25 oct. 2013

La Vie d'Adèle, bleue d'amour




Adèle a 15 ans, des parents qui la laissent vivre à son gré. Une vie simple entre le lycée, les repas en famille, les devoirs à faire pour le lendemain. Elle est studieuse et aime les livres. Adèle (Adèle Exarchopoulos) vit ses premières expériences sexuelles avec les garçons sans grand émoi. Elle est comme à côté de sa vie, semble détachée de tout, ne pas vibrer comme les autres filles de son âge. Elle est du genre pensive, ailleurs. Et puis, passe la fille aux cheveux bleus dans son champ de vision,  sur une place pleine de monde.  Son âme chavire à l'instant même. Elles auraient pu poser leurs regards ailleurs... "Il n'y a pas de hasard", lui dira Emma (Léa Seydoux) quelques jours plus tard, lors de leur première conversation dans le bar lesbien où Adèle la retrouve enfin, cette étrange fille aux cheveux bleus. Avant l'amour fou. Un coup de foudre, en tout cas.  Emma étudie aux Beaux Arts, c'est une artiste, tandis qu'Adèle s'imagine plus tard dans l'enseignement. Elle est comme un Coeur simple à la Flaubert. Emma assume pleinement son homosexualité, Adèle la découvre et la cache au grand nombre, ses copains, ses parents... Mais à Lille le monde est tout petit alors ses copines de lycée la bousculent, ne peuvent pas accepter l'autre manière d'aimer d'Adèle. Pourtant, elle aime et c'est tout ce qui compte. C'est ce duo qu'elle forme avec Emma qui lui permet de sentir les parfums de la vie, ressentir les choses enfin, vraiment. Hélas l'amour, de quelque rive qu'il appartienne, est parfois malmené, éreintant. On y perd des plumes. Chacune poursuit son destin professionnel aux antipodes de l'autre, Emma peint, prépare ses expositions, Adèle est institutrice. Et puis, on suit un peu leur vie de couple, on les voit faire l'amour moins souvent. Les orgasmes du début cèdent le pas à un quotidien moins magique, un amour plus sage. Alors Adèle finit par céder aux avances d'un collègue instituteur. Aller voir ailleurs si c'est plus émoustillant, elle qui ne connaît pas grand chose aux grands peintres, qui se sent à côté de la plaque parmi les amitiés intellectuelles et artistiques d'Emma. Oui, mais voilà, elle est entière la fille aux cheveux bleus, n'accepte pas les à peu près, les compromis. Préfère l'amour absolu, le chaud plutôt que le tiède. Et c'est à ce moment-là que la vie d'Adèle vire au chaos. Lui est-il possible de vivre sans la peau de celle qu'elle aime au-delà de la raison ? La peau. C'est bien cela aussi. La peau douce, aimée, dont elle ne peut se passer. 
Une oeuvre de peau, de chair...
La Palme d'Or 2013, est sans doute l'un des films les plus émouvants sur l'amour depuis In The Mood for love (Wong Kar-Wai, 2000), mais pas de comparaisons possibles, ils sont aux antipodes. La Vie d'Adèle est une oeuvre de peau, de chair... comme une histoire que l'on peut toucher, nous, spectateurs. Le film nous fait vivre "l'événement" amoureux de ses personnages au plus près, à travers des plans serrés. Une caméra subjective à quelques millimètres des actrices pour des scènes de sexe explicites, de repas gourmands, de tendresse dans un jardin, ou pour partager le sommeil profond d'Adèle, la bouche ouverte comme un bébé. Le réalisateur filme ses héroïnes sans distances, la peau de chacune, les corps nus, les visages qui soufflent, qui sourient, qui pleurent, qui respirent... les cheveux emmêlés d'Adèle. Il cadre le désir. Abdellatif Kechiche réussit le tour de force de nous faire vivre la passion, comme rarement au cinéma. En partie par cette manière unique de filmer et puis, par le jeu exceptionnel des comédiennes. Et nous ne voyons pas là uniquement un film sur une relation hors champ mais plutôt une œuvre à couper le souffle sur l'amour avec un grand A. Tout simplement.

