26.9.13

L'Écume des jours


Du jazz et une histoire d'amour et de mort dans un monde fantaisiste où les souris parlent et les anguilles sortent des robinets des éviers, c'était le propos de connivence surréaliste proposé par Boris Vian via L'Écume des jours. Le roman demeure, avec le tout autre J'irai cracher sur vos tombes, celui que l'on cite volontiers lorsqu'on évoque l'oeuvre décalée du romancier. Quand on connaît l'univers tout aussi décalé du cinéaste Michel Gondry, on comprend ce choix (risqué) d'adapter le roman de Vian. Mais le projet, dans la lignée visuelle totalement magique de La Science des rêves ou de The Eternal Sunshine of the Spotless mind, ne réussit pas à nous faire décoller dans l'univers de cette histoire d'amour et de mort portée par l'impro jazzistique. Colin (Romain Duris) est un riche oisif et sans consistance, amateur de bons plats et de Duke Ellington, Chloé (Audrey Tautou) est une jolie demoiselle qui sent bon la fleur bleue. Il y aussi le cuisinier Casanova, interpreté par Omar Sy, et puis, le fidèle ami intellectuel (Gad Elmaleh) fou de Jean-Sol Partre jusqu'à en perdre totalement la raison. Un jour, Chloé tombe malade, un nénuphar grandit dans ses poumons, menace de l'étouffer... Tout ce petit monde évolue dans un théâtre imaginaire de papier mâché, de collages, et de décors placés dans un Paris improbable. Nous sommes bien chez Gondry. Mais le film reste sans grande consistance par son manque de rythme. Et toutes ces belles images finissent par lasser tant on s'ennuie. L'oeuvre de Vian est de ces romans qui nous semblent inadaptables à l'écran. Elle fait, bien plus qu'une autre, appel à l'imagination et au rêve sans limitation de vitesse. Gondry est l'un des réalisateurs les plus originaux du moment, sans aucun doute, mais pourquoi avoir sollicité chez Tautou une énième interprétation d'Amélie Poulain ? Du coup, la séance a des airs niais et désuets qui n'ont rien à voir avec le roman. L'Écume des jours était un tourbillon surréaliste, un envol sans concession au sein même du jazz pour raconter la mort et l'amour d'une manière tout à fait unique et inventive. Boris Vian avait réussi à mêler le phrasé de Duke Ellington à la musicalité des mots littéraires et oniriques. Le film est évidemment superbe dans sa mise en scène, mais n'offre pas l'émotion narrative qui permettrait au spectateur de se laisser emporter par l'émerveillement de ce qu'il voit. Il faudrait lire ou relire aussi le roman paru en 1947, installé à la terrasse d'un de ces fabuleux cafés de Barcelone, ne pas se contenter des babillages de Tautou et des hésitations d'un Duris pas très à l'aise dans la peau de Colin découvrant la cruauté de la vie. 

© Corinne Bernard, septembre 2013.


L'Écume des jours (La Espuma de los días), un film de Michel Gondry. Avec Romain Duris, Audrey Tautou, Omar Sy, Gad Elmaleh... À l'affiche en Espagne le 27 septembre 2013.  À noter, la version de deux heures, sortie en France au printemps, a été écourtée d'une trentaine de minutes pour l'adapter au marché étranger... 


16.9.13

Avant/Après 1992. Barcelone en goguette





Après le début des 80's et la Movida madrilène,  c'est à Barcelone qu'il faut être si l'on veut goûter du neuf. Le design et les lieux hors du commun qui l'accompagnent, surgissent d'entre les décombres d'une dictature qui avait plongé le pays dans une autarcie culturelle, à l'abri des villes en mouvement. Fin 80, Barcelone est la capitale espagnole du design contemporain. Architectes et stylistes de tous poils s'y installent, dessinent des endroits à la pointe de la déco. Aucune lampe, aucun mobilier, n'est laissé au hasard. Tout devient unique grâce aux créations d'artistes, architectes, designers, tels que Javier Mariscal, Eduardo Samsó, Guillem Bonet ou Alfredo Arribas. Leur cachet insuffle une image très contemporaine à la ville. Et, des quartiers de l'Eixample à Sant Gervasi, les espaces culturels et les clubs sont du meilleur style. Éblouissants. Les architectures et le graphisme léchés sont alors le point d'orgue de soirées débridées où la clientèle aussi soigne son look. Il serait facile de verser dans le cliché "avant c'était mieux" quand on compare cette Barcelone originale et authentique à celle d'aujourd'hui. Comme un grand saut dans l'espace-temps. D'une révolution culturelle post-franquiste en recherche d'émotions libertaires à une "involution" vers le grand manitou. L'internationale machine à broyer l'authenticité d'une ville. L'explosion qui fait se ressembler de plus en plus toutes les ambiances des grandes cités européennes. Alors, les lieux à la mode dans la Barcelone de l'avant-garde et de la contreculture sont-ils toujours là ? A-t-elle su préserver sa singularité ou, au contraire, a-t-elle totalement cédé à l'uniformisation Starbuck et H&M ? Que reste-t-il de ces lieux qu'on ne trouvait nulle part ailleurs ? Petite virée "Avant/Après" les Jeux olympiques de 1992.




