8 oct. 2022

Moonage Daydream




Moonage Daydream est un kaléidoscope de plus de deux heures qui filent comme les étoiles. D'une grâce formelle époustouflante, Bowie y apparaît comme l'outsider qu'il était. Toujours hors cadre, toujours en avance sur tout et sur tous. Un visionnaire. Le film donne à voir, à travers des images d'archives parfois inédites, l'aura et l'étendue des différents talents du Thin White Duke. De la musique en passant par le cinéma, le théâtre, l'écriture ou encore la peinture où il excellait prenant pour modèles Francis Bacon ou Edvard Munch. Le musicien n'avait aucune limite dans sa recherche créative. L'art élevé au rang de paradigme formel, glaner chez les autres pour recréer à sa manière. Pas de plagiat, mais une réinvention constante. Bowie a toujours revendiqué ce goût pour le travail des autres, ses inspirations. Et puis, la dimension d'aura envoûtante, proche des grands maîtres, est le fil d'Ariane tenu par le réalisateur Brett Morgen. 

L'immortalité stellaire

"Je reste avec vous", peut-on lire sur le tombeau de Jean Cocteau, et c'est exactement cela, le film de Morgen. Un plaidoyer pour la vie et la possibilité de l'infinitude grâce à l'art. À travers la route fabuleuse d'un artiste nommé David Bowie, mais qui d'abord se nomma David Robert Jones. L'histoire d'un petit gars de Bromley, banlieue populaire de Londres, qui voulut imaginer sa vie comme on imagine une histoire fantastique. Car la vie de David Robert Jones tient du fantastique. Comment il se détache d'une famille taiseuse où l'amour est inexprimé, voire absent, et démarre par une voie toute tracée dans la publicité via le dessin pour s'envoler vers la vie brillante du Londres des sixties. Londres, capitale de la pop et bientôt du phénomène Beatles. D'abord Mods puis glam, puis rock, puis artiste complet. Car Bowie fut un touche-à-tout de l'imaginaire justement à la manière d'un Jean Cocteau ou d'un Andy Warhol qu'il croisera d'ailleurs via l'ami Lou Reed et le Velvet Underground, au cours des exaltantes années 1970. 

Performance

Le film de Brett Morgen n'est pas un énième documentaire musical entrecoupé de flagorneries d'un entourage plus ou moins intéressé, en forme de biopic linéaire comme nous avons l'habitude d'en voir. Il s'agit plutôt d'un objet d'art, une performance, un collage magnifique. Un feu follet filmique. Ici, nous sommes dans une véritable performance artistique qui utilise la couleur, la vitesse, la photographie. Un véritable stroboscope d'images d'archives qui n'est pas sans rappeler par sa forme Le Livre d'image, dernière œuvre flamboyante d'un autre immortel : Jean-Luc Godard. Moonage Daydream apparaît alors comme un livre d'images consacré à la créativité foisonnante d'un artiste pluridisciplinaire. Créativité, mais aussi recherche intellectuelle constante de connaissances sur les grands thèmes philosophiques. La vie, la mort, l'histoire des magies et des religions dont le musicien, addict à la lecture, était friand. Where Are We Now? restera la question définitive posée par l'un des plus grands artistes de tous les temps. Un touche-à-tout flirtant avec les mystiques, comme l'avait fait Jean Cocteau en son temps. Il est fort à parier que l'Homme qui venait d'ailleurs continue son œuvre, somewhere... Soit l'immortalité d'un faiseur d'étoiles. Bowie était, est et sera toujours semble nous raconter Moonage Daydream. 


© Coco Bernard, octobre 2022.

Moonage Daydream, de Brett Morgen, en salles le 21 septembre 2022. 


6 juin 2022

Les Passagers de la nuit




Les Passagers de la nuit, de Mikhaël Hers, sonne comme un bijou en forme de traversée dans une vie parisienne des 80's, mais aussi comme un émouvant hommage au cinéma d'auteur via Éric Rohmer. À l'heure où les salles post-Covid n'attirent plus les foules, le film fait figure de porte-voix du cinéma en salles.

C'est l'histoire d'Elizabeth, superbe Charlotte Gainsbourg, à l'orée de la quarantaine, qui vient de se séparer de son époux. Une vie à reconstruire auprès de ses pré-ado et ado, Matthias et Judith. Une mère et ses enfants au début des années Mitterand. Le film démarre dans la liesse du 10 mai 1981 dans un Paris plein d'espoir. Une France en plein tournant joyeux. Et le cinéaste est allé piocher dans des images d'archives le souvenir de cette folle nuit dans la capitale. 

