25.10.13

La Vie d'Adèle, bleue d'amour




Adèle a 15 ans, des parents qui la laissent vivre à son gré. Une vie simple entre le lycée, les repas en famille, les devoirs à faire pour le lendemain. Elle est studieuse et aime les livres. Adèle (Adèle Exarchopoulos) vit ses premières expériences sexuelles avec les garçons sans grand émoi. Elle est comme à côté de sa vie, semble détachée de tout, ne pas vibrer comme les autres filles de son âge. Elle est du genre pensive, ailleurs. Et puis, passe la fille aux cheveux bleus dans son champ de vision,  sur une place pleine de monde.  Son âme chavire à l'instant même. Elles auraient pu poser leurs regards ailleurs... "Il n'y a pas de hasard", lui dira Emma (Léa Seydoux) quelques jours plus tard, lors de leur première conversation dans le bar lesbien où Adèle la retrouve enfin, cette étrange fille aux cheveux bleus. Avant l'amour fou. Un coup de foudre, en tout cas.  Emma étudie aux Beaux Arts, c'est une artiste, tandis qu'Adèle s'imagine plus tard dans l'enseignement. Elle est comme un Coeur simple à la Flaubert. Emma assume pleinement son homosexualité, Adèle la découvre et la cache au grand nombre, ses copains, ses parents... Mais à Lille le monde est tout petit alors ses copines de lycée la bousculent, ne peuvent pas accepter l'autre manière d'aimer d'Adèle. Pourtant, elle aime et c'est tout ce qui compte. C'est ce duo qu'elle forme avec Emma qui lui permet de sentir les parfums de la vie, ressentir les choses enfin, vraiment. Hélas l'amour, de quelque rive qu'il appartienne, est parfois malmené, éreintant. On y perd des plumes. Chacune poursuit son destin professionnel aux antipodes de l'autre, Emma peint, prépare ses expositions, Adèle est institutrice. Et puis, on suit un peu leur vie de couple, on les voit faire l'amour moins souvent. Les orgasmes du début cèdent le pas à un quotidien moins magique, un amour plus sage. Alors Adèle finit par céder aux avances d'un collègue instituteur. Aller voir ailleurs si c'est plus émoustillant, elle qui ne connaît pas grand chose aux grands peintres, qui se sent à côté de la plaque parmi les amitiés intellectuelles et artistiques d'Emma. Oui, mais voilà, elle est entière la fille aux cheveux bleus, n'accepte pas les à peu près, les compromis. Préfère l'amour absolu, le chaud plutôt que le tiède. Et c'est à ce moment-là que la vie d'Adèle vire au chaos. Lui est-il possible de vivre sans la peau de celle qu'elle aime au-delà de la raison ? La peau. C'est bien cela aussi. La peau douce, aimée, dont elle ne peut se passer. 
Une oeuvre de peau, de chair...
La Palme d'Or 2013, est sans doute l'un des films les plus émouvants sur l'amour depuis In The Mood for love (Wong Kar-Wai, 2000), mais pas de comparaisons possibles, ils sont aux antipodes. La Vie d'Adèle est une oeuvre de peau, de chair... comme une histoire que l'on peut toucher, nous, spectateurs. Le film nous fait vivre "l'événement" amoureux de ses personnages au plus près, à travers des plans serrés. Une caméra subjective à quelques millimètres des actrices pour des scènes de sexe explicites, de repas gourmands, de tendresse dans un jardin, ou pour partager le sommeil profond d'Adèle, la bouche ouverte comme un bébé. Le réalisateur filme ses héroïnes sans distances, la peau de chacune, les corps nus, les visages qui soufflent, qui sourient, qui pleurent, qui respirent... les cheveux emmêlés d'Adèle. Il cadre le désir. Abdellatif Kechiche réussit le tour de force de nous faire vivre la passion, comme rarement au cinéma. En partie par cette manière unique de filmer et puis, par le jeu exceptionnel des comédiennes. Et nous ne voyons pas là uniquement un film sur une relation hors champ mais plutôt une œuvre à couper le souffle sur l'amour avec un grand A. Tout simplement.