La Cova del Drac : Tuset, 30.  Métro : Diagonal. 

Avant 92 : Situé au sous-sol du drugstore Drug-Drac-Store, c'est le temple du jazz. Dans les années 60, il est celui des auteurs-compositeurs de langue catalane, la Nova cançó, en réaction au castillan imposé par Franco. Lluis Llach, le plus célèbre d'entre eux, y a fait ses classes. Idéal pour boire un verre tard dans la nuit, dans une rue des beaux quartiers de Barcelone. Sa faune branchée, attirée par ses nombreux bars et pubs à la mode, la surnomme Tuset Street.
Après 92 : Rien à voir. Carrer Tuset 30, on trouve aujourd'hui le restaurant Tomato. Deux étages avec terrasse aux airs de multinationale propices aux déjeuners d'affaires des entreprises environnantes. Il propose aussi des cocktails, dont le sacro-saint gin-tonic, et ouvre jusqu'à trois heures du matin du jeudi au samedi. Il existe un autre caveau à jazz Cova del Drac, Carrer Vallmajor,  également dans le quartier de Sarrià-Sant Gervasi.



Moog : Arc del Teatre, 3.  Métro : Drassanes.

Avant :  Ouvert en 1915 sous le nom de Villa Rosa, c'était alors LE tablao flamenco de Barcelone. Dans les années 70 et jusqu'à fin 80, il est le club undergound de référence ouvrant ses portes à une jeunesse contestataire qui vient se défouler au son du pop-rock anglo-saxon et national mais aussi des premières notes électroniques venues de Berlin et des États-Unis.
Après :  Dans les années 90, le Moog est estampillé temple de l'électronique. Aujourd'hui encore, il demeure un bon club électro du Raval. Mais le lieu de référence des Barcelonais de l'époque est moins enlevé, plus enclin à une électronique internationale qui contente la foule de la Rambla voisine. Il ouvre ses portes aux dj's internationaux en vogue.



Mercat de les Flors : Lleida, 59. Métro : Pl. Espanya.

Avant : Théâtre municipal inauguré en 1985 et entièrement dédié au spectacle vivant. C'est avec Peter Brook et sa célèbre mise en scène du Mahabharata que démarre la carrière de ce théâtre dont la grande coupole a été dessinée par l'architecte majorquin Miquel Barceló. Sur ses planches, on peut applaudir Patrice Chéreau, Tadeusz Kantor, Peter Stein, La Fura dels Baus, La La La Human Steps... Le meilleur de la scène vivante.
Après : Le Mercat de les Flors poursuit sa route en forme de laboratoire scénique. Ces dernières années, il se consacre exclusivement aux arts du mouvement en explorant par exemple les nouvelles formes dédiées à la danse contemporaine. Les héritiers de Pina Bausch, Josef Nadj et William Forsythe sont toujours les bienvenus dans l'une de ses quatre salles. Le Mercat organise de nombreux cycles et accueille certains concerts du festival de musique Primavera Sound.



Nick Havanna : Roselló, 208. Métro : Diagonal.

Avant : Le bar-club ouvre ses portes en 1986. Un décor entre science-fiction et industriel chic, avec une coupole de lumières, un mur d'écrans où l'on passe des extraits de Blade Runner. On y trouve même un distributeur de livres de poche. C'est aussi le lieu où l'on croise David Bowie, discrètement installé dans un fauteuil, cigarette et whisky. Des dj's barcelonais mixent des sons dénichés à Londres et à Paris.
Après : Le style de la maison a délaissé son vernis chic. Le bar nocturne mythique du centre de Barcelone a viré club commun pour une clientèle peu exigeante. Un lieu nocturne parmi d'autres qui fait le bonheur des plus jeunes avec des "Nuits étudiantes" chaque jeudi.  En résumé, l'endroit parfait pour prendre une cuite mémorable si l'on a moins de 24 ans.



Otto Zutz : Lincoln, 15. Métro : Fontana.

Avant : La discothèque à la mode. Créée en 1985 et managée par Juan José Fernández, éditeur de Star, le magazine de la contreculture des années 70 (l'alter-ego du mensuel Actuel). Situé dans une ancienne usine, l'espace conserve sa structure industrielle en s'inspirant des clubs new-yorkais. On y écoute de la new-wave et les anglo-saxons du moment. Des soirées spéciales, des défilés de mode... le lieu où il faut être pour observer la faune barcelonaise et internationale qui n'a pas froid aux yeux.
Après : Le club résiste à la tempête post-olympique. Toujours là, même si loin de ses jeunes années new-wave. Et la fresque murale peinte par l'artiste catalan Vicenç Viaplana a même disparu du décor. En  2013, le credo de la fiesta a des relents de gueule de bois mondiale. Place au club trendy où il faut arborer le parfait uniforme si l'on veut entrer dans la danse. Mais quand on y songe... L'Otto Zutz reste dans l'air du temps.



