24.2.12

Polisse, au coeur du vrai


Polisse s'immerge dans le quotidien des flics de la BPM (Brigade de protection des mineurs) confrontés aux violeurs, pères incestueux et autres désaxés menaçant les plus fragiles. Plutôt que de s'attarder sur les cas (tirés au passage d'histoires réelles), Maïwenn préfère filmer la vie de ces flics au jour le jour. L’œil de Mélissa, héroïne-photographe discrète mandatée pour la réalisation d'un livre par le Ministère de l'intérieur, photographie l'unité de police sous un jour intime. Maïwenn, elle-même, interprète la jeune photographe. Avec toujours cette manière de fiction-vérité qui pose le spectateur en témoin, Maïwenn nous mène très loin dans les chamboulements moraux. Car, comment faire avec l'horreur de l'inceste ou de l'abandon d'enfant ?... Comment vivre avec ces témoignages d'un père incestueux qui trouve ça normal, d'un grand-père qui ne comprend pas ce que lui reproche sa petite-fille, d'une mère SDF prête à abandonner son enfant pour qu'il ne dorme plus dehors avec elle ?... La réalisatrice choisit de nous rendre attachants chacun de ces flics, de shooter l'indicible au-delà des apparences comme le fait Mélissa avec son Leika. Ainsi, la descente dans le camp de Roms où les enfants sont embarqués pour ne plus être les travailleurs-esclaves de leurs parents, l'une des scènes clé du film, évidemment pas sans rappeler un épisode noir de ces dernières années.  
Force fragile
Et Polisse est alors comme un désir fort de rendre une humanité à des personnes en perpétuelle bataille entre l'amour et la haine. Mélissa avec son appareil photo ne les juge pas, à tel point que cela déconcerte certains des fonctionnaires qu'elle suit quotidiennement (étonnant Joey Starr). Il y a énormément de cœur chez Maïwenn. Peut-être trop. Après avoir rendu des comptes à sa propre famille dans son premier long-métrage à tendance border line (le chaotique Pardonnez-moi, 2006), Polisse affiche une maturité plus accomplie. Et la réalisatrice a le talent des artistes qui ont souffert. De ceux qui font tout pour être aimés parce qu'ils ont connu l'absence, la négligence ou l'abandon. L'absence de cœur. Alors... ces flics, héros mal aimés, sont-ils d'abord des hommes avec leurs cicatrices ? Maïwenn, à fleur de peau donne une des réponses à la question. Ça déborde de force fragile et on en redemande.

 © Corinne Bernard, février 2012. Parution : vivrabarcelone.com

Polisse, un film de Maïwenn, avec Karin Viard, Marina Foïs, Joey Starr, Nicolas Duvauchelle... À l'affiche en Espagne, le 24 février 2012.





22.2.12

Take Shelter... apocalyptique

 
Remarqué au festival de Cannes 2011 et au Sundance Film Festival, Take Shelter est un de ces joyaux discrets du cinéma indépendant américain. Jeff Nichols y raconte une Amérique anxieuse, foudroyée par le chaos démarré avec les attentats de 2001. Révélation d'une Amérique fragile. Ici, le chaos s'en prend à la famille, berceau de l'American way of life, sous forme d'annonciation apocalyptique née dans la tête d'un père de famille en pleine crise existentielle. Take Shelter, mettre à l'abri, est le fil d'Ariane du film et l'obsession d'un homme persuadé que la fin du monde est proche. Ouvrier de chantiers de construction dans une Amérique modeste, une humble maison avec des champs à perte de vue, une femme belle et aimante qui vend ses broderies dans les marchés, et une fillette sourde-muette que l'on va opérer bientôt, jusque là tout va à peu près bien. Mais Curtis Laforche fait des cauchemars dans lesquels apparaissent les siens sous un orage destructeur, parfois il « pleut » même des oiseaux comme chez Hitchcock. Curtis est-il vraiment en train de rêver ? Est-il éveillé ? s'agit-il de prémonitions ? Le spectateur est sans arrêt baladé entre les cauchemars du héros et sa réalité, attiré vers cette psychose qui s'installe lentement dans la tête de ce père de famille.
L'Amérique brinquebalante
Jusqu'au moment où il se souvient de sa mère internée depuis l'âge de 30 ans pour schizophrénie. Il va la revoir, lui poser des questions auxquelles elle ne peut répondre. On pourrait en conclure que Curtis est bel et bien atteint d'un trouble psychiatrique. Persuadé qu'il est en train de devenir fou, il se laisse dépasser par cette angoisse de finir enfermé dans une institution. Il passe son temps à dire maladroitement aux siens son amour excessif... qu'il ne veut pas partir, s'éloigner de sa famille. Alors, il construit un abri dans le jardin, contre les tempêtes dévastatrices qui pourraient survenir et contre celles qui font trembler sa tête. Cet abris devient sa bouée de sauvetage, une frénésie salvatrice. L'espoir.
Une métaphore de la dégringolade de l'Amérique toute puissante ? de l'échec du modèle familial américain ? L'un des grands talents du cinéaste est de susciter le questionnement pendant tout le film et de parvenir à mettre nos nerfs en boule... Et LA question qui demeure encore après, cet abri pour sauver les siens était-il vraiment nécessaire ?...