Le trio vit dans l'une des tours du "New York parisien", le quartier de Grenelle. Ses bords de Seine où flotte la réplique de la statue de la Liberté. Tout un symbole. Car Elizabeth est de ces femmes libres à la fois fortes et fragiles. Traverser le pont de Grenelle pour chercher du travail à la Maison de la Radio un soir d'hiver. Elle qui n'a jamais travaillé. Elle y trouvera une place de standardiste pour l'émission de la nuit (Les Passagers de la nuit), celle des fameux "sans sommeil" si bien nommés par feu Macha Béranger et sa voix de velours aux accents de rocaille patentés par les cigarettes sans fin. Un programme où Emmanuelle Béart, l'animatrice radio et productrice, campe une Macha Béranger - qui fume aussi - voguant dans les océans d'une tristesse solitaire. Au petit matin, elle rentre toujours seule, un taxi l'attend au pied de la Maison de la radio. Au début leurs rapports sont félins, et puis viendra l'amitié. 

Elizabeth et ses enfants voient leur nouvel univers bouleversé par l'arrivée dans leur vie d'une jeune fille moitié paumée moitié punk (formidable Noée Abita toute en jeunesse égarée). Une fille qui ressemble à un petit oiseau tombé du nid qui découvrirait la ville, le monde... 

Ils vont lui ouvrir leur porte et leurs cœurs, s'attacher à cette toute jeune femme sans domicile fixe, passagère de la nuit sans personne qui l'attend. Matthias s'éprend de la jeune femme qu'il perçoit comme une sorte d'héroïne de cinéma. Ils vont d'ailleurs très souvent au cinéma. Ici L'Escurial apparaît tel un emblème cinéphile du 13e, celui du temps où l'on allait dans les salles obscures d'un Paris léger où tout semblait encore possible. La mystérieuse Talulah, c'est son nom (ou son pseudo), trouvera un job d'ouvreuse qui lui permettra de voir une multitude de films, elle qui en resquillant s'est retrouvée par hasard face au merveilleux opus de Rohmer, Les nuits de la pleine lune. La fascination soudaine pour la fulgurante Pascale Ogier. Pascale Ogier, autre métaphore filée de ce Paris qui n'est plus et que nous rappelle Mikhaël Hers. Et la question émouvante de Talulah, qui apprendra la mort de la comédienne quelques mois plus tard, de la bouche de Matthias, résonne comme un écho à la ville dont les lumières commençaient à s'éteindre au fil des désillusions socio-politiques. "Mais pourquoi est-elle morte ?" lance la belle ingénue, les yeux brillants d'émotion. Comme un "pourquoi ?" définitif sur la finitude de nos vies et celle d'un monde qui disparaissait petit à petit en silence... À l'âge où l'on se cherche, Talulah adopte les intonations cristallines de la jeune actrice disparue. Touché.

Le film déroule une décennie flamboyante où tout semble plus simple. Intensément, le cinéaste offre au cinéphile un magnifique cadeau, un moment de cinéma tout en douceur, une pure magie mélancolique où l'étoile filante Pascale Ogier est le fil d'Ariane de cette capitale en forme d'insouciance quasi irréelle.

Une capitale comme nombre s'en souviendront, c'était hier et pourtant c'est si loin. Les Passagers de la nuit cite en pointillé quelques documents des 80 où l'on aperçoit des lieux, des voyageurs dans le métro, des regards... Une vie sans téléphone portable ni ordinateur où les Parisiens échangent des regards, des sourires, interagissent. Le trio devenu quatuor vit un quotidien au gré des amours et des rencontres. Ces passagers de la nuit sont de simples et heureux passagers de la vie. Et ceux qui ont connu cette époque et la foule des cinémas de quartier, admiré l'étincelante Ogier chez Rohmer, retrouveront un bout de leur propre jeunesse, passagère de cette nuit parisienne.


© Coco Bernard, juin 2022.

Les Passagers de la nuit, de Mikhaël Hers, avec Charlotte Gainsbourg, Quito Rayon Richter, Noée Abita, Émmanuelle Béart, Megan Northam... À l'affiche, 2022.

5 juin 2022

Où sont passées les reines de la Rambla ? Une histoire de José Pérez Ocaña



2013. J'ai beau chercher, je ne vois rien. Rien de ma Rambla. Barcelona. Cafè de l'Opera, je m'installe, commande un chocolate caliente, le saupoudre d'un petit sachet de sucre. J'attends la visite de Nazario et Camilo, ces deux-là toujours beaux dans leurs costumes blancs. Allure d'Argentins. Parfois fardés. Il est midi et le café est plein à craquer, des gens du coin, quelque alcoolique, quelque poète cloche de la Zona Baja, celle des gens de peu. Des artistes sans le sou, comme nous trois. Barcelone, 1975. Mais je m'égare... Un voile de fumée. Aujourd'hui, je suis assis là, à une table près de l'entrée avec sa grande porte sculptée en bois qui donne sur la Rambla. En face du grand théâtre du Liceu. Je ne vois passer que des supporters du Barça, torses nus, shorts et tongs, crânes rasés. Des peaux translucides virant au rouge écrevisse. Ils sont beurrés matin et soir. C'est comme un cercle vicieux. Ils n'arrêtent jamais de vomir, sur la Rambla et face au marché de la Boquería. Des sangrias tièdes. Le mauvais vin. Ils envahissent les bars à touristes alignés tout le long de la promenade qui mène au port. Et vont même à plaza Real, ma plaza Real... Ils ne s'aventurent que rarement dans le Raval, l'ancien barrio Chino des marins américains, des travestis, des gitans et des putes... Dans les guides, on peut lire un avertissement non dissimulé : « Quartier bigarré où vit principalement la communauté musulmane. » entre les lignes : « Il est conseillé de garder un oeil sur vos affaires. » Subtiliser des iPhone et des flacons d'huile de Monoï, pfff... Il y a longtemps déjà que les Barcelonais ont quitté La Rambla et sa belle plaza Real, celle qui m'a accueilli en 73. Quand j'ai fui Cantillana, petit village de ma vieille Andalousie, ses modèles d'un autre temps. Mais ils sont mes peintures. Les christs, les fêtes populaires, les vierges saintes, les veuves éplorées, les processions, les cimetières... Un folklore qui ne me quitte pas, à Barcelone. Quand je chante, quand je peins.


