1.9.14

La rumba de Barcelone



Barcelone a ses secrets... La capitale catalane a d’abord rejeté ce qu'elle prenait pour des chants flamencos venus de l'Andalousie brûlante ou pour des "españoladas" ringardes, complaisamment franquistes. Alors, en plein boum 80's, soucieuse de concurrencer la Movida madrilène, Barcelone a relégué aux oubliettes sa rumba catalane pour encenser un pop-rock aux sonorités anglophones. Jusqu’à aujourd’hui… 
Car aujourd’hui, si l'on s'aventure du côté des quartiers de Gràcia, Horta, Ciutat Vella, Sants, ou Raval, si l’on sort des promenades connues pour découvrir l'essence musicale intime de la ville, alors Barcelone révèle sa musique. La bande-son des ruelles escarpées ou de la Plaça del Sol, celle des gens du quartier de Gràcia, celle des cañas fraîches que l'on boit en fin d'après-midi au soleil des terrasses, celles des enfants qui jouent tard durant les heures moites de l'été, celle de la rumba catalane. La première fois que j’en ai entendu parler c’était par l’intermédiaire d’un ami disquaire du Raval : « On l'écoute même au Japon !» Il était temps que je la découvre. Partir à la recherche de l'essence sonore de Barcelone... 

Carrer de la Cera
La rumba catalane a démarré dans le Raval, Carrer de la Cera, à la fin des années 50. Elle est née dans la rue, autour du musicien gitan Peret, qui se rassemblait avec ses amis pour jouer sur les places et dans les bistrots du Barrio Chino et du Portal. Le genre inventé par Peret mélange le mambo et la rumba cubaine à des rythmes rock portés par la guitare espagnole. Conçue pour danser, la rumba catalane de Peret se situe au carrefour du mambo de Pérez Prado et du rock d'Elvis qui l’a inspiré. Et puis, au fil des années, de nouveaux instruments, de nouvelles influences sont venues enrichir cette base guitares électriques et rythmiques très rock. Juan Puchades, journaliste et auteur de Peret, Biogafía íntima de la rumba catalana (Peret, biographie intime de la rumba catalane, 2011), raconte les accents gitans de la rumba classique et de ses dérivés modernes, qui ajoutent au cajón (une boîte en bois faisant office de percussions sur laquelle tape un musicien pour marquer la mesure) des sonorités plus pop-rock, parfois même électroniques : "Le genre est né dans la rue, il reste essentiellement urbain et pop. C'est probablement le dernier rythme urbain né en Europe au siècle dernier. (... ) La rumba catalane est une musique sur laquelle on danse dans ses variantes les plus rythmées et qui comprennent tout type d'arrangements : de l'acoustique pure à l'électronique en passant par des formations typiques de la pop ou du rock... Gainsbourg aurait adoré." Objet musical hétéroclite, la rumba catalane admet les compromis pop-rock et s'acclimate aux vibrations de la ville. Peret insiste lui-même sur l'euphorie qu'elle génère : "C'est un genre inventé pour rendre les gens joyeux, pour qu'ils dansent et se sentent heureux." Et cela fonctionne au-delà même de la Catalogne. En 1971, le monde entier découvre la chanson Borriquito. "Je l'ai écrite pour me moquer des Espagnols qui n'écoutaient plus que des chansons venues de l'extérieur alors qu'on avait de très bonnes choses ici." Cette fusion de rumba cubaine et de rythmes rock s’écoute encore dans les bars entre deux musiques actuelles. En 1992, Los Manolos clôturent les J.O. avec leur rumba festive, comme un symbole de la permanence d’une tradition barcelonaise en proie à une modernisation forcée. À l'orée des années 2000, l’arrivée de Manu Chao dans la ville et la sortie de Buena Vista Social Club (Wim Wenders), donnent un coup de jeune à la rumba des Catalans. Les groupes éclosent et se succèdent : Ojos de Brujo, Gertrudis, La Troba Kung Fu, Sabor de Gracia et une multitude d'autres formations relancent la fête rumbera. 

