25.10.13

La Vie d'Adèle, bleue d'amour




Adèle a 15 ans, des parents qui la laissent vivre à son gré. Une vie simple entre le lycée, les repas en famille, les devoirs à faire pour le lendemain. Elle est studieuse et aime les livres. Adèle (Adèle Exarchopoulos) vit ses premières expériences sexuelles avec les garçons sans grand émoi. Elle est comme à côté de sa vie, semble détachée de tout, ne pas vibrer comme les autres filles de son âge. Elle est du genre pensive, ailleurs. Et puis, passe la fille aux cheveux bleus dans son champ de vision,  sur une place pleine de monde.  Son âme chavire à l'instant même. Elles auraient pu poser leurs regards ailleurs... "Il n'y a pas de hasard", lui dira Emma (Léa Seydoux) quelques jours plus tard, lors de leur première conversation dans le bar lesbien où Adèle la retrouve enfin, cette étrange fille aux cheveux bleus. Avant l'amour fou. Un coup de foudre, en tout cas.  Emma étudie aux Beaux Arts, c'est une artiste, tandis qu'Adèle s'imagine plus tard dans l'enseignement. Elle est comme un Coeur simple à la Flaubert. Emma assume pleinement son homosexualité, Adèle la découvre et la cache au grand nombre, ses copains, ses parents... Mais à Lille le monde est tout petit alors ses copines de lycée la bousculent, ne peuvent pas accepter l'autre manière d'aimer d'Adèle. Pourtant, elle aime et c'est tout ce qui compte. C'est ce duo qu'elle forme avec Emma qui lui permet de sentir les parfums de la vie, ressentir les choses enfin, vraiment. Hélas l'amour, de quelque rive qu'il appartienne, est parfois malmené, éreintant. On y perd des plumes. Chacune poursuit son destin professionnel aux antipodes de l'autre, Emma peint, prépare ses expositions, Adèle est institutrice. Et puis, on suit un peu leur vie de couple, on les voit faire l'amour moins souvent. Les orgasmes du début cèdent le pas à un quotidien moins magique, un amour plus sage. Alors Adèle finit par céder aux avances d'un collègue instituteur. Aller voir ailleurs si c'est plus émoustillant, elle qui ne connaît pas grand chose aux grands peintres, qui se sent à côté de la plaque parmi les amitiés intellectuelles et artistiques d'Emma. Oui, mais voilà, elle est entière la fille aux cheveux bleus, n'accepte pas les à peu près, les compromis. Préfère l'amour absolu, le chaud plutôt que le tiède. Et c'est à ce moment-là que la vie d'Adèle vire au chaos. Lui est-il possible de vivre sans la peau de celle qu'elle aime au-delà de la raison ? La peau. C'est bien cela aussi. La peau douce, aimée, dont elle ne peut se passer. 
Une oeuvre de peau, de chair...
La Palme d'Or 2013, est sans doute l'un des films les plus émouvants sur l'amour depuis In The Mood for love (Wong Kar-Wai, 2000), mais pas de comparaisons possibles, ils sont aux antipodes. La Vie d'Adèle est une oeuvre de peau, de chair... comme une histoire que l'on peut toucher, nous, spectateurs. Le film nous fait vivre "l'événement" amoureux de ses personnages au plus près, à travers des plans serrés. Une caméra subjective à quelques millimètres des actrices pour des scènes de sexe explicites, de repas gourmands, de tendresse dans un jardin, ou pour partager le sommeil profond d'Adèle, la bouche ouverte comme un bébé. Le réalisateur filme ses héroïnes sans distances, la peau de chacune, les corps nus, les visages qui soufflent, qui sourient, qui pleurent, qui respirent... les cheveux emmêlés d'Adèle. Il cadre le désir. Abdellatif Kechiche réussit le tour de force de nous faire vivre la passion, comme rarement au cinéma. En partie par cette manière unique de filmer et puis, par le jeu exceptionnel des comédiennes. Et nous ne voyons pas là uniquement un film sur une relation hors champ mais plutôt une œuvre à couper le souffle sur l'amour avec un grand A. Tout simplement.

 © Corinne Bernard, octobre 2013. (parution vivreabarcelone.com)


La Vie d'Adèle (La Vida de Adèle), un film d'Abdellatif Kechiche, avec Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos, Salim Kechiouche... D'après la bd Le Bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh. Palme d'Or au festival de Cannes 2013. À l'affiche en Espagne le 25 octobre 2013.


9.10.13

The Bling Ring, Sofia Coppla


Des demoiselles et leur meilleur ami en goguette dans Los Angeles by night. Mais qu'est-ce qui les branche tant au point d'aller voler les villas de leurs idoles Paris Hilton, Orlando Bloom ou Rachel Bilson ? Entrer dans les villas des people pendant qu'ils sont occupés ailleurs à des fiestas de strass et de paillettes... Ah, les sacro-saintes marques qui remplissent une vie. Vuitton, Cartier, Chanel... et toute la panoplie du fric c'est chic condimentée par l'aura populaire de ces stars en toc, voilà ce qui les fait vibrer. Surnommé par les médias The Bling Ring, ce gang de post-adolescents a réellement pillé comme on joue pour des millions de dollars, de 2009 à 2010. La filmographie de Sofia Coppola, de Virgin Suicides à Somewhere en passant par le Versailles-pop Marie-Antoinette, égrene le vide existentiel dans ce qu'il peut avoir de plus triste ou de plus dérisoire. Si l'avant dernier, Somewhere (2010), nous menait dans l'intimité d'un acteur paumé et rattrapé du plongeon dans la piscine par sa fille de onze ans, The Bling Ring montre la vacuité dans ce qu'elle comporte de plus anxiogène  : ce besoin de la combler en s'appropriant les objets clinquants de stars adulées, véritables modèles pour ces gamins de Los Angeles perdus entre stroboscopes quotidiens, cocaïne et scandales hollywoodiens. Le film raconte une tranche de vie de ces cinq-là. Une petite bande joyeuse vêtue du complet uniforme des magazines, uniques lectures extra-scolaires. La réalisatrice, cinéaste prodige, elle-même baignée depuis toujours dans l'univers affriolant du cinéma via sa célébrité de père, épingle les travers auxquels elle a su échapper mieux que d'autres enfants de stars ou de milliardaires (on ne pourra pas en dire autant de Paris Hilton...).  
Misfits 
Le spectateur suit le jeune gang, Misfits de notre siècle, dans ses virées nocturnes, entre clubs où vont danser leurs stars préférées (on y aperçoit d'ailleurs la demoiselle Hilton) et cambriolages. Le but avéré et non dissimulé de ces beaux gosses qui ont tout pour eux, ils ne viennent pas de la working-class, n'habitent pas des banlieues mornes, est de briller façon "bling-bling" à coup de sacs Louis Vuitton, montres Rolex et autres reflets de la richesse et des projecteurs. L'important étant de combler les trous d'une existence sans idéaux et sans imaginaire. Alors imiter à tout prix les people, icônes luxueuses, jusqu'à pénétrer dans l'intimité de leurs villas hollywoodiennes, porter leurs vêtements, leurs bijoux siglés. Et puis, s'en vanter dans les clubs et soirées privées avec autant d'emphase que possible :  "Waow ! vise un peu mes Manolo Blahnik fauchées chez Paris !" 
Un véritable jeu, un plaisir à poster sur Facebook qui leur fournit au passage adresses et emploi du temps de leurs starlettes à voler. La vacuité érigée en totem. Une fois de plus, Sofia Coppola met le doigt où cela fait mal. Une société sur le déclin, dénuée de repères hormis ceux du domaine des apparences... où tout devrait être aussi lisse et rutilant que les semelles d'une paire de Louboutin.

