25.10.12

Warhol et la Factory, des images



Andy me photographiant, et toi aussi, 1986© Christopher Makos
Edie Sedgwick utilisant l'unique téléphone de la Factory, 1965-1967© Stephen Shore
© Brigid Berlin, sans titre, 1969-1970

Un parcours jouissif dans les coulisses de la Factory avec ses fêtes, ses expos, ses groupies... Des photos de Cecil Beaton en passant par Stephen Shore et Jonas Mekas, mais aussi par les polaroïds d'Andy Warhol. "De la Factory au monde : la photographie et la communauté de Warhol", une expo proposée au Palau de la Virreina, en plein cœur de Barcelone, jusqu'au 25 novembre 2012.

La Factory était un grand laboratoire new yorkais qui distillait de l'art et du glamour, une certaine aura toute particulière à ces années 60-70 et 80 où l'art s'accomodait du scandale et des drogues, histoire de provoquer mais surtout, de créer. La publicité, la presse, la photo, étaient alors une condition sine qua non de l'existence de la Factory. L'art et les postures. À travers les photos montrées ici, on observe à quel point Andy Warhol était marqué par ce qu'il nommait sa "social desease", sa maladie sociale. Cette frénésie de fête, d'être partout, de ne rien manquer de ce qu'il y a à voir, de toutes les soirées. Être toujours auprès des happy few, les plus beaux de New York. Démarrée en 1962, la Factory est le lieu de toutes les rencontres, des amis, des amants, des curieux, des groupies telles que la diaphane Edie Sedgwick. Warhol est depuis lors celui qui aura le plus marqué l'histoire de l'art et changé totalement son esthétique et sa manière de se mouvoir. Une métamorphose s'opère dans l'espace socio-culturel d'une ville et à échelle internationale. La Factory est dès ses débuts le symbole de la dynamique, de l'expérimentation, de la performance, bref de l'art en mouvement, in progress. Une communauté de plasticiens, cinéastes, musiciens s'est rassemblée pour produire quantité de pièces majeures. La photo n'est jamais délaissée et Warhol développe une forme d'obsession pour cet objet qui lui permet d'immortaliser, voire de sacraliser des moments de création tous azimuts. Elle lui permet aussi de montrer l'autre côté du miroir, l'envers du décor de ce grand projet. Avec la photo, il immortalise tous les événements Factory. Le polaroïd devient une prolongation de son travail et il réalisera 13 000 images entre 1976 et 1987. Lui, qui à travers le Pop Art voulait désacraliser la peinture, en faire un objet public bien visible, ne pouvait trouver mieux que l'usage du Polaroïd. L'instantanéité. Andy Warhol côtoie les meilleurs photographes, journalistes, artistes ou photographes de mode tels que le célèbre Cecil Beaton dont on peut voir quelques clichés pris dans les locaux du groupe, à Union Square West, New York. Où l'on observe cette volonté de provocation, de se démarquer de toute posture académique. Une explosion de moments fous et de parcelles plus intimes c'est ce qu'on voit aussi à travers les images de Nat Finkelstein, Jonas Mekas, Billy Name, Brigid Berlin, Christopher Makos ou Stephen Shore. Quelques signatures illustres de la photo, Andy Warhol a toujours su s'entourer.
L'univers Factory
Des clichés en noir et blanc, des portraits couleurs de Edie Sedgwick, l'égérie Pop Art tombée sous les griffes parfois blessantes du mentor Warhol, du haut de sa fragilité. Il y a le Velvet Underground porté par John Cale, Lou Reed, Nico... et puis le sulfureux acteur Joe Dallesandro (on l'aperçoit dans le court-métrage de Jonas Mekas, Scenes from the Life of Andy Warhol, 1963-1990). Le film de Mekas montre aussi la première apparition publique du Velvet Underground, et le quotidien visible de Warhol. Une fascination, que l'on aime ou pas ses oeuvres. Soup Campbell, sérigraphies, performances délirantes. Que cet univers plastique nous touche ou pas, il fascine aujourd'hui comme il a fasciné toute une génération Pop Art.  Une génération flirtant avec John Lennon, Lou Reed, Jackie O., Basquiat et tous ceux qui évoluaient dans un univers excitant où le mot d'ordre était de se démarquer des autres. Et, de Divine à Blondie en passant par Yoko Ono, Patti Smith ou David Bowie (en 1971, le musicien publie Hunky Dory où figure le titre Andy Warhol), les icônes s'inspiraient de l'univers Factory. Un laboratoire artistique vertigineux porté par la fête, la musique, les drogues, les stars... Une curiosité sans concessions. Andy Warhol aura réussi cette gageure de sortir les arts-plastiques de l'immobilité de certains musées pour les offrir à la lumière des rues de New York et d'ailleurs. Beaucoup suivent encore ce sillage fantastique.
© Corinne Bernard, octobre 2012. Parution : vivreabarcelone.com
Exposition visible jusqu'au 25 novembre 2012 au Palau de la Virreina Centre de la Imatge ( Rambla, 99), Barcelone (Métro : Catalunya, Liceu). Du mardi au vendredi et dimanche et fêtes, de 10 h à 20 h. Entrée libre. http://lavirreina.bcn.cat/