Le son des quartiers 
À présent chacun mène sa propre rumba barcelonaise. Impossible de rester figé quand on entre dans un bar rumbero ou que l'on se trouve au milieu de la foule d'un concert. Au bar Electric, Travessera de Gràcia, ou au bar Leo niché dans une vieille ruelle de la Barceloneta, et même dans certains bars à tapas du Raval, au milieu d'objets divers, sculptures, tableaux, coupures de presse, mobilier récupérés dans les marchés aux puces et vieilles photos de Lola Flores, sévit la rumba catalane. À l'entrée du bar Electric, alcôve façon David Lynch avec ses canapés nichés ici et là, son rideau de velours qui mène à la petite scène, de jeunes urbains en goguette fument des cigarettes devant la porte. À l'intérieur, on programme des groupes locaux sans jamais oublier la rumba du coin. La rumba catalane n'est pas bobo. Elle rassemble tout le monde, l'homme au chapeau noir, le rocker, la jeune mère et sa fille, le couple de trentenaires branchés. Cette musique invite tous les Barcelonais à frapper dans les mains, les fameuses palmas pour marquer le tempo et danser à la manière flamenca. Car la rumba n'est pas ringarde. C'est le son des rues, des places et des cafés où l'on peut prendre le pouls de la ville, sentir sa réalité. D’ailleurs, son principal promoteur, Txarly Brown, est plus connu dans les milieux du design sous le nom de Carles Closa. C’est lui l’architecte du regain de popularité de la rumba. Il produit plusieurs albums recompilant le meilleur de la rumba actuelle, organise des soirées à l’Apolo (une salle du quartier des théâtres, qui ressemble à une argentine avec son vieux parquet, ses miroirs dorés et ses grands lustres en bois), et introduit la genre au festival Sonar 2009. Pour lui, l’avenir de la rumba passe par l’Europe : « Mon intention est de dynamiser et soutenir la scène rumbera pour que le nouveau son que génère la ville soit son signe d’identification en Europe. Nous avons la chance de vivre dans une capitale culturelle et touristique de premier ordre. Il faut parvenir à générer une production musicale différente pour contrer l’homogénéisation culturelle qui veut que, où que l'on aille, tout ne soit de jour qu'Ikea, Zara, Starbucks, et de nuit, House, Techno ou minimale... » La rumba catalane se prête aussi à l'improvisation, comme c'est le cas dans la bodega Casa Leto, à Horta, ouverte en 2011 par un jeune mordu du genre, David Soleto, alias Leto, ex-guitariste du groupe The Lito. Chez lui, on vient boire le vermut du dimanche, l'apéritif de quatorze heures accompagné de quelques tapas de Catalogne, de Galice et d'ailleurs. Pour Leto, la nouvelle popularité de la rumba ne la coupera pas de ses origines plus territoriales : « La rumba est née dans les bodegas, il ne faut pas qu’elle s’en détache. Elle est un symbole de convivialité, de partage. Si elle s’exporte, tant mieux, mais on peut le faire sans changer sa nature. » Les sessions rumberas, par la diversité du public qu’elles accueillent et l’ambiance désinhibée qu’elles dégagent, perpétuent cette tradition de quartier. 

Fiesta rumbera
La rumba de Peret, Gato Pérez, Ramonet et Antonio González est plus vivante que jamais. Pour preuve, l'édition du fanzine Santa Rumba et les soirées "Rumba Club" du vendredi sur la scène du Plataforma, à côté de l’Apolo. Et puis, les associations qui la diffusent Sant Gaudenci, ou FORCAT, en passe de la porter au patrimoine culturel de la Catalogne. C'est la vie dehors, c'est oublier l'austérité, le désenchantement. On chante la rumba en catalan, en espagnol. Par le mélange qu’elle opère, elle réconcilie l’irréconciliable. Elle anime une Barcelone alternative. Chaque année, la Diada de la rumba se termine en apothéose avec une soirée "Super Rumba Jam". La grande fiesta rumbera se tient à l'Apolo. Plusieurs groupes de la ville défilent sur la scène face à une salle comble. Ces combos aux noms improbables, Els Delai, 9Son, Revolución, Son de la Rambla, Gertrudis, The Lito, La Màlaga, Lady Gipsy sont réunis sur une même scène. La fête barcelonaise sur le vif. C'est l’euphorie d’un film de Kusturica ou de Tony Gatlif. Toute la salle bat le rappel avec les fameuses palmas, chante, danse... La Màlaga et ses musiciens habillés comme les Blues Brothers chantent "es la rumba de Barcelona !", Rufino et ses airs de danseur flamenco se déhanche follement à la manière gitane. Les rumberos exultent pour une soirée délirante. Dépoussiérée, débarrassée de ses complexes, la rumba catalane est dans la place. Les jeunes et les moins jeunes, les gitans et les indignés du 15M, les modernos et les hipsters sont là pour danser. Loin du caractère austère dont se targuent parfois les Catalans eux-mêmes, on découvre un autre visage de la ville et de ses habitants. Barcelone comme nous ne l'avions jamais écoutée. 