© Corinne Bernard, février 2012.

Take Shelter, un film de Jeff Nichols, avec Michael Shannon, Jessica Chastain, Tova Stewart. 120 mn. À l'affiche en Espagne, le 4 avril 2012.

15.2.12

Shame ou la honte de ne pas aimer



Brandon a tout pour lui. Cadre supérieur au physique de rêve à faire pâlir n'importe quel éphèbe de pacotille. Il vit dans un appartement cosy à New York et sa vie pourrait être assez banale pour un privilégié. Mais Brandon est un sexaolique ou sexe-addict, comme on voudra. Il passe son temps à se masturber et à regarder des films X, même quand il est au bureau. Jouisseur. Il jouit comme d'autres se font des rails ou boivent de l'alcool. Et, de putes pas chères en call-girl distinguées, il se promène dans un New York de cinéma à la recherche de l'émotion pure qu'il ne sait pas, ne connaît pas. Sa soeur surgit soudain chez lui, aux abois, semer la pagaille dans cette "joyeuse" vie aussi insipide qu'un smartphone. Vide. Sa soeur Sissy... blonde et diaphane, fragile chanteuse de cabaret chic. Écorchée vive qui s'accroche à un frère aussi paumé qu'elle. Un frère et une soeur, où l'inceste plane, en quête d'amour. Mais quel est-il ce amour ? Un duo de bras cassés perdus dans la grande ville qui a sa part belle dans cet opus du déjà grand Steve McQueen. Où l'on voit Michael Fassbender-Brandon courir dans les rues la nuit. Fuir l'impossibilité d'aimer tandis que sa jeune soeur se tape son chef dans sa propre chambre. Et quand il croit enfin trouver la possibilité d'une alter-ego sous les traits d'une collègue de travail, Brandon se bloque, se fige, lui le Casanova ne peut faire l'amour avec elle. Brandon est malade et ça se voit, il nettoie tout sur son passage, époussette comme il baise. Sa vie doit être propre sans un fil qui dépasse. Il se sent sale à l'intérieur. Son chef qui lui a confisqué l'ordinateur le temps d'un reset lui lance : « ton disque dur est sale, très sale !»
Dorian Gray
On pourra parfois reprocher à McQueen la métaphore facile mais on loue sa manière de filmer la détresse d'un homme blessé par le vide de son coeur. Incendié, dévoré tout entier par cette privation d'amour. Et cette tristesse... Comme la peur d'entrer dans la vie avec ses failles, ses rues tortueuses. Comment mieux que Steve McQueen raconter l'impossibilité d'aimer qui frappe tant de personnes par les temps qui courent ? Shame serait une métaphore filée de notre société où l'incommunicabilité est reine malgré les réseaux sociaux et autres miroirs aux alouettes... Et l'on ne peut pas ne pas songer à Dorian Gray, riche, beau, dépravé et si seul. Shame, ce n'est pas un titre pour la honte du sexe dans un monde puritain, c'est la honte de ne pas aimer. C'est bien cela que tente de cacher le héros du film. Sa véritable honte et sa détresse. Le sexe est alors pour lui un jeu si évident, comme une parade...

© Corinne Bernard, février 2012. Parution dans vivreabarcelone.com, février 2012.

Shame, un film de Steve McQueen, avec Michael Fassbender, Carey Mulligan, James Badge Dale, Nicole Beharie.  Sortie en salles en Espagne le 17 février.