18.10.12

Barcelone, 1957. Leopoldo Pomés

Mère et fille, La Rambla, 1957 Gelatina de plata, copia de época, 19x29 cm. © Leopoldo Pomés.
Calle Balmes, 1958. Gelatina de plata, copia actual, 26x38 cm.© Leopoldo Pomés
Métro, 1957. © Leopoldo Pomés
Solidaridad Nacional, 1957. Gelatina de plata, copia actual, 28,5x39 cm. © Leopoldo Pomés
La Vasquita, 1958. © Leopoldo Pomés

Un homme de Barcelone, 1960. Copie actuelle. © Leopoldo Pomés

La fondation Foto Colectania expose les photos de Leopoldo Pomés (Barcelone, 1931). À l'origine une commande de l'éditeur Carlos Barral qui n'a jamais vue le jour, ces 80 photos de la Barcelone de 1957 sont enfin visibles et proposées en même temps qu'un livre coédité par la fondation et La Fábrica.
Barcelona 1957. Leopoldo Pomés est une promenade sublime dans une ville de la fin des années 50 aux parfums éclectiques. Du Raval au Parallelo, des quartiers bourgeois de l'Ensanche (Eixample) à la populaire promenade de la Rambla, le jeune Leopoldo Pomés se promène toute une année avec son appareil photo pour croquer les différents visages de la capitale catalane. Il en résulte un univers superbe où l'on découvre une Barcelone passée. À des kilomètres de celle d'aujourd'hui. Une ville avec ses habitants, une atmosphère et une âme véritables. Des photos parfois volées, de passants, de silhouettes et de visages où l'objectif du photographe saisit avant tout des instants de la vie des rues. Des petites filles dans une cour d'école, des bourgeoises à talons hauts et petite robe noire des quartiers chics, un vieil homme solitaire en costume et chapeau clair traversant une immense place vide bordée de voitures, des adolescents jouant au milieu d'un terrain vague du quartier périphérique de Sant Andreu, des passantes sur la Rambla, des vendeurs ambulants du barrio Chino (Raval)... Ou encore ce jeune garçon dans la rue qui tient en paravent la Une de Solidaridad Nacional, quotidien phalangiste qu'il vient d'acheter. 
Les parfums de Barcelone 
Des visages qui formaient une Barcelone multiple où l'on croisait la richesse mais aussi l'extrême pauvreté de ces années franquistes. Leopoldo Pomés vouait à sa ville des sentiments contraires, comme il le rappelle lui-même aujourd'hui : "J'en étais amoureux et à la fois je la haïssais. J'aimais et je détestais ce que je voyais dans les rues. Quand j'ai fait ces photos pour le livre, ce qui m'intéressait le plus était de capter l'atmosphère, ce qui se vivait au quotidien dans la ville, les silhouettes, les gens." L'atmosphère d'une Barcelone révolue c'est ce que l'on ressent en regardant les photos de cette exposition. Le plaisir, le bonheur de sentir un climat qui nous précipite dans ces années-là. Avec une Rambla des pauvres et des promeneurs du dimanche, une Rambla des vieux du quartier assis sur les chaises en bois et des enfants du voisin barrio Chino... Années troubles et captivantes de Barcelone. Le photographe nous raconte toute cette période en noir et blanc. Noir et blanc comme une ville abritant deux mondes, celui qui avait gagné la guerre et l'autre, celui des perdants. Deux mondes évoluant dans des quartiers opposés. Et si les temps ont changé, si Barcelone n'a plus rien en commun avec les images de Leopoldo Pomés (sa célèbre Rambla n'accueille plus que des touristes), ses habitants conservent encore quelques volutes de son parfum original.
© Corinne Bernard, octobre 2012. Parution vivreabarcelone.com
Exposition visible jusqu'au 26 janvier 2013 à la Fondation Foto Colectania, Barcelone (Julián Romea, 6 D2). Du lundi au samedi de 11 h à 14 h et de 16 h à 20 h. Fermé dimanches et fêtes.
Catalogue de l'exposition : "Barcelona 1957. Leopoldo Pomés" (éd. Foto Colectania - La Fábrica, 2012).