©  Corinne Bernard (2012). 

À la mémoire du musicien Pere Pubill Calaf, Peret, 24 mars 1935 - 27 août 2014.

(2014, film en hommage à Peret, proposé par l'association Sant Gaudenci: http://youtu.be/Rmz3o7k70VY)



Topographie rumbera : 


- Bar-bodega Casa Leto, Carrer Cartellà, 195. La bodega de Leto, ancien guitariste de The Lito. Ouvert en 2011, on se presse dans ce tout petit bar à l'ambiance authentiquement rumbera. À Horta, l'un des grands quartiers de la rumba barcelonaise.

- La Bodega de la Riera, Avinguda Vallcarca, 81. Le bar-bodega où il faut être dans le quartier de Vallcarca, en-dessous du Parc Güell. Arnau Segarra, hôte des lieux, est guitariste dans son groupe de rumba catalane, La Banda del Panda, et programme des concerts festifs hebdomadaires. 
Pour écouter La Banda del Panda : http://www.myspace.com/labandadelpanda

- Bar musical El Colleccionista, Torrent de les Flors, 46. Hot spot pour la rumba du quartier de Gràcia. Ne pas manquer l'entrée exceptionnelle avec son piano coupé et une vitrine à faire pâlir les brocanteurs.

- Electric Bar, Travessera de Gràcia, 233. Le bar musical du week-end à Gràcia pour écouter de la rumba catalane ou cubaine et d'autres sons. Lumières tamisées et décor éclectique.

- Scène et club Apolo, C/Nou de la Rambla, 113. Le lieu privilégié de la scène nationale et internationale où se déroule chaque année la Super Rumba Jam. Air, Nouvelle Vague, Morcheeba, Wax Tailor ou Peter Murphy sont passés dans cette superbe salle aux murs rouges carmin, miroirs dorés, grands lustres en bois et parquets patinés par le temps. Un must.

-Apolo Diner (La Mala Reputació) C/Vila i Vila, 60-62. http://www.apolodiner.com/ Restau-café-concert. Appartenant à son voisin l'Apolo, on y mange un brunch le week-end en profitant des combos en live sur la toute petite scène.

- Club Plataforma, Nou de la Rambla, 135. Soirées "Rumba Club", tous les vendredis à partir de 21 h, concerts et Dj. La nouvelle scène depuis décembre 2012 pour la soirée Rumba Club démarrée il y a sept ans. Elle avait lieu auparavant à l'Apolo.

- Bar Leo, C/Sant Carles, 34. À la Barceloneta, le bar culte de toda la vida où aller prendre un verre en compagnie des gens du quartier. Et puis, pour écouter les anecdotes de la patronne Leo, fan de Bambino, grand chanteur flamenco dont on peut voir les photos sur les murs, à côté du comptoir à tapas.

- La Cova Fumada, C/Baluard, 56. Restaurant-bodega en forme de mystère, sans enseigne, niché dans la Barceloneta. Fondée en 1944, une bodega authentique où le vin coule des barriques et où l'on déguste les typiques bombas maison, une "tapa" dont la recette est un secret de famille très bien gardé. Des musiciens gitans du quartier ajoutent à l'ambiance.

- Bar Canigó, Plaça Revolució. L'un des bars emblématiques les plus courus de Gràcia, toujours plein de monde quelle que soit l'heure. Situé sur la place la plus animée du quartier.

- Bar Gipsy Lou, C/Ferlandina, 55. Dans le Raval, un bar à tapas avec concerts de groupes barcelonais. Il propose une soirée Nits de rumba (Nuits de rumba) tous les jeudis soir.

 - Tallers de Músics, C/Cendra, 34. La plus célèbre école de musique de Barcelone propose des cours de rumba.