 © Corinne Bernard, octobre 2013. (parution vivreabarcelone.com)


La Vie d'Adèle (La Vida de Adèle), un film d'Abdellatif Kechiche, avec Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos, Salim Kechiouche... D'après la bd Le Bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh. Palme d'Or au festival de Cannes 2013. À l'affiche en Espagne le 25 octobre 2013.


9.10.13

The Bling Ring, Sofia Coppla


Des demoiselles et leur meilleur ami en goguette dans Los Angeles by night. Mais qu'est-ce qui les branche tant au point d'aller voler les villas de leurs idoles Paris Hilton, Orlando Bloom ou Rachel Bilson ? Entrer dans les villas des people pendant qu'ils sont occupés ailleurs à des fiestas de strass et de paillettes... Ah, les sacro-saintes marques qui remplissent une vie. Vuitton, Cartier, Chanel... et toute la panoplie du fric c'est chic condimentée par l'aura populaire de ces stars en toc, voilà ce qui les fait vibrer. Surnommé par les médias The Bling Ring, ce gang de post-adolescents a réellement pillé comme on joue pour des millions de dollars, de 2009 à 2010. La filmographie de Sofia Coppola, de Virgin Suicides à Somewhere en passant par le Versailles-pop Marie-Antoinette, égrene le vide existentiel dans ce qu'il peut avoir de plus triste ou de plus dérisoire. Si l'avant dernier, Somewhere (2010), nous menait dans l'intimité d'un acteur paumé et rattrapé du plongeon dans la piscine par sa fille de onze ans, The Bling Ring montre la vacuité dans ce qu'elle comporte de plus anxiogène  : ce besoin de la combler en s'appropriant les objets clinquants de stars adulées, véritables modèles pour ces gamins de Los Angeles perdus entre stroboscopes quotidiens, cocaïne et scandales hollywoodiens. Le film raconte une tranche de vie de ces cinq-là. Une petite bande joyeuse vêtue du complet uniforme des magazines, uniques lectures extra-scolaires. La réalisatrice, cinéaste prodige, elle-même baignée depuis toujours dans l'univers affriolant du cinéma via sa célébrité de père, épingle les travers auxquels elle a su échapper mieux que d'autres enfants de stars ou de milliardaires (on ne pourra pas en dire autant de Paris Hilton...).  
Misfits 
Le spectateur suit le jeune gang, Misfits de notre siècle, dans ses virées nocturnes, entre clubs où vont danser leurs stars préférées (on y aperçoit d'ailleurs la demoiselle Hilton) et cambriolages. Le but avéré et non dissimulé de ces beaux gosses qui ont tout pour eux, ils ne viennent pas de la working-class, n'habitent pas des banlieues mornes, est de briller façon "bling-bling" à coup de sacs Louis Vuitton, montres Rolex et autres reflets de la richesse et des projecteurs. L'important étant de combler les trous d'une existence sans idéaux et sans imaginaire. Alors imiter à tout prix les people, icônes luxueuses, jusqu'à pénétrer dans l'intimité de leurs villas hollywoodiennes, porter leurs vêtements, leurs bijoux siglés. Et puis, s'en vanter dans les clubs et soirées privées avec autant d'emphase que possible :  "Waow ! vise un peu mes Manolo Blahnik fauchées chez Paris !" 
Un véritable jeu, un plaisir à poster sur Facebook qui leur fournit au passage adresses et emploi du temps de leurs starlettes à voler. La vacuité érigée en totem. Une fois de plus, Sofia Coppola met le doigt où cela fait mal. Une société sur le déclin, dénuée de repères hormis ceux du domaine des apparences... où tout devrait être aussi lisse et rutilant que les semelles d'une paire de Louboutin.

© Corinne Bernard, octobre 2013. Parution vivreabarcelone.com


The Bling Ring, un film de Sofia Coppola, avec Taissa Farmiga, Israel Broussard, Emma Watson... 90 mn. À l'affiche en Espagne le 11 octobre 2013.