Procession Vierge sainte, José Perez Ocaña

Plaça Real, au numéro 12. C'est là que je vis dès 1973, en plein cœur de tous les possibles. Loin d'une Andalousie étriquée. Ah, je suis très fier ! En 2012, au numéro 13 on a inauguré un bar-restaurant qui porte mon nom ! Une fan venue de Saragosse, elle adore mes œuvres. Je m'installerais bien à l'un des fauteuils de velours lie de vin. Je ferais bien mon show, à moitié nu entre les tables. Le lieu est assez à mon image, fait de pièces multiples, d'objets hétéroclites et fous, de lampadaires insensés. Des trouvailles d'antiquaires. On pourrait presque y voir l'atelier d'un peintre. C'est comme ça que je me vois certains soirs à travers le reflet d'une vitrine, après une énième virée dehors. Un drôle de type hétéroclite. Fait de différents morceaux recollés et rassemblés un peu au hasard. Ocaña, José Pérez Ocaña, je ne sais pas si cela évoque quelque chose à la foule de touristes qui s'y presse chaque jour. Je ne sais pas si les hipsters pensent à moi quand ils sirotent leurs gin-tonic. Cherchent-ils à savoir ? Quand ils passent devant la petite plaque commémorative. Bleu ciel avec des anges peints et mon nom en dessous, cloué bien solidement à la façade. Juste à côté de la porte d'entrée au bois vermoulu. La trace, le souvenir que j'ai habité là, à quelques mètres de ce bar magnifique. Savent-ils que Barcelone s'est battue pour être encore plus libre que les autres dans cette Espagne des années soixante-dix ? Savent-ils qui j'étais, moi, dans la Barcelone clandestine ? Ce que je représentais dans ces années troubles et difficiles pour nous, artistes libertaires ?
Je peux le dire, maintenant que je suis mort. Ma renaissance a eu lieu ce matin de juin où je suis descendu du train. Estación de Francia, gare de France... Le début de tout. Barcelone, ma belle, si libre.
Sur la platine : "Yo tengo con alegría que disfrazar mi tristeza, y no hacer de mi cabeza, las pesadillas huir. Yo tengo que ahogar riendo las penas que me devoran, cuando mi corazón llora, mis labios deben reir." Sara Montiel chante "Loca", vieux tango de 1962.
Quand Franco est mort, ce fut comme une grande orgie des âmes libres. Enfin libérées. C'est du moins ce qu'on a cru... Nous étions si naïfs, aussi naïfs que mes tableaux. Il faut que je vous dise à quel point j'aime les couleurs et les rêves de Chagall. Des peintures comme des rêves, oui, c'est bien ça. C'est tout à fait ça. Ma peinture est un rêve, mes sculptures en papier-mâché représentent des anges. Je suis ce qu'on appelle un peintre naïf. Parce qu'il faut bien entrer dans des cases.
Un vieux Teppaz déniché au marché aux puces des Encants. Dans mon petit meublé de la superbe Plaza Real. J'écoute les vieilles coplas rapportées de mon enfance, des disques de mon père. Lola Flores tourne en boucle, elle chante, Limosna de Amores, La Zarzamora, Ay, pena,penita pena... Des chansons qui racontent les amours perdues, la beauté du pays... des invitations à ma peinture.
Dans mon petit village sévillan, je chantais et peignais. J'aimais déjà les mantilles, les vierges saintes des processions. Tout ce décorum... Il faut que ça pétille !

Ocaña, Camilo et Nazario, Rambla, Barcelona, 1977.