© Corinne Bernard, octobre 2013. Parution vivreabarcelone.com


The Bling Ring, un film de Sofia Coppola, avec Taissa Farmiga, Israel Broussard, Emma Watson... 90 mn. À l'affiche en Espagne le 11 octobre 2013.

26.9.13

L'Écume des jours


Du jazz et une histoire d'amour et de mort dans un monde fantaisiste où les souris parlent et les anguilles sortent des robinets des éviers, c'était le propos de connivence surréaliste proposé par Boris Vian via L'Écume des jours. Le roman demeure, avec le tout autre J'irai cracher sur vos tombes, celui que l'on cite volontiers lorsqu'on évoque l'oeuvre décalée du romancier. Quand on connaît l'univers tout aussi décalé du cinéaste Michel Gondry, on comprend ce choix (risqué) d'adapter le roman de Vian. Mais le projet, dans la lignée visuelle totalement magique de La Science des rêves ou de The Eternal Sunshine of the Spotless mind, ne réussit pas à nous faire décoller dans l'univers de cette histoire d'amour et de mort portée par l'impro jazzistique. Colin (Romain Duris) est un riche oisif et sans consistance, amateur de bons plats et de Duke Ellington, Chloé (Audrey Tautou) est une jolie demoiselle qui sent bon la fleur bleue. Il y aussi le cuisinier Casanova, interpreté par Omar Sy, et puis, le fidèle ami intellectuel (Gad Elmaleh) fou de Jean-Sol Partre jusqu'à en perdre totalement la raison. Un jour, Chloé tombe malade, un nénuphar grandit dans ses poumons, menace de l'étouffer... Tout ce petit monde évolue dans un théâtre imaginaire de papier mâché, de collages, et de décors placés dans un Paris improbable. Nous sommes bien chez Gondry. Mais le film reste sans grande consistance par son manque de rythme. Et toutes ces belles images finissent par lasser tant on s'ennuie. L'oeuvre de Vian est de ces romans qui nous semblent inadaptables à l'écran. Elle fait, bien plus qu'une autre, appel à l'imagination et au rêve sans limitation de vitesse. Gondry est l'un des réalisateurs les plus originaux du moment, sans aucun doute, mais pourquoi avoir sollicité chez Tautou une énième interprétation d'Amélie Poulain ? Du coup, la séance a des airs niais et désuets qui n'ont rien à voir avec le roman. L'Écume des jours était un tourbillon surréaliste, un envol sans concession au sein même du jazz pour raconter la mort et l'amour d'une manière tout à fait unique et inventive. Boris Vian avait réussi à mêler le phrasé de Duke Ellington à la musicalité des mots littéraires et oniriques. Le film est évidemment superbe dans sa mise en scène, mais n'offre pas l'émotion narrative qui permettrait au spectateur de se laisser emporter par l'émerveillement de ce qu'il voit. Il faudrait lire ou relire aussi le roman paru en 1947, installé à la terrasse d'un de ces fabuleux cafés de Barcelone, ne pas se contenter des babillages de Tautou et des hésitations d'un Duris pas très à l'aise dans la peau de Colin découvrant la cruauté de la vie. 

© Corinne Bernard, septembre 2013.


L'Écume des jours (La Espuma de los días), un film de Michel Gondry. Avec Romain Duris, Audrey Tautou, Omar Sy, Gad Elmaleh... À l'affiche en Espagne le 27 septembre 2013.  À noter, la version de deux heures, sortie en France au printemps, a été écourtée d'une trentaine de minutes pour l'adapter au marché étranger... 


16.9.13

Avant/Après 1992. Barcelone en goguette





Après le début des 80's et la Movida madrilène,  c'est à Barcelone qu'il faut être si l'on veut goûter du neuf. Le design et les lieux hors du commun qui l'accompagnent, surgissent d'entre les décombres d'une dictature qui avait plongé le pays dans une autarcie culturelle, à l'abri des villes en mouvement. Fin 80, Barcelone est la capitale espagnole du design contemporain. Architectes et stylistes de tous poils s'y installent, dessinent des endroits à la pointe de la déco. Aucune lampe, aucun mobilier, n'est laissé au hasard. Tout devient unique grâce aux créations d'artistes, architectes, designers, tels que Javier Mariscal, Eduardo Samsó, Guillem Bonet ou Alfredo Arribas. Leur cachet insuffle une image très contemporaine à la ville. Et, des quartiers de l'Eixample à Sant Gervasi, les espaces culturels et les clubs sont du meilleur style. Éblouissants. Les architectures et le graphisme léchés sont alors le point d'orgue de soirées débridées où la clientèle aussi soigne son look. Il serait facile de verser dans le cliché "avant c'était mieux" quand on compare cette Barcelone originale et authentique à celle d'aujourd'hui. Comme un grand saut dans l'espace-temps. D'une révolution culturelle post-franquiste en recherche d'émotions libertaires à une "involution" vers le grand manitou. L'internationale machine à broyer l'authenticité d'une ville. L'explosion qui fait se ressembler de plus en plus toutes les ambiances des grandes cités européennes. Alors, les lieux à la mode dans la Barcelone de l'avant-garde et de la contreculture sont-ils toujours là ? A-t-elle su préserver sa singularité ou, au contraire, a-t-elle totalement cédé à l'uniformisation Starbuck et H&M ? Que reste-t-il de ces lieux qu'on ne trouvait nulle part ailleurs ? Petite virée "Avant/Après" les Jeux olympiques de 1992.