 - École de danse Gracia Flamenca, C/Burgos, 55. http://graciaflamenca.es Dans le quartier de Sants, Marta donne des cours de rumba catalane et de flamenco. Pour apprendre l'art de las palmas cher aux adeptes de la rumba. L'école propose aussi des sessions spéciales pour les touristes de passage dans la ville. 


Bibliographie et infos : 


- Interviews de Peret, Juan Puchades, Txarly Brown, David Soleto, réalisées entre septembre et novembre 2012.

- Peret, autobiografía íntima de la rumba catalana, de Juan Puchades (éd. Global Rhythm, 2011). Une biographie de Peret pour apprendre l'histoire et les origines de la rumba catalane.

- El Triunfo, roman de Francisco Casavella (éd. Anagrama). Paru en 1990, le grand roman sur la Barcelone canaille à la manière de Jean Genet. L'histoire de Nen et de son combat contre un malfrat du Barrio Chino, portée par les rythmes rumberos et l'univers des gitans de Barcelone.

- Sant Gaudenci http://santgaudenci.blogspot.com/ Assocation de promotion et de diffusion de la rumba. Fanzine Santa Rumba http://issuu.com/santgaudenci/docs/santarumba5 édité par Sant Gaudenci, toutes les infos utiles pour suivre l'actualité rumbera.

-FORCAT (Foment de la rumba catalana), http://www.forcat.org Association de promotion et de reconnaissance de la rumba catalane.

 - Guía de la Rumba catalana édité par FORCAT. La bible de la rumba barcelonaise avec toute l'information, les groupes, leur discographie, les associations... Édition annuelle.

- http://elacumulador2.blogspot.com Le blog des collectionneurs de disques vinyles, proposé par Gabriel, dénicheur de pièces rares venues d'Espagne et d'ailleurs.

- Radio Gladys Palmera http://gladyspalmera.com Pour écouter le programme Achilifunk présenté par Txarly Brown.

-http://www.calarumba.com L'agenda de la rumba actuelle, avec toute l'information utile sur les concerts, des vidéos, des articles, une radio. On y trouve Yo Chano, la newsletter hebdomadaire pour ne pas perdre un seul événement du genre.

- http://calarumbanipona.blogspot.com.es/ Le blog japonais de la rumba catalane !


6.6.14

Only Lovers Left Alive... In the mood for vampires




In the mood for... car il s'agit bien d'un film d'atmosphère. Pousser la porte, entrer dans l'atmosphère des vampires, c'est ce que nous propose Jim Jarmusch avec Only Lovers Left Alive. Une incursion sublime dans l'univers envoûtant d'un couple de vampires. Un couple interprété par un duo androgyne magnifique, soit la combinaison, la complémentarité parfaite jouée par Tilda Swinton et Tom Hiddleston. Et nous voilà emportés entre Detroit, ville fantomatique d'une Amérique désolée, et Tanger, Maroc féerique des fumées et du breuvage qui redonne vie aux amants éternels (car c'est là qu'ils cherchent le sang frais qui les fait vivre).  Ces vampires se nomment Adam et Eve... ils sont le début, ils sont l'interdit. L'amour mythique qui traverse les siècles auréolé d'atours magnifiques, de littérature, de voyages et d'histoire(s). Ils ont fréquenté Lord Byron et d'autres fameux des siècles passés. Et le sang frais est bu comme une liqueur voluptueuse, extatique, dans de petits verres rouges gravés d'or. Adam, musicien, voue un culte sans bornes, et forcément sans âge, aux belles guitares. Elle, lit les livres anciens ou contemporains par simple glissement des doigts sur les pages, et dans toutes les langues. Eve vit à Tanger où elle veille sur son ami le dealer magnifique. Vieux sage plumitif (John Hurt) et ancien Ghost Writer de Shakespeare, dont le mausolée aux auteurs, installé dans sa chambre (des portraits d'écrivains de tous les temps tels des totems flamboyants), signifie à quel point les vampires sont des intellectuels nostalgiques.
Renaissance
Adam rejoint Eve dans les ruelles blanches de Tanger à la recherche du sang des autres, celui qui leur garantit l'éternité. Ils devront se cacher aussi en raison de la petite soeur d'Eve, vampire "iconoclaste" qui n'a pas les manières aristocratiques de sa soeur. Entre alcôves de velours et amour sans fin, Jim Jarmusch déploie son art dans un univers romanesque où la mélancolie règne. Et si ces vampires-là se contactent via iPhone, ils sont comme perdus dans une société sur le déclin où ils sont voués au secret. Un monde qui apparaît sans âme pour ces amants romantiques. Éternité et anachronisme vont de pair. Le scénario comme une histoire n'est pas précisément ce qu'il faut attendre ou chercher dans cet écrin d'atmosphère... À 61 ans, le réalisateur nous montre une nouvelle facette de son cinéma, comme aérienne et esthétique, et aux antipodes de Coffe and Cigarettes. Et si nous avions peu apprécié The Limits of Control (2009), l'avant-dernier, cet opus nous enchante. Il faut s'accorder du temps, se laisser porter par la poésie, la mélancolie, les images qui convoquent la Renaissance, et une bande-son à couper le souffle. Où l'on écoute notamment des pièces entêtantes du Hollandais Jozef Van Wissem, totalement en phase avec l'image de ces vampires élégants. On se laisse volontiers happer par cette mise en scène soyeuse et magique comme l'absinthe des poètes... in the mood for vampires.