17.10.12

La magie Holy Motors




Et s'il n'y avait qu'un film à voir en cette année 2012 ? Si nous n'avions pas d'autres possibilités que d'aller voir un seul et unique trésor parmi la pléthore de propositions... Il faudrait porter son choix sur le plus inhabituel, le plus extravagant, le plus complet, le plus téméraire, le plus déstabilisant, le plus fou des films. Choisir l'œuvre qui dévoilerait ce qu'on a rarement vu à l'affiche ces temps-ci : la lumière dans les ténèbres.
Holy Motors serait alors le meilleur choix. Leos Carax invite le spectateur à une odyssée dans une Limousine immaculée mais pas pour un tour de frime dans Paris, non, plutôt pour un tour de vie, de plusieurs vies. Nous voyageons en compagnie de Monsieur Oscar (Denis Lavant). Un homme aux airs de tueurs. Dans sa limousine il change de visages, porte des masques, des perruques, tout au long de cette journée hors du temps. Il est tour à tour homme d'affaires, père de famille, mendiante, monstre humain... Il croise les beaux visages de personnes désolées (Eva Mendes, Kylie Minogue), entre dans leur vie comme un personnage dans la vie d'un spectateur. Avec lui, nous traversons un Paris de cinéma (ah, la merveilleuse scène dans les vestiges de l'emblématique Samaritaine). Entre science-fiction et décalage contemporain, Leos Carax demeure ce fameux "Enfant terrible" aux films inclassables. Le cinéaste nous prend lui-même par la main dès les premières minutes pour nous convier au spectacle et nous montrer, côté scène, une salle remplie de spectateurs. C'est bien cela, il nous souhaite à la fois acteur et spectateur.  Et nous entrons alors dans un univers où nous nous perdons d'abord, l'art majeur de Carax étant dans l'absence de tout repère facile. 
Denis Lavant-Monsieur Oscar interprète plusieurs rôles, plusieurs morceaux de vies hors du commun ou même banales. Comme un tueur accompli et discipliné il remplit un cahier des charges, des lieux, des personnes à rencontrer, à tuer ou à sublimer. Nous, spectateur, sommes promené au centre de mirages. À travers la caméra, objet focal et catalyseur, nous vivons la magie. Il suffit de se laisser porter sans chercher l'issue. Des images incroyables surgissent pour rappeller que le cinéma, la vie, le théâtre, sont imbriqués dans une sorte d'étrange collusion. Monsieur Oscar demande à Céline (superbe Édith Scob dans le rôle de chauffeur-ange gardien) : "où sont les caméras ? autrefois on les voyait..." Monsieur Oscar est-il une sorte "d'acteur à gages" ? Est-il simplement en train de réinterpréter des morceaux ou des fantasmes de sa propre vie ? Au final, n'est-ce pas le rôle du cinéma que de nous bluffer totalement, que de nous faire oublier les caméras ? C'est en tout cas la question que semble poser le réalisateur de Mauvais sang, à travers cette œuvre totalement hors-champ. À voir et à revoir aussi.