"Je ne peux pas croire que tout finit dans un cimetière, qu'il n'y a rien d'autre après."
En mai 1973, je prends un train en partance pour ma liberté. Je suis pédé, artiste peintre, chanteur, je veux vivre comme je l'entends. Barcelone connaît des mouvements libertaires, ses révolutions urbaines, culturelles, sociales. L'envie de briser la léthargie et la soumission du peuple. Je débarque au Cafè de l'Opera habillé en fille du sud, avec mes talons, ma mantille noire, mon éventail bariolé. Si les jeunesses catalanes souhaitent être indépendantes, elles apprécient aussi ma comédie des rues, mon show andalou. Je suis la reine de la Rambla ! Je m'exhibe avec mes deux amis. Il y a Nazario, dessinateur au crayon et à la langue acérés, pour une revue qu'on vend sous cape El Víbora, et puis, Camilo, autre Andalou, complètement paumé, on s'est bien trouvés tous les trois. Ma vie, je la situe parmi les ruelles escarpées de Pasolini et les trottoirs de Fassbinder.
"J'adore les toilettes publiques, je suis le Pasolini espagnol !"
Tout ce qui compte, au fond, c'est que je m'amuse... les garçons... On me traite de Rouge, ça me fait bien rire. Je n'ai rien à voir avec ça, je ne suis d'aucun parti. Ou alors, je me promène de temps en temps sur la Rambla au bras d'un anarchiste. Anarchiste, je ne vois que cette possibilité politique pour moi qui ne croit en rien. Seuls le sexe et l'art. Je n'étais pas à l'école très longtemps, je me suis fabriqué de toute pièce, je me suis inventé seul. Je sais lire et écrire. Je sais peindre. Je suis un artiste. J'ai toujours peint, sculpté, chanté. Des chants flamencos, quelques coplas dans les rues... je traverse une partie de la Rambla pour rejoindre el Carrer del Hospital, barrio Chino. Nous sommes en 1975, Franco meurt dans une lente agonie. 20 novembre 75, on annonce partout "Franco ha muerto..." Le journaliste radio semble à l'agonie lui aussi. Il s'est fabriqué une voix d'outre-tombe, il n'a pas le choix. Moi, je suis chez Nazario on prépare mon expo à la galerie Mec-Mec, des toiles et quelques sculptures d'anges et de saintes. Quand on a entendu l'annonce à la radio on a d'abord cru à une blague.
Et puis, soudain il y a un grand silence, la ville est comme vidée de ses habitants. Le souffle coupé. On ne peut pas y croire. On a la gorge serrée. C'est comme quand on meurt et que la vie défile. Comme dans un film... On s'est refait tout le scénario... Avec Franco, après Franco. Comme si toutes les prisons s'ouvraient par magie. On s'est dit qu'on rêvait. Et puis c'était bien ce grand silence pour travailler.


Ocaña habillé en Sévillane

"Je ne me sens pas femme, je m'habille en femme par provocation, pour m'amuser, pour rire avec les gens et ça m'amuse beaucoup, excepté la dernière fois, quand on m'a frappé, mais bon... comme disait Jésus-Christ : Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font."
Ce soir de novembre, je me souviens de tout, chaque détail. On a rejoint Camilo, notre pote andalou débarqué Carrer d'En Robador, rue des Voleurs, quelques années avant moi. Camilo a toujours été de toutes les fêtes pourvu qu'il y ait du bon vin et des éphèbes, parfois des jeunes marins désorientés Carrer d'En Roig. On rejoint la fiesta clandestine organisée par quelques artistes et étudiants, elle a lieu Carrer del Carme, juste à côté de la fontaine de Santa Eulàlia sur la petite Plaza del Pedró où j'aime bien flirter tard dans la nuit. Le petit bistro de Montse est bondé. On croise des gens de Ajoblanco, la revue en vogue dans les milieux universitaires. C'est la liesse dans ces quelques mètres carrés de zinc, le Cava frais coule à flot et l'on mange quantité de pà amb tomaca, le pain tartiné de tomates fraîches et d'huile d'olive. Fierté des tapas catalanes. Et c'est comme lorsqu'aujourd'hui, le Barça remporte un match contre le Real Madrid. Une fête incroyable où tout le monde s'aime. Sur un bout de comptoir, Nazario, lui, dessine déjà des croquis un peu pornos où nous sommes tous à poils avec le portrait du Caudillo, bien placé, en guise de pañuelo... Je panique... "C'est pour El Víbora, ne t'affole pas comme ça, la Brigade politico-sociale ne peut plus rien contre nous, tu ne comprends pas ?!... Ocaña ! merde ! Franco est mort ! Franco ha muerto!" Nazario prononce le nom du Caudillo distinctement en prenant soin de détacher chaque syllabe. Comme s'il souhaitait me réveiller d'un long coma. Et toute la nuit, les gens sont devenus comme fous, dans ce bar. Une moitié de la ville était en deuil - la Zona Alta, la bourgeoise catholique -, l'autre buvait, dansait, s'embrassait. J'ai vu des jeunes mecs se rouler des pelles et puis plus tard, embrasser des filles sur la place, un truc de fous ! La Guardia Civil était aveuglée ce soir-là. Une liesse sans fin et la gueule de bois les jours qui ont suivi. Mais tout cela n'a pas duré. Nazario, moi, et quelques connaissances des Jeunesses militantes gays, avons été embarqués de force un soir, sous les regards consternés d'autres manifestants. On a fini au poste de police de la Vía Laietana. Ils m'ont interrogé et frappé pendant des heures. Mon dos était couvert de marques. Les jeunes années sans Franco, el Caudillo. La Transition et ses vieux brisquards qui ne cèdent pas leur place. Qui ne veulent pas lâcher le morceau. Franco était mort mais nous devions encore courir pour échapper aux monstres. L'ordre et l'autorité continuaient de s'immiscer partout tels les cafards dans un conduit.

