20.10.20

Drunk, à boire

 



Au Danemark, quatre professeurs de lycée décident de se lancer dans une expérience peu banale qui pourrait remettre en question les clichés hygiénistes sur l'alcool et ses dérives. L'expérience s'inspire de la théorie d'un psychologue norvégien selon laquelle nous aurions un déficit d'alcool dans le sang qui nous empêcherait d'être heureux. Il serait possible de combler ce déficit grâce à une constante quotidienne de 0,5 g d'alcool dans le sang. Nos amis s'adonnent alors aux joies éthyliques dès le matin, et jusqu'à 20 h (tel Hemingway qui ne dépassait jamais cette heure pour boire sans perdre la faculté d'écrire). 

Dès lors, bières, vins et cocktails agrémentés d'absinthe vont petit à petit effacer la lourdeur de leur quotidien au lycée et dans leur vie privée. L'alcool les rend plus joyeux, plus légers, et même plus sympathiques auprès de leurs élèves (lesquels boivent chaque week-end sans limites). 

L'essai semble fonctionner, nos professeurs sont mieux dans leur peau et exercent leur métier comme jamais. Hélas, le professeur d'histoire - Mads Mikkelsen au sommet de son art -, choisit de pousser l'expérience dans ses retranchements. Il boit bien au-delà des 0,5 g préconisés et perd peu à peu le contrôle pour atteindre des états d'ivresse insurmontables. Sa femme fait ses valises et s'en va voir ailleurs, du côté de la sobriété. Pendant ce temps, Tommy, le prof de sport, file aussi un mauvais coton pour atteindre à l'alcoolisme dépressif... Et ce qui avait démarré comme une expérience amusante et quasi-scientifique entre "francs-buveurs" part en vrille pour atteindre des états d'alcoolémie qui font chavirer leur monde. 

Le spectateur verra peut-être deux postulats du réalisateur : boire pour se sentir vivant ou boire pour se perdre... Quoi qu'il en soit, Thomas Vinterberg semble aller du côté festif de l'état d'ébriété, jusqu'au final dont on ne révèlera pas l'acmé jubilatoire porté par Mads Mikkelsen. À boire, donc. 


Drunk, de Thomas Vinterberg, 1h55. Avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe, Magnus Millang. 

8.10.20

"Je suis le rêve, je suis l'inspiration", Victor Brauner au musée d'Art moderne



Le musée d'Art moderne offre à voir une rétrospective de l'artiste roumain Victor Brauner. Le surréaliste qui fréquenta André Breton et Tanguy à son arrivée à Paris, s'est également inspiré des sciences occultes, l'ésotérisme, l'alchimie, la Kabbale pour construire une œuvre truffée de références. 

Victor Brauner naît en 1903 en Roumanie, en 1921 il est expulsé de l'école des Beaux-Arts de Bucarest pour "non-conformisme", il y sera resté à peine deux ans. Échapper aux académismes est son fort et en 1924 il crée la revue dada 75 HP avec son ami le poète Ilarie Voronca, puis sa première exposition personnelle à la galerie du Syndicat des beaux-arts de Bucarest. À son arrivée à Paris, Brauner rencontre le groupe surréaliste mené par André Breton, il fréquentera aussi d'autres artistes de l'époque tels que René Char ou Yves Tanguy. En 1938, il perd un œil lors d'une bagarre entre les peintres Oscar Dominguez et Esteban Francés, un accident qui ressemble à l'accomplissement d'une prophétie, lui qui avait peint son Autoportrait énucléé en 1931. Il quitte Paris en 40 pour rejoindre le sud (libre) du pays. Amoindri, il poursuit malgré tout son œuvre qui tend alors de plus en plus vers les magies et les sciences occultes. En 1945, il retourne à Paris où il s'installe rue Perrel, dans l'ancien atelier du Douanier Rousseau. À ce moment-là, il peint sa série des Conglomeros, curieux personnages hybrides et androgynes aux bras et jambes multiples qui s'enlacent, s'embrassent, font leur toilette... 

Héron d'Alexandrie, 1939.

Dès 1939, ses recherches picturales mènent l'artiste vers l'alchimie et la kabbale, une possibilité pour lui, également chère aux surréalistes, de continuer sa route hors des sentiers balisés des institutions. L'alchimie est contraires aux idées de l'Église et de la science, elle est libre de tout carcan institutionnel et permet à Victor Brauner de peindre des toiles à l'esprit hermétique. Celui qui observe des peintures telles que Héron d'Alexandrie, voit des énigmes à élucider. Ici, il s'agit d'un hommage au mathématicien grec, ingénieur et mécanicien qui inventa, entre autres, une clepsydre pour mesurer le temps et la première machine à vapeur. 