La Cova del Drac : Tuset, 30.  Métro : Diagonal. 

Avant 92 : Situé au sous-sol du drugstore Drug-Drac-Store, c'est le temple du jazz. Dans les années 60, il est celui des auteurs-compositeurs de langue catalane, la Nova cançó, en réaction au castillan imposé par Franco. Lluis Llach, le plus célèbre d'entre eux, y a fait ses classes. Idéal pour boire un verre tard dans la nuit, dans une rue des beaux quartiers de Barcelone. Sa faune branchée, attirée par ses nombreux bars et pubs à la mode, la surnomme Tuset Street.
Après 92 : Rien à voir. Carrer Tuset 30, on trouve aujourd'hui le restaurant Tomato. Deux étages avec terrasse aux airs de multinationale propices aux déjeuners d'affaires des entreprises environnantes. Il propose aussi des cocktails, dont le sacro-saint gin-tonic, et ouvre jusqu'à trois heures du matin du jeudi au samedi. Il existe un autre caveau à jazz Cova del Drac, Carrer Vallmajor,  également dans le quartier de Sarrià-Sant Gervasi.



Moog : Arc del Teatre, 3.  Métro : Drassanes.

Avant :  Ouvert en 1915 sous le nom de Villa Rosa, c'était alors LE tablao flamenco de Barcelone. Dans les années 70 et jusqu'à fin 80, il est le club undergound de référence ouvrant ses portes à une jeunesse contestataire qui vient se défouler au son du pop-rock anglo-saxon et national mais aussi des premières notes électroniques venues de Berlin et des États-Unis.
Après :  Dans les années 90, le Moog est estampillé temple de l'électronique. Aujourd'hui encore, il demeure un bon club électro du Raval. Mais le lieu de référence des Barcelonais de l'époque est moins enlevé, plus enclin à une électronique internationale qui contente la foule de la Rambla voisine. Il ouvre ses portes aux dj's internationaux en vogue.



Mercat de les Flors : Lleida, 59. Métro : Pl. Espanya.

Avant : Théâtre municipal inauguré en 1985 et entièrement dédié au spectacle vivant. C'est avec Peter Brook et sa célèbre mise en scène du Mahabharata que démarre la carrière de ce théâtre dont la grande coupole a été dessinée par l'architecte majorquin Miquel Barceló. Sur ses planches, on peut applaudir Patrice Chéreau, Tadeusz Kantor, Peter Stein, La Fura dels Baus, La La La Human Steps... Le meilleur de la scène vivante.
Après : Le Mercat de les Flors poursuit sa route en forme de laboratoire scénique. Ces dernières années, il se consacre exclusivement aux arts du mouvement en explorant par exemple les nouvelles formes dédiées à la danse contemporaine. Les héritiers de Pina Bausch, Josef Nadj et William Forsythe sont toujours les bienvenus dans l'une de ses quatre salles. Le Mercat organise de nombreux cycles et accueille certains concerts du festival de musique Primavera Sound.



Nick Havanna : Roselló, 208. Métro : Diagonal.

Avant : Le bar-club ouvre ses portes en 1986. Un décor entre science-fiction et industriel chic, avec une coupole de lumières, un mur d'écrans où l'on passe des extraits de Blade Runner. On y trouve même un distributeur de livres de poche. C'est aussi le lieu où l'on croise David Bowie, discrètement installé dans un fauteuil, cigarette et whisky. Des dj's barcelonais mixent des sons dénichés à Londres et à Paris.
Après : Le style de la maison a délaissé son vernis chic. Le bar nocturne mythique du centre de Barcelone a viré club commun pour une clientèle peu exigeante. Un lieu nocturne parmi d'autres qui fait le bonheur des plus jeunes avec des "Nuits étudiantes" chaque jeudi.  En résumé, l'endroit parfait pour prendre une cuite mémorable si l'on a moins de 24 ans.



Otto Zutz : Lincoln, 15. Métro : Fontana.

Avant : La discothèque à la mode. Créée en 1985 et managée par Juan José Fernández, éditeur de Star, le magazine de la contreculture des années 70 (l'alter-ego du mensuel Actuel). Situé dans une ancienne usine, l'espace conserve sa structure industrielle en s'inspirant des clubs new-yorkais. On y écoute de la new-wave et les anglo-saxons du moment. Des soirées spéciales, des défilés de mode... le lieu où il faut être pour observer la faune barcelonaise et internationale qui n'a pas froid aux yeux.
Après : Le club résiste à la tempête post-olympique. Toujours là, même si loin de ses jeunes années new-wave. Et la fresque murale peinte par l'artiste catalan Vicenç Viaplana a même disparu du décor. En  2013, le credo de la fiesta a des relents de gueule de bois mondiale. Place au club trendy où il faut arborer le parfait uniforme si l'on veut entrer dans la danse. Mais quand on y songe... L'Otto Zutz reste dans l'air du temps.



Satanassa : Aribau, 27. Métro : Universitat.

Avant : Ouvert en 1989, le club gay tendance canaille inspiré de l'univers fantasque et bariolé de Pedro Almodóvar. Cet espace kitsch voit danser tous les Drag Queen et travestis du coin mais aussi les mannequins du monde, Jean-Paul Gaultier dans ses meilleures années, ou Alaska, l'égérie pop-rock de la Movida madrilène.
Après : Malgré de nombreuses tentatives pour préserver la jeunesse et la couleur du lieu, le club ferme ses portes définitivement en 2002. Depuis 2010, il abrite un bar-restaurant de cuisine catalane et argentine au design "de aires moderno", autrement dit, froid, gris, beige et grège insipides. Parfaitement sans caractère.



Sidecar : Pl. Reial, 7. Métro : Liceu.

Avant : En plein cœur du centre touristique, sur la fameuse plaça Reial attenante à La Rambla, le Sidecar connaît ses beaux jours grâce à son emplacement et à une programmation éclectique réunissant tous les publics. Le club est un incontournable pour les Barcelonais en goguette. Un bar au rez-de-chaussée et un club en sous-sol où il fait très chaud,  toujours bondé.
Après : Le Sidecar est l'un des heureux rescapés de la vague post-olympique. Il offre encore une programmation variée, clubbing et concerts. Toujours aussi bondé les week-end à partir de minuit. La clientèle autochtones se mêle aux touristes.