Au 12, plaça Real, Barcelone aujourd'hui.

Sur la platine : "Dicen los viejos que en este país hubo una guerra y hay dos Españas que guardan aún, el rencor de viejas deudas. Dicen los viejos que este país necesita palo largo y mano dura, para evitar lo peor. Pero yo solo he visto gente que sufre y calla dolor y miedo, gente que solo desea su pan, su hembra, y la fiesta en paz." le groupe Jarcha chante "Libertad sin ira", 1976.
En 1977, dans un restaurant animé de la Rambla aujourd'hui remplacé par un hôtel, je fais la connaissance de Ventura Pons, jeune metteur en scène de théâtre. Je faisais ma tournée habillé en Sévillane, comme à peu près chaque jour. J'égrenais mon répertoire flamenco et quelques chansons de mon cru.
"Allez, messieurs, laissez-moi passer. Je suis la pasionaria des tantes !"
Je me fraie un passage entre les tables, chante une vieille copla de Sara Montiel, je veux qu'on me voie, qu'on m'admire. Faire la fête et provoquer. Ventura Pons déjeune avec quelques comédiens, il m'arrête et me lance dans un grand sourire malicieux : "Alors, ça te plaît de t'habiller comme les vieilles des villages ?" Je lui porte l'estocade et répond fièrement tout en agitant mon merveilleux éventail rouge et noir : "J'ai pour habitude de me revêtir de mes souvenirs !" Il a ri, je crois que je lui ai plu. Quelques jours plus tard il m'a dit qu'il avait un projet en tête, mais pas pour le théâtre, non, un film sur moi. Je ne pensais pas qu'il me mènerait plus tard sur les marches de Cannes... Moi, José Pérez Ocaña, parti de rien, moi qui avais à peine vu une dizaine de films jusque-là. Avec toute cette censure ! Pour Ocaña, retrat intermitent (Ocaña, Portrait intermittent), Ventura Pons ne m'a pas vraiment dit qu'il ferait un film de cinéma. Il ne m'a pas parlé de scénario ou de plan précis. Alors j'ai pris ça pour une sorte de jeu et me suis laissé aller à répondre. Il me posait des questions caméra au point, me filmait sur la Rambla durant mes promenades quotidiennes habillé en fille, aux bras de Nazario et de Camilo. Ce film de 1978, c'est une nouvelle destinée pour Ventura Pons, un cinéaste catalan apparaissait sur le devant de la scène, était même projeté à Cannes. Depuis, il en a fait des films, avec de vrais acteurs, des comédiens dignes de ce nom. Moi, je n'avais fait qu'être moi-même, je ne me présentais pas comme un acteur. J'avais juste été exactement fidèle à mes provocations. Mon jeu sur la Rambla, parler aux vieilles dames, aux mères qui promènent leurs bébés, montrer mon sexe aux hommes aux regards ahuris. Ah, comme Barcelone et sa Rambla, sa plaza Real, m'offraient les plus belles scènes !
Sur la platine : "Mari Pili, rica, guapa, de bonito ni una lata, ves deprisa, ves corriendo, yo te espero en complementos, oh! Llevo horas esperando, Mari Pili está tardando, esta chica no coordina, Mari Pili, ven, monina, ah!" Alaska y los Pegamoídes chante "Horror en el hipermercado", 1980.
Ventura Pons sait mieux que personne à quel point les gens comme moi manquent à présent dans cette partie de la ville. Cette partie qui perd de son âme libertaire, qui n'en peut plus d'être un parc à thème. Un couloir de Disneyland conforme au plaisir des touristes qui ne me voient pas. Ma chère Rambla n'est plus que l'ombre de la frénésie des pasionarias que nous représentions tous alors. Avec mes amis en plein milieu de cette ville libre, parfois j'en pleure. Quelquefois, on parle encore de moi sur la Rambla, on m'a consacré une grande expo en 2010. Mes toiles, mes aquarelles et sculptures dont on n'avait pas reconnu la grande valeur de mon vivant ont été vues dans les salles du Palais de la Virreina... Je n'en reviens toujours pas ! Maintenant, ce n'est plus l'artiste travesti, le chanteur de flamenco de la Rambla qu'on aperçoit, non, on me dépeint comme un artiste "underground". Oui, c'est bien ce que j'ai lu dans le catalogue de l'exposition : "artiste underground de la Transition."