 © Corinne Bernard, octobre 2013. (parution vivreabarcelone.com)


La Vie d'Adèle (La Vida de Adèle), un film d'Abdellatif Kechiche, avec Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos, Salim Kechiouche... D'après la bd Le Bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh. Palme d'Or au festival de Cannes 2013. À l'affiche en Espagne le 25 octobre 2013.


9 oct. 2013

The Bling Ring


Des demoiselles et leur meilleur ami en goguette dans Los Angeles by night. Mais qu'est-ce qui les branche tant au point d'aller voler les villas de leurs idoles Paris Hilton, Orlando Bloom ou Rachel Bilson ? Entrer dans les villas des people pendant qu'ils sont occupés ailleurs à des fiestas de strass et de paillettes... Ah, les sacro-saintes marques qui remplissent une vie. Vuitton, Cartier, Chanel... et toute la panoplie du fric c'est chic condimentée par l'aura populaire de ces stars en toc, voilà ce qui les fait vibrer. Surnommé par les médias The Bling Ring, ce gang de post-adolescents a réellement pillé comme on joue pour des millions de dollars, de 2009 à 2010. La filmographie de Sofia Coppola, de Virgin Suicides à Somewhere en passant par le Versailles-pop Marie-Antoinette, égrene le vide existentiel dans ce qu'il peut avoir de plus triste ou de plus dérisoire. Si l'avant-dernier, Somewhere (2010), nous menait dans l'intimité d'un acteur paumé et rattrapé du plongeon dans la piscine par sa fille de onze ans, The Bling Ring montre la vacuité dans ce qu'elle comporte de plus anxiogène  : ce besoin de la combler en s'appropriant les objets clinquants de stars adulées, véritables modèles pour ces gamins de Los Angeles perdus entre stroboscopes quotidiens, cocaïne et scandales hollywoodiens. Le film raconte une tranche de vie de ces cinq-là. Une petite bande joyeuse vêtue du complet uniforme des magazines, uniques lectures extra-scolaires. La réalisatrice, cinéaste prodige, elle-même baignée depuis toujours dans l'univers affriolant du cinéma via sa célébrité de père, épingle les travers auxquels elle a su échapper mieux que d'autres enfants de stars ou de milliardaires (on ne pourra pas en dire autant de Paris Hilton...).  
Misfits 
Le spectateur suit le jeune gang, Misfits de notre siècle, dans ses virées nocturnes, entre clubs où vont danser leurs stars préférées (on y aperçoit d'ailleurs la demoiselle Hilton) et cambriolages. Le but avéré et non dissimulé de ces beaux gosses qui ont tout pour eux, ils ne viennent pas de la working-class, n'habitent pas des banlieues mornes, est de briller façon "bling-bling" à coup de sacs Louis Vuitton, montres Rolex et autres reflets de la richesse et des projecteurs. L'important étant de combler les trous d'une existence sans idéaux et sans imaginaire. Alors imiter à tout prix les people, icônes luxueuses, jusqu'à pénétrer dans l'intimité de leurs villas hollywoodiennes, porter leurs vêtements, leurs bijoux siglés. Et puis, s'en vanter dans les clubs et soirées privées avec autant d'emphase que possible :  "Waow ! vise un peu mes Manolo Blahnik fauchées chez Paris !" 
Un véritable jeu, un plaisir à poster sur Facebook qui leur fournit au passage adresses et emploi du temps de leurs starlettes à voler. La vacuité érigée en totem. Une fois de plus, Sofia Coppola met le doigt où cela fait mal. Une société sur le déclin, dénuée de repères hormis ceux du domaine des apparences... où tout devrait être aussi lisse et rutilant que les semelles d'une paire de Louboutin.