Velvet : Balmes, 161. Métro : Diagonal.

Avant : Le bar-discothèque dont le nom évoque David Lynch. Ouvert en 1987, un must en forme de sommet du design barcelonais aux faux airs baroques (Miguel Morte et Alfredo Arribas). On y programme toute la musique à la mode et la clientèle est ultra-lookée, tendance extravagante. Les célébrités y sirotent des cocktails aux couleurs insensées.
Après : Le Velvet accueille une clientèle aisée et formatée. On est loin de l'originalité débridée d'antan. Les consommations sont hors de prix par rapport aux autres club du centre-ville. La plupart des soirées rendent hommage aux 70's, 80's et 90's. Un brin nostalgique. Rien à voir.



Zeleste : Platería (aujourd'hui, renommée Argenteria).  Métro : Jaume 1.

Avant :  Salle de concert démarrée en mai 1973, elle accueille ce qu'on appelle la Música Laietana, ou Rock Laietano, avec des groupes locaux tels que Secta Sònica, Orquesta Mirasol, Barcelona Traction, Iceberg... mais aussi des musiciens internationaux. Le Zeleste est une petite salle inspirée du Marquee londonien. On y entend aussi bien de la pop et du rock que du flamenco, du jazz ou de la rumba catalane.
Après : En 1986, le Zeleste se déplace loin du centre historique pour s'installer dans une ancienne fabrique de tapis située dans le populaire quartier de Poble Nou, rue Almogavers. Il programme Bjork, Tricky, Yoko Ono, McCartney et d'autres grandes pointures aussi bien que des artistes locaux tels que Gato Pérez, l'un des rois de la rumba catalane. Endetté, le Zeleste s'éteint en 2000 et cède sa place au Razzmatazz. Le Razzmatazz et ses cinq salles n'ont plus grand chose à voir avec le "petit" Zeleste né dans le quartier de la Ribera. Il est le grand complexe où l'on danse sur de l'électronique et de l'indie. Sa grande scène voit passer la crème musicale, de Bauhaus à David Byrne en passant par Coldplay, Fischerspooner, Smashing Pumpkins ou Pulp (le lieu tient son nom d'un des titres phares du combo de Jarvis Cocker). En 2013, il demeure l'espace (avec la plus intime salle Apolo) où se réunissent les amateurs de son international. Avec des dj's résidents aussi influents que Miss Kittin, le Razzmatazz est un incontournable fréquenté par les puristes barcelonais.



Zig Zag : Plató, 13. Métro : Lesseps.

Avant : Depuis 1977, le bar musical des noctambules de tous poils. C'est aussi le lieu de référence en matière de déco à partir des années 80 lorsqu'il se voit couronné du Grand prix FAD (prix de l'architecture et du design de Barcelone). Avec ses lignes inspirées du Constructivisme, son zinc années 20 et ses tables chromées portant le logo serpentin, pas de doute, boire un verre entre amis au Zig Zag devient une expérience   
Après : Le petit bar musical s'est agrandi pour devenir le Zic Zac New. 220 m2 avec bar, salle de spectacles et événementiels. Exit les tables chromées estampillées du fameux logo en zigzag, exit aussi les lignes aux réminiscences années 20. Car le "new" d'aujourd'hui est synonyme de leds multicolores, camouflage de l'uniforme insipide, écrans géants, canapés, tabourets-poufs et tables rondes au design Ikeen (!). La singularité n'est plus tout à fait le credo de la nuit des villes. Il faudra bien s'y faire...


© Corinne Bernard, septembre 2013.

19.7.13

Fou d'Elvis (The Last Elvis)




S'identifier à l'artiste qu'on aime jusque dans les moindres recoins de sa vie, se vêtir comme lui, manger comme lui... Carlos Gutierrez est dans la peau d'Elvis. Ce quadragénaire travaille à l'usine, habite un taudis sombre, est séparé de sa femme et père d'une petite fille, accessoirement. Car tout ce qui semble lui donner un réel souffle de vie provient de sa passion pour le King. Jusqu'à en perdre haleine à force de dédoublement, d'imitation. En Argentine, notre héros triste écume les salles de bal, les mariages et les cabarets de banlieue. Il chante avec une voix d'or mais n'a physiquement rien d'un Elvis. Il plonge à peu près chaque soir dans la peau du musicien. Endosser les costumes, broderies et strass, d'Elvis Presley. Être lui pour fuir sa réalité qui n'a vraiment rien de rock'n roll. 
Ses rares moments solitaires avec sa fille Lisa Marie (le prénom de la fille d'Elvis Presley) pour unique public, ne sont qu'une apostrophe, même pas une parenthèse. Carlos/Elvis n'est jamais dans la réalité, incapable de partager totalement avec ceux qu'il aime, toujours sur le fil. Sur le point de traverser la frontière à chaque instant. Parfois on aperçoit des esquisses d'amour paternel, mais elle ne durent pas. Il parle à sa mère malade d'un grand projet, d'un rêve à accomplir et qui lui apportera la reconnaissance qu'il attend depuis toujours. "Tu seras fière de moi", lui chuchote-t-il. Lui, le mal aimé, celui qui a manqué sa vie, le marginal un peu fou, fou d'Elvis. 



Jusqu'au jour où son ex-femme et sa fille sont victimes d'un accident de voiture. Durant ce laps de temps entre le coma de la mère et la tristesse de sa fille, Elvis redevient presque un véritable père. Mais il continue de manger des sandwichs à la banane et au beurre de cacahuètes. Et quand sa fille lui dit qu'elle n'aime pas cela, il lui rétorque : « Lisa Marie les adorait... », le dialogue est difficile. Lorsque son ex-femme sort enfin de l'hôpital, lui, quitte son travail, sans explications. Au passage, il met le feu une nuit à l'association des sosies d'artistes chargée de lui booker des dates de concert (laquelle "oubliait" souvent de lui payer ses shows). Il quitte tout. L'Argentine pour se rendre à Graceland, Memphis, Tennessee. Accomplir son grand projet. Celui qui lui donnera un semblant d'apparat et que nous ne dévoilerons pas ici... 
Le film d'Armando Bo raconte comment un homme solitaire, baigné de mélancolie, persuadé qu'Elvis est son seul espoir de rêve, va jusqu'au bout de sa seule passion. Changer d'identité pour réinventer sa vie. Les gros plans sur l'acteur (incroyable John Mc Inerny, musicien et interprète d'Elvis dans la vraie vie), les travellings sur la vieille Cadillac en promenade, comme une alcôve protégeant le personnage de sa réalité, autant d'images qui contribuent à faire de ce film une très belle oeuvre. Le réalisateur a le talent de nous émouvoir au fil des jours d'une personne qui ne sait pas comment vivre sa vie. Et choisit de se vouer totalement aux chansons et à la personnalité d'une icône. L'acteur-musicien offre des scènes de concert à couper le souffle, très émouvantes. De quoi nous faire oublier pour un peu que Carlos Gutierrez n'est pas Elvis Presley.