Ocaña porte sa mantille lors d'une manifestation du collectif gay et lesbien de Barcelone, 1978. (photo : El País)
Est-ce suffisant pour me rendre ma Barcelone et ma Rambla ? Jusqu'en 2011 on pouvait même s'y promener à poil sans se faire arrêter. Je me disais qu'on n'avait pas réclamé des droits et plus de liberté, que je n'avais pas montré mon cul à toute la ville pour rien. Je me disais qu'elle resterait toujours la cité la plus ouverte au monde. J'étais heureux, je me sentais immortel. J'étais toujours la reine de la Rambla ! Je me trompais... et rien ne dure.
"J'ai besoin de peindre et de chanter. Et quand je chante je pense faire de l'art, et quand je m'habille en femme je fais encore de l'art, la vie entière est un théâtre..."
Barcelone, où je faisais ma propre Movida bien avant celle de Madrid et las chicas d'Almodóvar, Carmen Maura, Rosi de Palma, Verónica Forqué, María Barranco, Alaska... Je m'appelle José Pérez Ocaña, j'ai eu mon heure de gloire à Barcelone, j'étais l'attraction des quartiers populaires. Rambla, Plaza Real, Hospital, Tallers, Egipciaques... Dans les rues, je faisais mon numéro, je chantais, je parlais aux gens, tout ce qui comptait c'était qu'on me voie. Je ne voulais que ça, parcourir la ville pour qu'on me regarde, moi qui m'étais tant caché dans mon petit village de Séville.
Cantillana, village perdu au milieu des oliviers. Un désert culturel. Après la mort du Caudillo, l'Andalouse avait beau être libre, elle était encore sous l'emprise des Espagnols de l'ancienne garde, celle de l'ordre et des catholiques. Les Rouges et les anarchistes étaient en terrain miné. Alors ne parlons pas de moi, el maricón. Gay ET libertaire. Je n'avais plus qu'à partir. Toute ma jeunesse on m'a lancé des pierres, on m'a craché à la figure. Je peignais, chantais, dansais, le scandale d'être gay... ce n'était pas du goût de tous. J'étais le soleil à moi seul. Mais de quoi avaient-ils bien peur tous ceux de mon village paumé ? Que je provoque une éclipse ? Allez-y, lâchez les chiens ! Que je leur balançais quand ils me lançaient tout ce qui leur tombait sous la main. Mes robes ne plaisaient pas... allez savoir pourquoi... Mais je n'avais pas peur. Je me sentais juste un peu paria.

Affiche du film Ocaña, Portrait intermittent,  de Ventura Pons, sorti en France  en 1978.
"Mais putain quand est-ce que je vais quitter cet endroit ? Parce que j'en ai ras-le-bol de devoir supporter ce truc de faire l'amour en cachette. Mais qu'est-ce-qui se passe bordel ?! (...) Et enfin, je suis allé à Madrid, et puis je suis allé à Barcelone et j'ai commencé à pas mal me libérer."
Ce qui m'a fait fuir en réalité. Maintenant que je suis mort je peux l'écrire. L'avouer sans détours. Ce qui m'a fait fuir c'est la honte de mes parents. Ma mère, surtout. Être mère d'un artiste gay n'était pas le meilleur cadeau que j'aie pu lui offrir. Alors, j'ai quitté Séville pour Barcelone un beau matin de 73, je voulais trouver l'énergie ailleurs, dans une ville ouverte. Je voulais me sentir libre. J'ai débarqué un beau matin de soleil, Estación de Francia, un peu avant huit heures. J'avais peu de bagages, un carton à dessins, quelques peintures. J'ai remonté à pied le Paseo de Colón, les terrasses étaient pratiquement vides à cette heure, seuls quelques pêcheurs buvaient leur cortado du matin. J'ai tout abandonné à Cantillana. Mes mauvais souvenirs. J'ai vaguement dit au revoir et suis parti comme on prend le large. Je savais que je n'y remettrais pas les pieds avant longtemps. J'ai embrassé Barcelone et ses nuits folles. Ses artistes en résistance. Là, je me sentais plus proche encore de l'extravagance des filles d'Almodóvar. Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier... c'est moi !



Sur la platine : "Le concocí en un guateque, era un chico alto y delgado, me miraba fijamente, parecía muy decente. No lo pude resistir, me vendió la tentación, el demonio me invadió, y pequé, sí, acepté." Kaka De Luxe chante "La tentación", 1983.
Et puis, après tout ce début de liberté, cette vie puissante et véritable, à l'abri des concessions et des masques, après cette vie hors-champ, je suis allé revoir les gens de Cantillana. J'avais organisé un carnaval des enfants, en septembre. 1983. Tandis qu'Alaska y los Pegamoídes, Aviador Dro et Parálisis Permanente avaient remplacé mes coplas de Lola Flores, mon flamenco de Camarón sur la petite platine du 12, plaza Real... je décidai de retourner sur les pas de mon enfance. C'est là que je suis mort dans les flammes. Comme un incendie. La boucle fut bouclée.
J'avais vécu les plus belles années de la ville. La Barcelone qui renaissait lentement des cendres de la dictature, celle qui n'oubliait pas la lucha et le No Pasarán. Cette Barcelone lointaine, je la porte là, au plus profond de moi, du haut de mon éternité.
C'était la fiesta des enfants dans le village sévillan que j'avais fui dix ans plus tôt. Un garçon imbibé de fête a allumé les feux de Bengale accrochés au bout de mon costume de papier. Un costume en forme de soleil que je m'étais fabriqué pour illuminer les yeux des enfants. Je suis parti dans les flammes, me suis embrasé tel un soleil de feu.