© Corinne Bernard, juin 2014.


Only Lovers Left Alive, un film de Jim Jarmusch, avec Tilda Swinton, Tom Hiddleston, John Hurt, Mia Wasikowska, Jeffrey Wright... à l'affiche en Espagne, le 13 juin 2014.

5.3.14

Ida, le deuil noir et blanc




Première séquence époustouflante montrant un noir et blanc et un cadrage superbes, hors du commun. La caméra est fascinée par la jeune Ida en train de restaurer la statue du Christ. Années 60, au coeur de la Pologne communiste. Ida l'orpheline doit prononcer ses vœux dans quelques jours, mais avant cela la mère supérieure du couvent où elle a grandi l'incite à aller voir sa seule famille. Une survivante. Sa tante Wanda, magistrate sévère aux airs graves et absents. Dès leur première rencontre, la tante  révèle à sa nièce son  obédience de naissance. Elle n'est pas chrétienne mais juive. Ida ne répond rien, elle n'est pas bavarde mais on sent bien que les sentiments s'agitent en elle. Ses parents ont été assassinés durant la guerre. Les deux femmes  partent en voiture en quête du seul témoin qui sait où ont été enterrés les corps des victimes. Elles remontent le cours du temps violent. Au fil de leur bref périple vers le village polonais où vivait la famille, nous en saurons plus sur le mal-être et l'alcoolisme de Wanda. Wanda "La Rouge" qui a envoyé à la potence les "ennemis du peuple", comme elle le raconte à sa nièce. Il s'agit du deuil de deux femmes et, à travers ce propos universel, des souffrances et des questions de ceux qui vivent avec l'horreur en mémoire. 
Wanda, merveilleusement interprétée par Agata Kulesza, est une personne perdue et désespérée car elle aussi a vécu le drame au plus près. Elle survit via l'alcool et les hommes de passage. Et puis, elle voudrait voir Ida se transformer.  Elle voudrait qu'elle soit dans la vie et ne comprend pas sa vocation religieuse. L'enfermement, la fuite. Chacune d'elle est troublée par son propre sort et par celui de l'autre. Ida (formidable Agata Trzebuchowska), doute à chaque instant de son choix, doute au début de la droiture de sa tante.
Le réalisateur polonais Pawel Pawlikowski manie la mise en scène avec une aisance peu commune. Et le premier éblouissement arrive dès les premières images d'une beauté émouvante. Où le noir et blanc teinté de nuances grises rappelle celui du Ruban Blanc, autre merveille visuelle (Michael Haneke, 2009), et autre drame en rapport avec la monstruosité nazie. Mais si le drame de Haneke  touchait toute une "collectivité" familiale, ici  l'intime est omniprésent. La rencontre de deux personnes totalement différentes et pourtant semblables. Avec ce passé douloureux qui éclate avec autant de violence qu'une bombe. Une violence sourde où aucune des deux ne se révolte contre l'origine du crime. Car la révolte est intérieure, silencieuse. Et se retourne plutôt contre ses héroïnes blessées. La culpabilité de Wanda, le désarroi d'Ida aux prises pendant quatre jours avec une réalité crue hors du couvent. Ida évoque le deuil et le renoncement avec une finesse, une élégance et une grandeur rares. 

© Corinne Bernard, mars 2014.