© Corinne Bernard, juillet 2013. (Parution : vivreabarcelone.com)


El Último Elvis (The last Elvis), un film d'Armando Bo (Argentine), avec John Mc Inerny, Griselda Siciliani, Margarita López... (91 mn). Sélection officielle festival de Sundance 2012. À l'affiche en Espagne à partir du 19 juillet 2013. En v.o au cinéma Renoir Floridablanca, c/Floridablanca, 135. Barcelone.

2.5.13

Où sont passées les reines de la Rambla ? Une histoire de José Pérez Ocaña



2013. J'ai beau chercher, je ne vois rien. Rien de ma Rambla. Barcelona. Cafè de l'Opera, je m'installe, commande un chocolate caliente, le saupoudre d'un petit sachet de sucre. J'attends la visite de Nazario et Camilo, ces deux-là toujours beaux dans leurs costumes blancs. Allure d'Argentins. Parfois fardés. Il est midi et le café est plein à craquer, des gens du coin, quelque alcoolique, quelque poète cloche de la Zona Baja, celle des gens de peu. Des artistes sans le sou, comme nous trois. Barcelone, 1975. Mais je m'égare... Un voile de fumée. Aujourd'hui, je suis assis là, à une table près de l'entrée avec sa grande porte sculptée en bois qui donne sur la Rambla. En face du grand théâtre du Liceu. Je ne vois passer que des supporters du Barça, torses nus, shorts et tongs, crânes rasés. Des peaux translucides virant au rouge écrevisse. Ils sont beurrés matin et soir. C'est comme un cercle vicieux. Ils n'arrêtent jamais de vomir, sur la Rambla et face au marché de la Boquería. Des sangrias tièdes. Le mauvais vin. Ils envahissent les bars à touristes alignés tout le long de la promenade qui mène au port. Et vont même à plaza Real, ma plaza Real... Ils ne s'aventurent que rarement dans le Raval, l'ancien barrio Chino des marins américains, des travestis, des gitans et des putes... Dans les guides, on peut lire un avertissement non dissimulé : « Quartier bigarré où vit principalement la communauté musulmane. » entre les lignes : « Il est conseillé de garder un oeil sur vos affaires. » Subtiliser des iPhone et des flacons d'huile de Monoï, pfff... Il y a longtemps déjà que les Barcelonais ont quitté La Rambla et sa belle plaza Real, celle qui m'a accueilli en 73. Quand j'ai fui Cantillana, petit village de ma vieille Andalousie, ses modèles d'un autre temps. Mais ils sont mes peintures. Les christs, les fêtes populaires, les vierges saintes, les veuves éplorées, les processions, les cimetières... Un folklore qui ne me quitte pas, à Barcelone. Quand je chante, quand je peins.


Procession Vierge sainte, José Perez Ocaña

Plaça Real, au numéro 12. C'est là que je vis dès 1973, en plein cœur de tous les possibles. Loin d'une Andalousie étriquée. Ah, je suis très fier ! En 2012, au numéro 13 on a inauguré un bar-restaurant qui porte mon nom ! Une fan venue de Saragosse, elle adore mes œuvres. Je m'installerais bien à l'un des fauteuils de velours lie de vin. Je ferais bien mon show, à moitié nu entre les tables. Le lieu est assez à mon image, fait de pièces multiples, d'objets hétéroclites et fous, de lampadaires insensés. Des trouvailles d'antiquaires. On pourrait presque y voir l'atelier d'un peintre. C'est comme ça que je me vois certains soirs à travers le reflet d'une vitrine, après une énième virée dehors. Un drôle de type hétéroclite. Fait de différents morceaux recollés et rassemblés un peu au hasard. Ocaña, José Pérez Ocaña, je ne sais pas si cela évoque quelque chose à la foule de touristes qui s'y presse chaque jour. Je ne sais pas si les hipsters pensent à moi quand ils sirotent leurs gin-tonic. Cherchent-ils à savoir ? Quand ils passent devant la petite plaque commémorative. Bleu ciel avec des anges peints et mon nom en-dessous, cloué bien solidement à la façade. Juste à côté de la porte d'entrée au bois vermoulu. La trace, le souvenir que j'ai habité là, à quelques mètres de ce bar magnifique. Savent-ils que Barcelone s'est battue pour être encore plus libre que les autres dans cette Espagne des années soixante-dix ? Savent-ils qui j'étais, moi, dans la Barcelone clandestine ? Ce que je représentais dans ces années troubles et difficiles pour nous, artistes libertaires ?
Je peux le dire, maintenant que je suis mort. Ma renaissance a eu lieu ce matin de juin où je suis descendu du train. Estación de Francia, gare de France... Le début de tout. Barcelone, ma belle, si libre.
Sur la platine : "Yo tengo con alegría que disfrazar mi tristeza, y no hacer de mi cabeza, las pesadillas huir. Yo tengo que ahogar riendo las penas que me devoran, cuando mi corazón llora, mis labios deben reir." Sara Montiel chante "Loca", vieux tango de 1962.
Quand Franco est mort, ce fut comme une grande orgie des âmes libres. Enfin libérées. C'est du moins ce qu'on a cru... Nous étions si naïfs, aussi naïfs que mes tableaux. Il faut que je vous dise à quel point j'aime les couleurs et les rêves de Chagall. Des peintures comme des rêves, oui, c'est bien ça. C'est tout à fait ça. Ma peinture est un rêve, mes sculptures en papier-mâché représentent des anges. Je suis ce qu'on appelle un peintre naïf. Parce qu'il faut bien entrer dans des cases.
Un vieux Teppaz déniché au marché aux puces des Encants. Dans mon petit meublé de la superbe Plaza Real. J'écoute les vieilles coplas rapportées de mon enfance, des disques de mon père. Lola Flores tourne en boucle, elle chante, Limosna de Amores, La Zarzamora, Ay, pena,penita pena... Des chansons qui racontent les amours perdues, la beauté du pays... des invitations à ma peinture.
Dans mon petit village sévillan, je chantais et peignais. J'aimais déjà les mantilles, les vierges saintes des processions. Tout ce décorum... Il faut que ça pétille !