© Coco Bernard, 2012 

(Pour les éditions La Tengo, 2012.)


Bibliographie :

- Entretien avec Ventura Pons, cinéaste catalan, Barcelone, juillet 2012.
- Ocaña, catalogue de l'exposition de Barcelone au Palau de la Virreina 26/03-24/05/10, éd. Polígrafa, 2011.
- Los '70 a destajo, Pepe Ribas, éd. Destino Booket, 2007.
- Ocaña, retrat intermitent (Ocaña, Portrait intermittent), film de Ventura Pons, 1978.
- Els meus (i els altres), autobiographie de Ventura Pons, éd. Proa, 2011.
- El Triunfo, Francisco Casavella, éd. Versal, 1990.
- Histoire de l'Espagne, Joseph Pérez, éd. Fayard, 1996.
- La Transición, série documentaire de Victoria Prego, TVE, 1995.
- La Edad de Oro, programme TV de Paloma Chamorro, hommage à Ocaña, TVE, 6/10/83.
- blog la rosa del vietnam, archivo Ocañi :
- Les phrases d'Ocaña sont extraites du film Ocaña, Portrait intermittent (Venturas Pons), et de l'interview pour le programme TV "La Edad de Oro" (TVE, 1983).


Une topographie ocañienne :

- Rambla, 74 : Cafè de l'Opera.
- Rambla, 51 : Gran Teatre del Liceu.
- Rambla, 99 : Palais de la Virreina (Palau de la Virreina, Centre de la Imatge). http://lavirreina.bcn.cat/es
- Rambla, 100 : marché de la Boquería.
- Plaza Real, 13 : bar-restaurant-club Ocaña.
- Avinguda del Marquès de l'Argentera : estación de Francia (gare de France). Restaurant-cabaret "Station" (dans le hall de gare).
- Plaza de las Glòries : marché aux puces Les Encants.
- Carrer del Hospital : café-sandwicherie Mendizábal.
- Assahonadors, 31 : galerie Mec Mec (n'existe plus, remplacée par un commerce technique).
- Carrer d'En Robador, 23 : club Robadors 23.
- Carrer d'En Roig : vieille ruelle mystérieuse du Raval, ancien Barrio Chino.
- Carrer del Carme, 116 : café-restaurant Zelig.
- Vía Laietana, 46 : restaurant Rosa Negra.
- Carrer de Ferran, 23 : café Shilling.
- Carrer dels Tallers, 13 : Discos Revolver (vente de vinyles d'occasion, cd et livres sur la musique).
- Carrer Nou de la Rambla, 34 : London Bar.
- C/Santa Engracia, 68 : Casa de Andalucía en Barcelona (association des Andalous de Barcelone, créée en 1969).
- Carrer de Montsió, 4 : restaurant-brasserie Els 4Gats (ouvert en 1897, le bar des artistes où Picasso a réalisé certains dessins dont celui qui illustre encore la carte de menu).
- Carrer Nou de Zurbano, 3 (derrière la Plaza Real) : Café Royale, club de jazz, funk, flamenco, rock...
- Carrer del Consell de Cent, 255 : Dietrich, café-théâtre gay.

Remerciements : Pepón Prades et Xavier Mulet, Barcelonais de toujours, pour leurs informations précieuses.

(À la mémoire de l'ami Pepón Prades, disparu en 2018.)



21 oct. 2020

"Je suis le rêve, je suis l'inspiration", Victor Brauner au musée d'Art moderne



Le musée d'Art moderne offre à voir une rétrospective de l'artiste roumain Victor Brauner. Le surréaliste qui fréquenta André Breton et Tanguy à son arrivée à Paris, s'est également inspiré des sciences occultes, l'ésotérisme, l'alchimie, la Kabbale pour construire une œuvre truffée de références. 

Victor Brauner naît en 1903 en Roumanie, en 1921 il est expulsé de l'école des Beaux-Arts de Bucarest pour "non-conformisme", il y sera resté à peine deux ans. Échapper aux académismes est son fort et en 1924 il crée la revue dada 75 HP avec son ami le poète Ilarie Voronca, puis sa première exposition personnelle à la galerie du Syndicat des beaux-arts de Bucarest. À son arrivée à Paris, Brauner rencontre le groupe surréaliste mené par André Breton, il fréquentera aussi d'autres artistes de l'époque tels que René Char ou Yves Tanguy. En 1938, il perd un œil lors d'une bagarre entre les peintres Oscar Dominguez et Esteban Francés, un accident qui ressemble à l'accomplissement d'une prophétie, lui qui avait peint son Autoportrait énucléé en 1931. Il quitte Paris en 40 pour rejoindre le sud (libre) du pays. Amoindri, il poursuit malgré tout son œuvre qui tend alors de plus en plus vers les magies et les sciences occultes. En 1945, il retourne à Paris où il s'installe rue Perrel, dans l'ancien atelier du Douanier Rousseau. À ce moment-là, il peint sa série des Conglomeros, curieux personnages hybrides et androgynes aux bras et jambes multiples qui s'enlacent, s'embrassent, font leur toilette... 