© Corinne Bernard, octobre 2013. Parution vivreabarcelone.com


The Bling Ring, un film de Sofia Coppola, avec Taissa Farmiga, Israel Broussard, Emma Watson... À l'affiche en Espagne le 11 octobre 2013.

26 sept. 2013

L'Écume des jours


Du jazz et une histoire d'amour et de mort dans un monde fantaisiste où les souris parlent et les anguilles sortent des robinets des éviers, c'était le propos de connivence surréaliste proposé par Boris Vian via L'Écume des jours. Le roman demeure, avec le tout autre J'irai cracher sur vos tombes, celui que l'on cite volontiers lorsqu'on évoque l'oeuvre décalée du romancier. Quand on connaît l'univers tout aussi décalé du cinéaste Michel Gondry, on comprend ce choix (risqué) d'adapter le roman de Vian. Mais le projet, dans la lignée visuelle totalement magique de La Science des rêves ou de The Eternal Sunshine of the Spotless mind, ne réussit pas à nous faire décoller dans l'univers de cette histoire d'amour et de mort portée par l'impro jazzistique. Colin (Romain Duris) est un riche oisif et sans consistance, amateur de bons plats et de Duke Ellington, Chloé (Audrey Tautou) est une jolie demoiselle qui sent bon la fleur bleue. Il y aussi le cuisinier Casanova, interpreté par Omar Sy, et puis, le fidèle ami intellectuel (Gad Elmaleh) fou de Jean-Sol Partre jusqu'à en perdre totalement la raison. Un jour, Chloé tombe malade, un nénuphar grandit dans ses poumons, menace de l'étouffer... Tout ce petit monde évolue dans un théâtre imaginaire de papier mâché, de collages, et de décors placés dans un Paris improbable. Nous sommes bien chez Gondry. Mais le film reste sans grande consistance par son manque de rythme. Et toutes ces belles images finissent par lasser tant on s'ennuie. L'oeuvre de Vian est de ces romans qui nous semblent inadaptables à l'écran. Elle fait, bien plus qu'une autre, appel à l'imagination et au rêve sans limitation de vitesse. Gondry est l'un des réalisateurs les plus originaux du moment, sans aucun doute, mais pourquoi avoir sollicité chez Tautou une énième interprétation d'Amélie Poulain ? Du coup, la séance a des airs niais et désuets qui n'ont rien à voir avec le roman. L'Écume des jours était un tourbillon surréaliste, un envol sans concession au sein même du jazz pour raconter la mort et l'amour d'une manière tout à fait unique et inventive. Boris Vian avait réussi à mêler le phrasé de Duke Ellington à la musicalité des mots littéraires et oniriques. Le film est évidemment superbe dans sa mise en scène, mais n'offre pas l'émotion narrative qui permettrait au spectateur de se laisser emporter par l'émerveillement de ce qu'il voit. Il faudrait lire ou relire aussi le roman paru en 1947, installé à la terrasse d'un de ces fabuleux cafés de Barcelone, ne pas se contenter des babillages de Tautou et des hésitations d'un Duris pas très à l'aise dans la peau de Colin découvrant la cruauté de la vie. 

© Corinne Bernard, septembre 2013.


L'Écume des jours (La Espuma de los días), un film de Michel Gondry. Avec Romain Duris, Audrey Tautou, Omar Sy, Gad Elmaleh... À l'affiche en Espagne le 27 septembre 2013.  À noter, la version de deux heures, sortie en France au printemps, a été écourtée d'une trentaine de minutes pour l'adapter au marché étranger... 


16 sept. 2013

Avant/après 1992, le tourisme a-t-il ruiné l'ambiance de Barcelone ?