Ocaña, Camilo et Nazario, Rambla, Barcelona, 1977.

"Je ne peux pas croire que tout finit dans un cimetière, qu'il n'y a rien d'autre après."
En mai 1973, je prends un train en partance pour ma liberté. Je suis pédé, artiste peintre, chanteur, je veux vivre comme je l'entends. Barcelone connaît des mouvements libertaires, ses révolutions urbaines, culturelles, sociales. L'envie de briser la léthargie et la soumission du peuple. Je débarque au Cafè de l'Opera habillé en fille du sud, avec mes talons, ma mantille noire, mon éventail bariolé. Si les jeunesses catalanes souhaitent être indépendantes, elles apprécient aussi ma comédie des rues, mon show andalou. Je suis la reine de la Rambla ! Je m'exhibe avec mes deux amis. Il y a Nazario, dessinateur au crayon et à la langue acérés, pour une revue qu'on vend sous cape El Víbora, et puis, Camilo, autre Andalou, complètement paumé, on s'est bien trouvés tous les trois. Ma vie, je la situe parmi les ruelles escarpées de Pasolini et les trottoirs de Fassbinder.
"J'adore les toilettes publiques, je suis le Pasolini espagnol !"
Tout ce qui compte, au fond, c'est que je m'amuse... les garçons... On me traite de Rouge, ça me fait bien rire. Je n'ai rien à voir avec ça, je ne suis d'aucun parti. Ou alors, je me promène de temps en temps sur la Rambla au bras d'un anarchiste. Anarchiste, je ne vois que cette possibilité politique pour moi qui ne croit en rien. Seuls le sexe et l'art. Je n'étais pas à l'école très longtemps, je me suis fabriqué de toute pièce, je me suis inventé seul. Je sais lire et écrire. Je sais peindre. Je suis un artiste. J'ai toujours peint, sculpté, chanté. Des chants flamencos, quelques coplas dans les rues... je traverse une partie de la Rambla pour rejoindre el Carrer del Hospital, barrio Chino. Nous sommes en 1975, Franco meurt dans une lente agonie. 20 novembre 75, on annonce partout "Franco ha muerto..." Le journaliste radio semble à l'agonie lui aussi. Il s'est fabriqué une voix d'outre-tombe, il n'a pas le choix. Moi, je suis chez Nazario on prépare mon expo à la galerie Mec-Mec, des toiles et quelques sculptures d'anges et de saintes. Quand on a entendu l'annonce à la radio on a d'abord cru à une blague.
Et puis, soudain il y a un grand silence, la ville est comme vidée de ses habitants. Le souffle coupé. On ne peut pas y croire. On a la gorge serrée. C'est comme quand on meurt et que la vie défile. Comme dans un film... On s'est refait tout le scénario... Avec Franco, après Franco. Comme si toutes les prisons s'ouvraient par magie. On s'est dit qu'on rêvait. Et puis c'était bien ce grand silence pour travailler.


Ocaña habillé en Sévillane

"Je ne me sens pas femme, je m'habille en femme par provocation, pour m'amuser, pour rire avec les gens et ça m'amuse beaucoup, excepté la dernière fois, quand on m'a frappé, mais bon... comme disait Jésus-Christ : Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font."
Ce soir de novembre, je me souviens de tout, chaque détail. On a rejoint Camilo, notre pote andalou débarqué Carrer d'En Robador, rue des Voleurs, quelques années avant moi. Camilo a toujours été de toutes les fêtes pourvu qu'il y ait du bon vin et des éphèbes, parfois des jeunes marins désorientés Carrer d'En Roig. On rejoint la fiesta clandestine organisée par quelques artistes et étudiants, elle a lieu Carrer del Carme, juste à côté de la fontaine de Santa Eulàlia sur la petite Plaza del Pedró où j'aime bien flirter tard dans la nuit. Le petit bistro de Montse est bondé. On croise des gens de Ajoblanco, la revue en vogue dans les milieux universitaires. C'est la liesse dans ces quelques mètres carrés de zinc, le Cava frais coule à flot et l'on mange quantité de pà amb tomaca, le pain tartiné de tomates fraîches et d'huile d'olive. Fierté des tapas catalanes. Et c'est comme lorsqu'aujourd'hui, le Barça remporte un match contre le Real Madrid. Une fête incroyable où tout le monde s'aime. Sur un bout de comptoir, Nazario, lui, dessine déjà des croquis un peu pornos où nous sommes tous à poils avec le portrait du Caudillo, bien placé, en guise de pañuelo... Je panique... "C'est pour El Víbora, ne t'affole pas comme ça, la Brigade politico-sociale ne peut plus rien contre nous, tu ne comprends pas ?!... Ocaña ! merde ! Franco est mort ! Franco ha muerto!" Nazario prononce le nom du Caudillo distinctement en prenant soin de détacher chaque syllabe. Comme s'il souhaitait me réveiller d'un long coma. Et toute la nuit, les gens sont devenus comme fous, dans ce bar. Une moitié de la ville était en deuil - la Zona Alta, la bourgeoise catholique -, l'autre buvait, dansait, s'embrassait. J'ai vu des jeunes mecs se rouler des pelles et puis plus tard, embrasser des filles sur la place, un truc de fous ! La Guardia Civil était aveuglée ce soir-là. Une liesse sans fin et la gueule de bois les jours qui ont suivi. Mais tout cela n'a pas duré. Nazario, moi, et quelques connaissances des Jeunesses militantes gays, avons été embarqués de force un soir, sous les regards consternés d'autres manifestants. On a fini au poste de police de la Vía Laietana. Ils m'ont interrogé et frappé pendant des heures. Mon dos était couvert de marques. Les jeunes années sans Franco, el Caudillo. La Transition et ses vieux brisquards qui ne cèdent pas leur place. Qui ne veulent pas lâcher le morceau. Franco était mort mais nous devions encore courir pour échapper aux monstres. L'ordre et l'autorité continuaient de s'immiscer partout tels les cafards dans un conduit.

Au 12, plaça Real, Barcelone aujourd'hui.