Brauner cultive aussi une fascination pour les chiffres. Ils ont une signification objective. Par exemple, lorsqu'il s'installe dans l'ancien atelier du Douanier Rousseau il établit la coïncidence entre les treize lettres de son nom et les treize lettres de celui d'Henri Rousseau. Cette fascination est un écho à la pensée du poète romantique Novalis qui lui même s'intéressait à la symbolique des nombres. Brauner lui rendra d'ailleurs hommage avec son énigmatique Portrait de Novalis (1943), sorte de tableau-objet talismanique faisant référence à la Kabbale et à la pensée du théosophe Jacob Böhme.

Tout au long de sa vie, Victor Brauner s'intéressera à toutes les formes de sciences occultes et à la magie au sens noble du terme... des moyens pour lui de conjurer le mauvais sort : la perte d'un œil, la guerre... Un artiste dont les toiles sont en forme d'énigmes, une source d'invention intarissable, une imagination sans bornes pour une œuvre foisonnante qui évoluera sans cesse. L'exposition présentée au MAM est très dense et mérite qu'on s'y attarde pour tenter d'élucider quelques secrets d'un grand peintre...


Victor Brauner, Je suis le rêve, je suis l'inspiration. Exposition visible au musée d'Art moderne, Paris, jusqu'au 10 janvier 2021. https://www.mam.paris.fr/fr/expositions/exposition-victor-brauner












4.10.20

Josep


Avec Josep, le dessinateur Aurel raconte une période sombre de l'histoire française, celle de la Retirada et des camps où l'on a enfermé plus de 450 000 espagnols fuyant Franco en 1939. 

Républicains, anarchistes et communistes ont fui la mort certaine promise par Franco en traversant les Pyrénées pour trouver le pays des fameux Droits de l'Homme... À leur arrivée, ils ont été internés dans des camps. Prisonniers maltraités par les autorités françaises. 

Josep Bartolí, dessinateur catalan, fut l'un d'eux qui s'exila pour éviter la mort sous les fusils des milices franquistes. En France, il ne trouva pas mieux. Les Espagnols n'étaient pas les bienvenus, considérés comme des ennemis de l'État pour la simple raison de ne pas être Français, voire de représenter la grande menace communiste. La Retirada se déroule quelque temps à peine avant l'insurrection allemande et ses rafles organisées par le gouvernement de Pétain. On connaît la suite... 

Une fois n'est pas coutume, un réalisateur s'attache à souligner cet épisode peu glorieux des camps espagnols installés dans le sud français. Les livres d'histoire n'en parlent pas ou édulcorent. On ne raconte pas la maltraitance, la sous-alimentation, l'absence de soins aux malades... Aurel n'a pas peur d'évoquer ce qu'ont vraiment été ces camps de prisonniers de la Guerre civile.

Le film s'attache en particulier à la relation entre Josep et l'un des gendarmes, Serge. Serge n'est pas comme ses collègues stupides, racistes et sadiques. Serge ne veut pas être de ceux-là. Lorsqu'il observe Josep tenter de dessiner à même le sol, sur la terre battue, il lui offre en catimini un crayon et un carnet à dessin. Il recherchera aussi la fiancée madrilène de Josep, internée dans un autre camp. 

Au milieu de tout ce malheur dessiné à la pointe noire... apparaît parfois un trait de couleur. Ce sera l'évasion de Bartolí. On le voit à Mexico auprès de Frida Kahlo. Et puis une expo à New York. 

Ce film sur cette tragédie vécue par ceux qui fuyaient la Guerre civile permet aussi de découvrir le travail d'un artiste. Josep Bartolí a croqué l'enfer des camps, mais aussi ses espoirs lorsqu'il y avait lieu d'y croire... croire à la liberté. Au fil du film les oeuvres de Bartolí se mêlent au crayon d'Aurel (dessinateur pour Le Monde et le Canard Enchaîné). 

On est très ému par ce grand film qui fait écho à la tragédie que vivent encore les exilés d'aujourd'hui. 


Josep, un film réalisé par Aurel, 2020. Avec les voix de Sergi López, François Morel, Gérard Hernandez, Valérie Lemercier, Sophia Aram.