© Corinne Bernard, octobre 2012. Parution : vivreabarcelone.com

Holy Motors, de Leos Carax, avec Denis Lavant, Edith Scob, Michel Piccoli, Kylie Minogue, Eva Mendes, Élise Lhomeau... À l'affiche en Espagne, le 16 novembre 2012. 
Prix du meilleur film et de la mise en scène au festival international de cinéma fantastique, Sitges 2012.

1.10.12

Cosmopolis ou l'emprise du chaos




Cosmopolis promène le spectateur dans une limousine insonorisée qui n'a pas de fin pendant que le monde s'écroule dehors. Dans la somptueuse américaine, un jeune et célèbre trader qui a presque tout pour lui, traverse la ville pour aller chez son coiffeur. Un héros désabusé et paranoïaque. À trop penser que le Dollar régnait en maître du monde, il se fait chaparder tout son empire financier par une valeur en hausse, le Yuan... et v'lan ! la Chine en pleine figure. La paranoïa  de notre héros dans sa Limo, il est persuadé qu'on cherche à l'assassiner, est la parano de tout un pays aux prises avec ses tourments engendrés par une société qui se porte plutôt mal. C'est la crise, cela n'aura échappé à personne. Et tandis que nous ne quittons pas le trader calfeutré dans ce qui pourrait être aussi bien un Tank, on peut voir à travers les fenêtres, le chaos d'un monde qu'il ne connaît pas. Celui de la rue et des gens de peu, celui d'un capitalisme sur le déclin. Un monde en flammes. Altermondialistes, anarchistes (on notera l'apparition éclair et ubuesque de Mathieu Amalric en nihiliste fou furieux), indignés, apparaissent comme dans un second film. Heureuse mise en abyme. Outre le trublion Amalric, une autre apparition hexagonale est celle de la belle Juliette Binoche en marchande d'art hypersexuée, pour l'une des scènes de sexe d'un héros si exténué qu'il n'y trouve aucune extase. Il ne couche pas avec sa femme, blonde surnaturelle et vaporeuse qu'il rejoint dans un café (rare scène extérieure du film), lui préférant des aventures fulgurantes dans la longue voiture.
Le message de Don DeLillo sur un pays en dérive et un héros en dehors du réel aurait mérité mieux à l'écran. Cosmopolis déçoit. On s'y ennuie beaucoup. Il est une sorte de (trop) long lamento dans une Limousine porté par une logorrhée épuisante (parfois codifiée par un lancinant jargon boursier), balancée froidement par un acteur insignifiant, à savoir l'adulé des ados du monde entier : Robert Pattinson alias Bob. Il faut dire que porter à l'écran le chef-d'œuvre extravagant et sombre de Don DeLillo semblait risqué. D'autres grands romans ont essuyé des échecs au moment de leur adaptation au cinéma. Comme si c'était tout à fait impossible et complètement casse-gueule d'adapter des monuments. On pense notamment au classique Don Quichotte, dont les versions d'Orson Welles (en 1955), ou de Terry Gilliam (en 1992),  demeurent des opus inachevés.
Évidemment, nous sommes bien chez Cronenberg et l'image lisse aux contours bien définis, les consonances théâtrales sont bien présentes dans Cosmopolis. L'esthétique est plus que soignée comme il se doit chez le cinéaste canadien. Mais la question qu'on peut se poser est de savoir pourquoi Cronenberg a choisi un acteur au charisme aussi évident que celui d'un mollusque, pour incarner un personnage omniprésent sur chaque plan du film ? L'engouement cinéphilique pour Robert Pattinson demeure pour nous un véritable mystère. Passer une heure quarante dans un véhicule, aussi luxueux soit-il, en sa triste et fade compagnie relève de la gageure pour le spectateur que nous sommes. Tout de même, cette livraison du cinéaste laisse songeur... Et si Cronenberg avait délibérément choisi cet acteur pour signifier à quel point le monde et ses satellites (en l'occurrence l'industrie du cinéma) étaient sur le point de sombrer dans l'emprise du chaos ?...

© Corinne Bernard, octobre 2012. Parution : vivreabarcelone.com

Cosmopolis, de David Cronenberg, avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, Sarah Gadon, Mathieu Amalric, Samantha Morton, Jay Baruchel... Sortie en salles en Espagne le 11 octobre 2012.