladé entre les cauchemars du héros et sa réalité, attiré vers cette psychose qui s'installe lentement dans la tête de ce père de famille.
L'Amérique brinquebalante
Jusqu'au moment où il se souvient de sa mère internée depuis l'âge de 30 ans pour schizophrénie. Il va la revoir, lui poser des questions auxquelles elle ne peut répondre. On pourrait en conclure que Curtis est bel et bien atteint d'un trouble psychiatrique. Persuadé qu'il est en train de devenir fou, il se laisse dépasser par cette angoisse de finir enfermé dans une institution. Il passe son temps à dire maladroitement aux siens son amour excessif... qu'il ne veut pas partir, s'éloigner de sa famille. Alors, il construit un abri dans le jardin, contre les tempêtes dévastatrices qui pourraient survenir et contre celles qui font trembler sa tête. Cet abris devient sa bouée de sauvetage, une frénésie salvatrice. L'espoir.
Une métaphore de la dégringolade de l'Amérique toute puissante ? de l'échec du modèle familial américain ? L'un des grands talents du cinéaste est de susciter le questionnement pendant tout le film et de parvenir à mettre nos nerfs en boule... Et LA question qui demeure encore après, cet abri pour sauver les siens était-il vraiment nécessaire ?...

© Corinne Bernard, février 2012.

Take Shelter, un film de Jeff Nichols, avec Michael Shannon, Jessica Chastain, Tova Stewart. 120 mn. À l'affiche en Espagne, le 4 avril 2012.