Sur la platine : "Dicen los viejos que en este país hubo una guerra y hay dos Españas que guardan aún, el rencor de viejas deudas. Dicen los viejos que este país necesita palo largo y mano dura, para evitar lo peor. Pero yo solo he visto gente que sufre y calla dolor y miedo, gente que solo desea su pan, su hembra, y la fiesta en paz." le groupe Jarcha chante "Libertad sin ira", 1976.
En 1977, dans un restaurant animé de la Rambla aujourd'hui remplacé par un hôtel, je fais la connaissance de Ventura Pons, jeune metteur en scène de théâtre. Je faisais ma tournée habillé en Sévillane, comme à peu près chaque jour. J'égrenais mon répertoire flamenco et quelques chansons de mon cru.
"Allez, messieurs, laissez-moi passer. Je suis la pasionaria des tantes !"
Je me fraie un passage entre les tables, chante une vieille copla de Sara Montiel, je veux qu'on me voie, qu'on m'admire. Faire la fête et provoquer. Ventura Pons déjeune avec quelques comédiens, il m'arrête et me lance dans un grand sourire malicieux : "Alors, ça te plaît de t'habiller comme les vieilles des villages ?" Je lui porte l'estocade et répond fièrement tout en agitant mon merveilleux éventail rouge et noir : "J'ai pour habitude de me revêtir de mes souvenirs !" Il a ri, je crois que je lui ai plu. Quelques jours plus tard il m'a dit qu'il avait un projet en tête, mais pas pour le théâtre, non, un film sur moi. Je ne pensais pas qu'il me mènerait plus tard sur les marches de Cannes... Moi, José Pérez Ocaña, parti de rien, moi qui avais à peine vu une dizaine de films jusque-là. Avec toute cette censure ! Pour Ocaña, retrat intermitent (Ocaña, Portrait intermittent), Ventura Pons ne m'a pas vraiment dit qu'il ferait un film de cinéma. Il ne m'a pas parlé de scénario ou de plan précis. Alors j'ai pris ça pour une sorte de jeu et me suis laissé aller à répondre. Il me posait des questions caméra au point, me filmait sur la Rambla durant mes promenades quotidiennes habillé en fille, aux bras de Nazario et de Camilo. Ce film de 1978, c'est une nouvelle destinée pour Ventura Pons, un cinéaste catalan apparaissait sur le devant de la scène, était même projeté à Cannes. Depuis, il en a fait des films, avec de vrais acteurs, des comédiens dignes de ce nom. Moi, je n'avais fait qu'être moi-même, je ne me présentais pas comme un acteur. J'avais juste été exactement fidèle à mes provocations. Mon jeu sur la Rambla, parler aux vieilles dames, aux mères qui promènent leurs bébés, montrer mon sexe aux hommes aux regards ahuris. Ah, comme Barcelone et sa Rambla, sa plaza Real, m'offraient les plus belles scènes !
Sur la platine : "Mari Pili, rica, guapa, de bonito ni una lata, ves deprisa, ves corriendo, yo te espero en complementos, oh! Llevo horas esperando, Mari Pili está tardando, esta chica no coordina, Mari Pili, ven, monina, ah!" Alaska y los Pegamoídes chante "Horror en el hipermercado", 1980.
Ventura Pons sait mieux que personne à quel point les gens comme moi manquent à présent dans cette partie de la ville. Cette partie qui perd de son âme libertaire, qui n'en peut plus d'être un parc à thème. Un couloir de Disneyland conforme au plaisir des touristes qui ne me voient pas. Ma chère Rambla n'est plus que l'ombre de la frénésie des pasionarias que nous représentions tous alors. Avec mes amis en plein milieu de cette ville libre, parfois j'en pleure. Quelquefois, on parle encore de moi sur la Rambla, on m'a consacré une grande expo en 2010. Mes toiles, mes aquarelles et sculptures dont on n'avait pas reconnu la grande valeur de mon vivant ont été vues dans les salles du Palais de la Virreina... Je n'en reviens toujours pas ! Maintenant, ce n'est plus l'artiste travesti, le chanteur de flamenco de la Rambla qu'on aperçoit, non, on me dépeint comme un artiste "underground". Oui, c'est bien ce que j'ai lu dans le catalogue de l'exposition : "artiste underground de la Transition."


Ocaña porte sa mantille lors d'une manifestation du collectif gay et lesbien de Barcelone, 1978. (photo : El País)
Est-ce suffisant pour me rendre ma Barcelone et ma Rambla ? Jusqu'en 2011 on pouvait même s'y promener à poil sans se faire arrêter. Je me disais qu'on n'avait pas réclamé des droits et plus de liberté, que je n'avais pas montré mon cul à toute la ville pour rien. Je me disais qu'elle resterait toujours la cité la plus ouverte au monde. J'étais heureux, je me sentais immortel. J'étais toujours la reine de la Rambla ! Je me trompais... et rien ne dure.
"J'ai besoin de peindre et de chanter. Et quand je chante je pense faire de l'art, et quand je m'habille en femme je fais encore de l'art, la vie entière est un théâtre..."
Barcelone, où je faisais ma propre Movida bien avant celle de Madrid et las chicas d'Almodóvar, Carmen Maura, Rosi de Palma, Verónica Forqué, María Barranco, Alaska... Je m'appelle José Pérez Ocaña, j'ai eu mon heure de gloire à Barcelone, j'étais l'attraction des quartiers populaires. Rambla, Plaza Real, Hospital, Tallers, Egipciaques... Dans les rues, je faisais mon numéro, je chantais, je parlais aux gens, tout ce qui comptait c'était qu'on me voie. Je ne voulais que ça, parcourir la ville pour qu'on me regarde, moi qui m'étais tant caché dans mon petit village de Séville.
Cantillana, village perdu au milieu des oliviers. Un désert culturel. Après la mort du Caudillo, l'Andalouse avait beau être libre, elle était encore sous l'emprise des Espagnols de l'ancienne garde, celle de l'ordre et des catholiques. Les Rouges et les anarchistes étaient en terrain miné. Alors ne parlons pas de moi, el maricón. Gay ET libertaire. Je n'avais plus qu'à partir. Toute ma jeunesse on m'a lancé des pierres, on m'a craché à la figure. Je peignais, chantais, dansais, le scandale d'être gay... ce n'était pas du goût de tous. J'étais le soleil à moi seul. Mais de quoi avaient-ils bien peur tous ceux de mon village paumé ? Que je provoque une éclipse ? Allez-y, lâchez les chiens ! Que je leur balançais quand ils me lançaient tout ce qui leur tombait sous la main. Mes robes ne plaisaient pas... allez savoir pourquoi... Mais je n'avais pas peur. Je me sentais juste un peu paria.

