27.3.12

Goya, Ombres et Lumières


Vol de sorcières, 1798. Musée national du Prado, Madrid.


La Maja vêtue, 1800-1807. Musée national du Prado, Madrid.

Aun aprendo, 1825-28. Musée national du Prado, Madrid.


Pour fêter ses dix ans, Caixa Forum Barcelona présente une expo consacrée à Goya. « Luces y sombras » est organisée en coproduction avec le musée du Prado. À voir jusqu'au 24 juin.

Luces y sombras, Ombres et lumières, n'est pas une « anthologie de l'oeuvre de Goya mais plutôt une exposition sur des aspects plus personnels de son oeuvre», soulignait Miguel Zugaza, directeur du musée national du Prado, lors de la présentation de l'exposition. Pour cette première à Barcelone consacrée au peintre espagnol, le choix a été fait de 27 toiles, 44 dessins, 23 estampes et 2 lettres manuscrites. Des pièces parmi lesquelles une série impressionnante issue de rêves où Goya, en effet, se dévoile sous ses aspects plus intimes. Le rêve est pour lui l'exutoire à une société dont il n'aime pas toutes les figures. Ainsi, la tauromachie ou la religion, deux sujets forts, deux thèmes chers à l'Espagne de son siècle et que Francisco de Goya n'apprécie pas. On voit, par exemple, à travers certaines toiles et estampes sur les taureaux, la dénonciation de la violence de l'humanité. Et il n'hésite pas à donner des ailes au taureau, l'invitant à s'envoler, pour échapper au jeu maléfique des hommes (El toro mariposa. Fiesta en el ayre. Buelan buelan, vers 1825-1828, dessin). La série de dessins Caprichos (Caprices, 1799) représente souvent des êtres ou animaux ailés. Des femmes ailées, symbole d'inconstance... pour l'artiste aux nombreuses histoires d'amour. Volaverunt, autre estampe, représente une femme avec des ailes de papillon sur la tête (identifiée comme son amie la duchesse d'Albe). Volaverunt, le vocable latin s'utilisait alors pour exprimer ce qui était perdu, ou qui manquait : la raison, la constance. De cette amitié-amoureuse entre le peintre et son modèle sont nés deux tableaux célèbres, La Maja nue et La Maja vêtue, cette dernière est l'une des toiles les plus connues que l'on peut voir ici, aux côtés du non moins fameux Parasol (1777), œuvre de commande des Princes des Asturies. 
Les Sorcières
Et puis, pour exorciser ses angoisses toujours et son mécontentement envers une société où il ne se sent pas à sa place, Francisco de Goya peint en 1798 un tableau saisissant. Vuelo de brujas, Le Vol des sorcières (1798), est une métaphore de la connaissance et de l'ignorance. Soit une nouvelle Allégorie de la Caverne où l'ignorance est représentée par un homme se cachant la tête avec une couverture pour ne pas voir un jeune paysan emporté dans un vol vers la lumière par trois hommes (les sorcières, ici symboles du savoir). Le peintre représente aussi les sorcières dans sa série de dessins Caprices, elles sont alors la métaphore de la réalité. Vers la fin de l'exposition, comme au début, sont montrés des autoportraits. Goya, comme souvent les artistes, était préoccupé par la mort, mais sa vie artistique et sa soif de connaissances, ses voyages, l'animent jusqu'au bout à poursuivre son travail. Et l'on peut voir un autoportrait où il se dévoile très vieux, un dessin où il pousse le détail jusqu'à ce regard aqueux des yeux qui ont vu tant d'années défiler. Il s'agit de l'une des œuvres réalisées à Bordeaux, dernière étape de sa vie. Il est comme un sage, le dos vouté, une canne à chaque main pour s'appuyer. Il nous regarde en laissant apparaître un léger sourire malicieux derrière une longue barbe grise... En haut à droite du dessin, Goya a écrit Aun aprendo, J'apprends encore (1825-1828)... Tout est dit.

© Corinne Bernard, mars 2012. Parution : vivreabarcelone.com

Luces y sombras (Ombres et lumières), exposition visible jusqu'au 24 juin 2012 à Caixa Forum Barcelona, av. Francesc Ferrer i Guàrdia, 6-8, Barcelone.
Du lundi au vendredi, de 10 h à 20 h. Samedi et dimanche, de 10 h à 21 h. Horaire spécial jusqu'au 20 mai : mardis et jeudis, ouvert jusqu'à 22 h. Entrée libre.

14.3.12

La Morada del Hombre ou l'habitat de nos vies




La Fondation Foto Colectania et la Fondation Suñol présentent une expo photo de la collection de Martin Z. Margulies. La Morada del hombre est une promenade à travers 165 photos prises au cœur de notre habitat et de nos vies par des photographes aussi illustres que Berenice Abbott ou Walker Evans. Un rendez-vous barcelonais donné jusqu'au 16 juin 2012.