Satanassa : Aribau, 27. Métro : Universitat.

Avant : Ouvert en 1989, le club gay tendance canaille inspiré de l'univers fantasque et bariolé de Pedro Almodóvar. Cet espace kitsch voit danser tous les Drag Queen et travestis du coin mais aussi les mannequins du monde, Jean-Paul Gaultier dans ses meilleures années, ou Alaska, l'égérie pop-rock de la Movida madrilène.
Après : Malgré de nombreuses tentatives pour préserver la jeunesse et la couleur du lieu, le club ferme ses portes définitivement en 2002. Depuis 2010, il abrite un bar-restaurant de cuisine catalane et argentine au design "de aires moderno", autrement dit, froid, gris, beige et grège insipides. Parfaitement sans caractère.



Sidecar : Pl. Reial, 7. Métro : Liceu.

Avant : En plein cœur du centre touristique, sur la fameuse plaça Reial attenante à La Rambla, le Sidecar connaît ses beaux jours grâce à son emplacement et à une programmation éclectique réunissant tous les publics. Le club est un incontournable pour les Barcelonais en goguette. Un bar au rez-de-chaussée et un club en sous-sol où il fait très chaud,  toujours bondé.
Après : Le Sidecar est l'un des heureux rescapés de la vague post-olympique. Il offre encore une programmation variée, clubbing et concerts. Toujours aussi bondé les week-end à partir de minuit. La clientèle autochtones se mêle aux touristes.



Velvet : Balmes, 161. Métro : Diagonal.

Avant : Le bar-discothèque dont le nom évoque David Lynch. Ouvert en 1987, un must en forme de sommet du design barcelonais aux faux airs baroques (Miguel Morte et Alfredo Arribas). On y programme toute la musique à la mode et la clientèle est ultra-lookée, tendance extravagante. Les célébrités y sirotent des cocktails aux couleurs insensées.
Après : Le Velvet accueille une clientèle aisée et formatée. On est loin de l'originalité débridée d'antan. Les consommations sont hors de prix par rapport aux autres club du centre-ville. La plupart des soirées rendent hommage aux 70's, 80's et 90's. Un brin nostalgique. Rien à voir.



Zeleste : Platería (aujourd'hui, renommée Argenteria).  Métro : Jaume 1.

Avant :  Salle de concert démarrée en mai 1973, elle accueille ce qu'on appelle la Música Laietana, ou Rock Laietano, avec des groupes locaux tels que Secta Sònica, Orquesta Mirasol, Barcelona Traction, Iceberg... mais aussi des musiciens internationaux. Le Zeleste est une petite salle inspirée du Marquee londonien. On y entend aussi bien de la pop et du rock que du flamenco, du jazz ou de la rumba catalane.
Après : En 1986, le Zeleste se déplace loin du centre historique pour s'installer dans une ancienne fabrique de tapis située dans le populaire quartier de Poble Nou, rue Almogavers. Il programme Bjork, Tricky, Yoko Ono, McCartney et d'autres grandes pointures aussi bien que des artistes locaux tels que Gato Pérez, l'un des rois de la rumba catalane. Endetté, le Zeleste s'éteint en 2000 et cède sa place au Razzmatazz. Le Razzmatazz et ses cinq salles n'ont plus grand chose à voir avec le "petit" Zeleste né dans le quartier de la Ribera. Il est le grand complexe où l'on danse sur de l'électronique et de l'indie. Sa grande scène voit passer la crème musicale, de Bauhaus à David Byrne en passant par Coldplay, Fischerspooner, Smashing Pumpkins ou Pulp (le lieu tient son nom d'un des titres phares du combo de Jarvis Cocker). En 2013, il demeure l'espace (avec la plus intime salle Apolo) où se réunissent les amateurs de son international. Avec des dj's résidents aussi influents que Miss Kittin, le Razzmatazz est un incontournable fréquenté par les puristes barcelonais.



Zig Zag : Plató, 13. Métro : Lesseps.

Avant : Depuis 1977, le bar musical des noctambules de tous poils. C'est aussi le lieu de référence en matière de déco à partir des années 80 lorsqu'il se voit couronné du Grand prix FAD (prix de l'architecture et du design de Barcelone). Avec ses lignes inspirées du Constructivisme, son zinc années 20 et ses tables chromées portant le logo serpentin, pas de doute, boire un verre entre amis au Zig Zag devient une expérience   
Après : Le petit bar musical s'est agrandi pour devenir le Zic Zac New. 220 m2 avec bar, salle de spectacles et événementiels. Exit les tables chromées estampillées du fameux logo en zigzag, exit aussi les lignes aux réminiscences années 20. Car le "new" d'aujourd'hui est synonyme de leds multicolores, camouflage de l'uniforme insipide, écrans géants, canapés, tabourets-poufs et tables rondes au design Ikeen (!). La singularité n'est plus tout à fait le credo de la nuit des villes. Il faudra bien s'y faire...


© Corinne Bernard, septembre 2013.