Affiche du film Ocaña, Portrait intermittent,  de Ventura Pons, sorti en France  en 1978.
"Mais putain quand est-ce que je vais quitter cet endroit ? Parce que j'en ai ras-le-bol de devoir supporter ce truc de faire l'amour en cachette. Mais qu'est-ce-qui se passe bordel ?! (...) Et enfin, je suis allé à Madrid, et puis je suis allé à Barcelone et j'ai commencé à pas mal me libérer."
Ce qui m'a fait fuir en réalité. Maintenant que je suis mort je peux l'écrire. L'avouer sans détours. Ce qui m'a fait fuir c'est la honte de mes parents. Ma mère, surtout. Être mère d'un artiste gay n'était pas le meilleur cadeau que j'aie pu lui offrir. Alors, j'ai quitté Séville pour Barcelone un beau matin de 73, je voulais trouver l'énergie ailleurs, dans une ville ouverte. Je voulais me sentir libre. J'ai débarqué un beau matin de soleil, Estación de Francia, un peu avant huit heures. J'avais peu de bagages, un carton à dessins, quelques peintures. J'ai remonté à pied le Paseo de Colón, les terrasses étaient pratiquement vides à cette heure, seuls quelques pêcheurs buvaient leur cortado du matin. J'ai tout abandonné à Cantillana. Mes mauvais souvenirs. J'ai vaguement dit au revoir et suis parti comme on prend le large. Je savais que je n'y remettrais pas les pieds avant longtemps. J'ai embrassé Barcelone et ses nuits folles. Ses artistes en résistance. Là, je me sentais plus proche encore de l'extravagance des filles d'Almodóvar. Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier... c'est moi !



Sur la platine : "Le concocí en un guateque, era un chico alto y delgado, me miraba fijamente, parecía muy decente. No lo pude resistir, me vendió la tentación, el demonio me invadió, y pequé, sí, acepté." Kaka De Luxe chante "La tentación", 1983.
Et puis, après tout ce début de liberté, cette vie puissante et véritable, à l'abri des concessions et des masques, après cette vie hors-champ, je suis allé revoir les gens de Cantillana. J'avais organisé un carnaval des enfants, en septembre. 1983. Tandis qu'Alaska y los Pegamoídes, Aviador Dro et Parálisis Permanente avaient remplacé mes coplas de Lola Flores, mon flamenco de Camarón sur la petite platine du 12, plaza Real... je décidai de retourner sur les pas de mon enfance. C'est là que je suis mort dans les flammes. Comme un incendie. La boucle fut bouclée.
J'avais vécu les plus belles années de la ville. La Barcelone qui renaissait lentement des cendres de la dictature, celle qui n'oubliait pas la lucha et le No Pasarán. Cette Barcelone lointaine, je la porte là, au plus profond de moi, du haut de mon éternité.
C'était la fiesta des enfants dans le village sévillan que j'avais fui dix ans plus tôt. Un garçon imbibé de fête a allumé les feux de Bengale accrochés au bout de mon costume de papier. Un costume en forme de soleil que je m'étais fabriqué pour illuminer les yeux des enfants. Je suis parti dans les flammes, me suis embrasé tel un soleil de feu.

© Corinne Bernard


Bibliographie :

- Entretien avec Ventura Pons, cinéaste catalan, Barcelone, juillet 2012.
- Ocaña, catalogue de l'exposition de Barcelone au Palau de la Virreina 26/03-24/05/10, éd. Polígrafa, 2011.
- Los '70 a destajo, Pepe Ribas, éd. Destino Booket, 2007.
- Ocaña, retrat intermitent (Ocaña, Portrait intermittent), film de Ventura Pons, 1978.
- Els meus (i els altres), autobiographie de Ventura Pons, éd. Proa, 2011.
- El Triunfo, Francisco Casavella, éd. Versal, 1990.
- Histoire de l'Espagne, Joseph Pérez, éd. Fayard, 1996.
- La Transición, série documentaire de Victoria Prego, TVE, 1995.
- La Edad de Oro, programme TV de Paloma Chamorro, hommage à Ocaña, TVE, 6/10/83.
- blog la rosa del vietnam, archivo Ocañi :
- Les phrases d'Ocaña sont extraites du film Ocaña, Portrait intermittent (Venturas Pons), et de l'interview pour le programme TV "La Edad de Oro" (TVE, 1983).


Une topographie ocañienne :

- Rambla, 74 : Cafè de l'Opera.
- Rambla, 51 : Gran Teatre del Liceu.
- Rambla, 99 : Palais de la Virreina (Palau de la Virreina, Centre de la Imatge). http://lavirreina.bcn.cat/es
- Rambla, 100 : marché de la Boquería.
- Plaza Real, 13 : bar-restaurant-club Ocaña.
- Avinguda del Marquès de l'Argentera : estación de Francia (gare de France). Restaurant-cabaret "Station" (dans le hall de gare).
- Plaza de las Glòries : marché aux puces Les Encants.
- Carrer del Hospital : café-sandwicherie Mendizábal.
- Assahonadors, 31 : galerie Mec Mec (n'existe plus, remplacée par un commerce technique).
- Carrer d'En Robador, 23 : club Robadors 23.
- Carrer d'En Roig : vieille ruelle mystérieuse du Raval, ancien Barrio Chino.
- Carrer del Carme, 116 : café-restaurant Zelig.
- Vía Laietana, 46 : restaurant Rosa Negra.
- Carrer de Ferran, 23 : café Shilling.
- Carrer dels Tallers, 13 : Discos Revolver (vente de vinyles d'occasion, cd et livres sur la musique).
- Carrer Nou de la Rambla, 34 : London Bar.
- C/Santa Engracia, 68 : Casa de Andalucía en Barcelona (association des Andalous de Barcelone, créée en 1969).
- Carrer de Montsió, 4 : restaurant-brasserie Els 4Gats (ouvert en 1897, le bar des artistes où Picasso a réalisé certains dessins dont celui qui illustre encore la carte de menu).
- Carrer Nou de Zurbano, 3 (derrière la Plaza Real) : Café Royale, club de jazz, funk, flamenco, rock...
- Carrer del Consell de Cent, 255 : Dietrich, café-théâtre gay.

Remerciements : Pepón Prades et Xavier Mulet, Barcelonais de toujours, pour leurs informations précieuses.