Les Fondations, Colectania et Suñol, proposent une collection précieuse où sont réunis quelques-uns des plus beaux clichés d'artistes au panthéon de l'histoire de la photo, mais aussi de ses héritiers tels que Gregory Crewdson ou Jeff Brouws. La Morada del hombre, ou L'Habitat de l'homme, illustre qui nous sommes et notre façon d'appréhender nos lieux.  La société, l'habitat, le travail, tout ce qui nous environne, c'est le propos de l'exposition. À la fondation Colectania, d'abord, qui distille les deux premières parties de l'expo. Construire, habiter... les territoires humains vus par Lewis Baltz, Ed Ruscha, Stephen Shore ou Frank Gohlke, ont quelque chose du no man's land, des sites industriels, des dépôts, des routes surmontées de quelque panneau publicitaire, des pylônes électriques... autant de paysages négligés par l'homme, comme abandonnés à leur triste état d'objets de seconde zone. Stephen Shore s'arrête sur les traces laissées par la société de consommation, ici, les frigidaires d'épiceries de la route (Unititled 17B, 72 et Tucumcari, New Mexico, July, 1972). Jeff Brouws, choisit un entrepôt désaffecté en attente de démolition (Former Warehouse Undergoing demolition and Gentrification Buffalo, NY, 2001) ou un bar aux portes définitivement fermées (Abandoned Neighborhood Bar on Ohio Steet Buffalo, NY, 2002). 
Être dans le monde
Le deuxième espace, Estar en el mundo, Être dans le monde, analyse les multiples façons d'aborder la vie et la société, par le travail, le rapport aux autres ou les loisirs. On y voit les clichés de quelques-uns des photographes les plus fameux comme Berenice Abbott. Une photographie montre la place du premier quartier composé d'immeubles destinés aux plus démunis, principales victimes de la Grande Dépression (Court of the First Model Tenement in New York City 1325-1343, 1st Ave. Manhattan, 16 mars 1936). Plus loin, Dorothea Lange, la photographe aux prises avec la réalité ouvrière de la même période sombre de l'histoire, nous montre le visages des gens de peu, les oubliés du fameux rêve américain. Lee Friedlander préfère les hôtels aux chambres vides de Baltimore, province chère à John Waters, ici seules les télés sont allumées pour montrer qu'il y a bien des hommes qui y vivent (Baltimore, série The Little Screens, 1962). August Sander, l'un des maîtres allemands du portrait, fait poser un couple d'enfants. Ils se tiennent droits et fiers, en petites robes à col Claudine et pantalons courts pour le jeune garçon (Zwillinge, c. 1925), ses marchands laitiers posent aussi avec grande noblesse (Lackierer, 1932). Helen Levitt interroge la ville, la société et ses masques dans la ville. Où les habitants de New York sont les rois du monde et des groupes d'enfants jouent dans ses rues. Probablement les plus impressionnants par la force qu'ils dégagent, les portraits de Jackie Nickerson et de Pieter Hugo. Un ramasseur de thé au Malawi ou ce guerrier montreur de hyènes au Nigeria. L'humanité comme nulle part ailleurs se lit sur ces deux visages, l'un modeste, l'autre, fier de contrer la férocité de l'animal hurleur.
La solitude dans la ville
La très select fondation Suñol offre à voir la dernière partie du triptyque : Flux, signes et symboles. Le fil conducteur est que rien ne demeure, avec pour point d'orgue des photos des ravages matériels provoqués par l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans et des portraits de quelques habitants qui ont survécu et qui tentent de refaire un quotidien dans une ville désolée (série New Orleans, 2006, Jeff Brouws). D'autres tornades ont précédé celle de New Orleans et l'on peut voir le squelette d'une petite ville abandonnée, désormais vide de tout âme. Seule trace d'une société, ce frigidaire trônant au milieu d'un paysage aux arbres nus et aux maisons éventrées (Joel Sternfeld, After a Tornado, Grand Isle, Nebraska, juin 1980). Enfin, très inspirée par l'univers du peintre Edward Hopper où la solitude et la nuit envahissent la toile, cette magnifique photo de Gregory Crewdson (Merchant's Row, été 2003). Dans une soirée bleue d'été, une femme enceinte s'apprête à traverser une avenue vide, absorbée et regardant droit devant elle, tandis qu'un homme dans sa voiture, fait de même, ne la voit pas... soit la solitude et l'incommunicabilité de l'habitat humain. L'envers du décorum américain.

© Corinne Bernard, mars 2012. Parution : vivreabarcelone.com
 
photos : 1) © Gregory Crewdson, Untitled (Merchant's Row), été 2003. The White Cube, Londres. 2) William Eggleston, Untitled (Blue Car on Suburban Street), Memphis, TN, 1970, Dye Transfer, 30x45 cm. © Eggleston Artistic Trust, Courtesy of Cheim and Read, New York. 3) © Lee Friedlander, Florida, 1963. Fraenkel Gallery, San Francisco.

Exposition visible jusqu'au 16 juin 2012, à la Fondation Colectania (Julian Romea, 6 D2, du lundi au samedi, de 11 h à 14 h et de 16 h à 20 h, www.colectania.es) et à la Fondation Suñol (Passeig de Gràcia, 98, du lundi au samedi, de 16 h à 20 h, www.fundaciosunol.org).