Ida, un film de Pawel Pawlikowski, avec Agata Trzebuchowska, Agata Kulesza, Dawid Ogrodnik... À l'affiche en France le 12 février 2014. À l'affiche en Espagne le 28 mars 2014. 


21.2.14

Her, ou l'amour machine


Un homme sensible en procédure de divorce avec celle qu'il aime toujours. Théodore (Joaquin Phoenix) déambule comme une âme en peine, semble survivre. Flotter à contre-courant de la vie. Nous sommes dans un futur proche, tout est très aseptisé et l'humanité semble plus que jamais être le jouet de la technologie. Théodore s'ennuie un peu dans son travail d'écrivain public, écrire des lettres d'un autre siècle pour ceux qui ont oublié depuis longtemps les mots du cœur. En pleine crise sentimentale, les quelques repères qui lui restent, des jeux vidéos (superbes hologrammes) et une amie chère (Amy Adams), volent en éclat lorsqu'il se procure un logiciel de service pas comme les autres. Elle s'appelle Samantha parce qu'il faut bien lui donner un nom à cette technologie à la voix sensuelle (celle de la délicieuse Scarlett Johansson). Elle, cet "être" qui n'existe pas. Qui n'est qu'une voix. Une voix douce à laquelle il va s'attacher parce qu'elle est aussi une belle âme, une âme-sœur rêvée s'accordant parfaitement à celle de Théodore.
Samantha lui parle, l'écoute, l'aide même à s'endormir la nuit venue. Petit à petit, il retrouve le goût de vivre. Ils s'entendent à merveille et l'emmène partout avec lui, ses promenades, son travail... Elle lui sussure qu'elle veut voir le monde alors il la glisse dans sa poche via la caméra de son mobile. Lui offrir des paysages de montagnes, des plages... Un amour virtuel s'installe peu à peu. Elle l'aime aussi, du moins ce sont ses mots.
Futur proche
Peut-on être amoureux d'une voix ? Sans pouvoir découvrir les secrets de la peau de la personne aimée ? Peut-on partager des sentiments avec une machine ?  Ou alors... Samantha serait  pourvue d'une âme ? Est-ce que Théodore nage en plein délire ? Ses airs un peu fous, à côté de la plaque, à côté des autres.
Spike Jonze nous montre une société déshumanisée où le héros semble vouloir échapper à la réalité tangible pour atteindre à une sorte de plénitude totalement hors du temps et de l'espace. Comment vivre heureux dans un univers où la machine fait partie du quotidien au point d'oublier que ces objets du désir ne sont qu'un bric-à-brac technologique ? Un labyrinthe de câbles et de fils électriques. Faut-il s'inventer de nouvelles façons d'aimer parce que nous ne sommes plus capables de communiquer les yeux dans les yeux ?
Le film raconte le futur et l'incommunicabilité entre les êtres. Un futur qui ressemble sans détours à notre présent, à toute cette vie virtuelle qui est la nôtre via les réseaux et autres services du sentiment en ligne. Un univers virtuel avec des rencontres qui n'en sont pas, avec des images irréelles, des reflets de personnes. L'image domine. Et certains s'attachent à leurs iPhone, tablettes et autres gadgets. Ces objets empêchant de regarder les autres, de leur parler de vive voix. Sans nous donner de leçon, ce n'est pas le genre du réalisateur loin du domaine hollywoodien, Her remet en question notre façon d'appréhender notre rapport aux autres. Et quand Théodore retrouve sa meilleure amie qui vient de se faire larguer par son homme, de chair et de sang, les deux se retrouvent délaissés, par l'amour seul. Au-delà du lien virtuel entre Samantha et Théodore, une histoire d'amour qui cadre bien avec notre époque.

© Corinne Bernard, février 2014. (parution : vivreabarcelone.com)
Her, un film de Spike Jonze, avec Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson (pour la voix du logiciel en v.o), Amy Adams... À l'affiche en Espagne, vendredi 21 février 2014.