Héron d'Alexandrie, 1939.

Dès 1939, ses recherches picturales mènent l'artiste vers l'alchimie et la kabbale, une possibilité pour lui, également chère aux surréalistes, de continuer sa route hors des sentiers balisés des institutions. L'alchimie est contraires aux idées de l'Église et de la science, elle est libre de tout carcan institutionnel et permet à Victor Brauner de peindre des toiles à l'esprit hermétique. Celui qui observe des peintures telles que Héron d'Alexandrie, voit des énigmes à élucider. Ici, il s'agit d'un hommage au mathématicien grec, ingénieur et mécanicien qui inventa, entre autres, une clepsydre pour mesurer le temps et la première machine à vapeur. 


Brauner cultive aussi une fascination pour les chiffres. Ils ont une signification objective. Par exemple, lorsqu'il s'installe dans l'ancien atelier du Douanier Rousseau il établit la coïncidence entre les treize lettres de son nom et les treize lettres de celui d'Henri Rousseau. Cette fascination est un écho à la pensée du poète romantique Novalis qui lui même s'intéressait à la symbolique des nombres. Brauner lui rendra d'ailleurs hommage avec son énigmatique Portrait de Novalis (1943), sorte de tableau-objet talismanique faisant référence à la Kabbale et à la pensée du théosophe Jacob Böhme.

Tout au long de sa vie, Victor Brauner s'intéressera à toutes les formes de sciences occultes et à la magie au sens noble du terme... des moyens pour lui de conjurer le mauvais sort : la perte d'un œil, la guerre... Un artiste dont les toiles sont en forme d'énigmes, une source d'invention intarissable, une imagination sans bornes pour une œuvre foisonnante qui évoluera sans cesse. L'exposition présentée au MAM est très dense et mérite qu'on s'y attarde pour tenter d'élucider quelques secrets d'un grand peintre...

© Coco Bernard, octobre 2020.

Victor Brauner, Je suis le rêve, je suis l'inspiration. Exposition visible au musée d'Art moderne, Paris, jusqu'au 10 janvier 2021. https://www.mam.paris.fr/fr/expositions/exposition-victor-brauner












20 oct. 2020

Drunk, à boire

 



Au Danemark, quatre professeurs de lycée décident de se lancer dans une expérience peu banale qui pourrait remettre en question les clichés hygiénistes sur l'alcool et ses dérives. L'expérience s'inspire de la théorie d'un psychologue norvégien selon laquelle nous aurions un déficit d'alcool dans le sang qui nous empêcherait d'être heureux. Il serait possible de combler ce déficit grâce à une constante quotidienne de 0,5 g d'alcool dans le sang. Nos amis s'adonnent alors aux joies éthyliques dès le matin, et jusqu'à 20 h (tel Hemingway qui ne dépassait jamais cette heure pour boire sans perdre la faculté d'écrire). 

Dès lors, bières, vins et cocktails agrémentés d'absinthe vont petit à petit effacer la lourdeur de leur quotidien au lycée et dans leur vie privée. L'alcool les rend plus joyeux, plus légers, et même plus sympathiques auprès de leurs élèves (lesquels boivent chaque week-end sans limites). 

L'essai semble fonctionner, nos professeurs sont mieux dans leur peau et exercent leur métier comme jamais. Hélas, le professeur d'histoire - Mads Mikkelsen au sommet de son art -, choisit de pousser l'expérience dans ses retranchements. Il boit bien au-delà des 0,5 g préconisés et perd peu à peu le contrôle pour atteindre des états d'ivresse insurmontables. Sa femme fait ses valises et s'en va voir ailleurs, du côté de la sobriété. Pendant ce temps, Tommy, le prof de sport, file aussi un mauvais coton pour atteindre à l'alcoolisme dépressif... Et ce qui avait démarré comme une expérience amusante et quasi-scientifique entre "francs-buveurs" part en vrille pour atteindre des états d'alcoolémie qui font chavirer leur monde. 

Le spectateur verra peut-être deux postulats du réalisateur : boire pour se sentir vivant ou boire pour se perdre... Quoi qu'il en soit, Thomas Vinterberg semble aller du côté festif de l'état d'ébriété, jusqu'au final dont on ne révèlera pas l'acmé jubilatoire porté par Mads Mikkelsen. À boire, donc. 

© Corinne Bernard, octobre 2020.

Drunk, de Thomas Vinterberg, 1h55. Avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe, Magnus Millang.