30.1.14

La Vénus à la fourrure... tel épris qui croyait prendre



Fin de journée. Travelling avant boulevard des Batignolles sous la pluie, la caméra nous mène lentement vers les portes du théâtre. Elles s'ouvrent. Là, un metteur en scène fiévreux est au téléphone. Il vient de faire passer des auditions à quantité d'actrices et se plaint de ne pas avoir trouvé l'héroïne pour la pièce qu'il est en train de monter. Une adaptation de La Vénus à la fourrure. Quand surgit une comédienne, plutôt une anti-héroïne, sous les traits d'une femme trop fardée, fagotée comme une demi-mondaine d'aujourd'hui, et franchement vulgaire. Peut-elle incarner Wanda, la sulfureuse dominatrice de l'œuvre du sadomasochisme ? La fille ne cadre pas du tout avec les espérances de Thomas, metteur en scène infatué.Quand l'audition commence, on ne donne pas cher de la pauvre comédienne, qui se révèlera pourtant absolument extraordinaire. N'a-t-on pas dit longtemps, très longtemps, qu'Emmanuelle Seigner n'était pas une bonne actrice ? Et ne dit-on pas depuis tous ses derniers rôles (Quelques heures de printemps, Dans la maison) qu'elle est de plus en plus épatante ? Elle trouve ici le rôle de sa vie ! On s'amusera aussi à penser que la Wanda du début nous rappelle une autre Seigner, Mathilde, la sœur ! 
Ici, tout s'imbrique, tout s'enchâsse. La littérature adaptée au théâtre, le tout dans un film. La fiction, le réel. Et plus loin encore, le roman de Sacher-Masoch ne nous renvoie-t-il pas à la réputation sulfureuse de Polanski ? Elle ne nous intéresse pas à priori mais vient pourtant enrichir le film à son tour. On en deviendrait pervers... Au fur et à mesure du film, on comprend que la postulante a plus d'un tour dans son complet guêpière-corset de cuir et cuissardes. Elle se prénomme Wanda, comme le personnage du roman de Sacher-Masoch, est-ce un mensonge ? un présage ?...  le fruit du hasard ou, pourquoi pas, une forme d'incarnation ?...
Le film nous emmène au cœur même de la création artistique et des rapports de pouvoir qu'elle implique. On y voit d'abord un metteur en scène (Mathieu Amalric) humilier une comédienne (Emmanuelle Seigner).  "Sa" comédienne, comme on dirait "sa" chose. Le jeu de miroirs a commencé. On connaît l'exigence de Polanski et les frictions qu'il a pu rencontrer avec nombre de ses comédiens par le passé... Mais au fil du film, la relation va s'inverser, la comédienne va lentement, violemment, prendre le dessus, dominant "son" metteur en scène de ses pouvoirs, et de son talent. On touche au plus grand mythe, au secret le mieux gardé de l'histoire du cinéma, les stars et leurs metteurs en scène, les réalisateurs et leurs actrices... Le trouble s'insinue d'autant plus chez le spectateur qu'Emmanuelle Seigner est l'épouse de Polanski, depuis près de 25 ans. N'est-ce pas là, sur grand écran, le plus intime de leur relation qui est en train de se jouer devant nous ? Seigner devant la caméra, Polanski derrière. Et entre eux, le clone de Polanski, Mathieu Amalric (le plus grand acteur français actuel) qui, au fur et à mesure du film, ressemble toujours plus à Roman. Même silhouette, même allure, même coupe de cheveux. Fait extraordinaire, les deux intéressés prétendent ne pas s'être rendus compte de leur gémellité en devenir lors du tournage. 
Du pur Polanski avec ce goût du huis clos infernal, mais jamais claustrophobe, pour mieux cerner les caractères (au sens anglais), de chacun. Un huis clos où l'actrice domine, possède. Et jusqu'à la scène finale, sorte d'acmé, d'apothéose, et tout un symbole que nous ne dévoilerons pas ici. Du grand art. La vénus à la fourrure est un film formidablement ludique qui s'adresse à l'intelligence du spectateur cinéphile. Seul un sublime plan final inversé sur les arbres du boulevard des Batignolles vient nous ramener à notre terne réalité. La semaine dernière, un grand hebdomadaire français publiait un long article sur une très grande comédienne, actuellement sur scène à Paris. On pouvait lire ces quelques mots : "Le metteur en scène peut tourner autour d'elle, il ne la dominera jamais."  La légende peut continuer...
© Corinne Bernard et Bertrand Dentz, janvier 2014. (parution : vivreabarcelone.com)
La Vénus à la fourrure, un film de Roman Polanski (2013), avec Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric, d'après la pièce de David Ives (adaptation du roman de Sacher-Masoch). À l'affiche en Espagne le 31 janvier 2014.