Après le début des 80's et la Movida madrilène,  c'est à Barcelone qu'il faut être si l'on veut goûter du neuf. Le design et les lieux hors du commun qui l'accompagnent, surgissent d'entre les décombres d'une dictature qui avait plongé le pays dans une autarcie culturelle, à l'abri des villes en mouvement. Fin 80, Barcelone est la capitale espagnole du design contemporain. Architectes et stylistes de tous poils s'y installent, dessinent des endroits à la pointe de la déco. Aucune lampe, aucun mobilier, n'est laissé au hasard. Tout devient unique grâce aux créations d'artistes, architectes, designers, tels que Javier Mariscal, Eduardo Samsó, Guillem Bonet ou Alfredo Arribas. Leur cachet insuffle une image très contemporaine à la ville. Et, des quartiers de l'Eixample à Sant Gervasi, les espaces culturels et les clubs sont du meilleur style. Éblouissants. Les architectures et le graphisme léchés sont alors le point d'orgue de soirées débridées où la clientèle aussi soigne son look. Il serait facile de verser dans le cliché "avant c'était mieux" quand on compare cette Barcelone originale et authentique à celle d'aujourd'hui. Comme un grand saut dans l'espace-temps. D'une révolution culturelle post-franquiste en recherche d'émotions libertaires à une "involution" vers le grand manitou. L'internationale machine à broyer l'authenticité d'une ville. L'explosion qui fait se ressembler de plus en plus toutes les ambiances des grandes cités européennes. Alors, les lieux à la mode dans la Barcelone de l'avant-garde et de la contreculture sont-ils toujours là ? A-t-elle su préserver sa singularité ou, au contraire, a-t-elle totalement cédé à l'uniformisation Starbucks et H&M ? Que reste-t-il de ces lieux qu'on ne trouvait nulle part ailleurs ? Petite virée "Avant/Après" les Jeux olympiques de 1992.




La Cova del Drac : Tuset, 30.  Métro : Diagonal. 

Avant 92 : Situé au sous-sol du drugstore Drug-Drac-Store, c'est le temple du jazz. Dans les années 60, il est celui des auteurs-compositeurs de langue catalane, la Nova cançó, en réaction au castillan imposé par Franco. Lluis Llach, le plus célèbre d'entre eux, y a fait ses classes. Idéal pour boire un verre tard dans la nuit, dans une rue des beaux quartiers de Barcelone. Sa faune branchée, attirée par ses nombreux bars et pubs à la mode, la surnomme Tuset Street.
Après 92 : Rien à voir. Carrer Tuset 30, on trouve aujourd'hui le restaurant Tomato. Deux étages avec terrasse aux airs de multinationale propices aux déjeuners d'affaires des entreprises environnantes. Il propose aussi des cocktails, dont le sacro-saint gin-tonic, et ouvre jusqu'à trois heures du matin du jeudi au samedi. Il existe un autre caveau à jazz Cova del Drac, Carrer Vallmajor,  également dans le quartier de Sarrià-Sant Gervasi.



Moog : Arc del Teatre, 3.  Métro : Drassanes.

Avant :  Ouvert en 1915 sous le nom de Villa Rosa, c'était alors LE tablao flamenco de Barcelone. Dans les années 70 et jusqu'à fin 80, il est le club undergound de référence ouvrant ses portes à une jeunesse contestataire qui vient se défouler au son du pop-rock anglo-saxon et national mais aussi des premières notes électroniques venues de Berlin et des États-Unis.
Après :  Dans les années 90, le Moog est estampillé temple de l'électronique. Aujourd'hui encore, il demeure un bon club électro du Raval. Mais le lieu de référence des Barcelonais de l'époque est moins enlevé, plus enclin à une électronique internationale qui contente la foule de la Rambla voisine. Il ouvre ses portes aux dj's internationaux en vogue.



Mercat de les Flors : Lleida, 59. Métro : Pl. Espanya.

Avant : Théâtre municipal inauguré en 1985 et entièrement dédié au spectacle vivant. C'est avec Peter Brook et sa célèbre mise en scène du Mahabharata que démarre la carrière de ce théâtre dont la grande coupole a été dessinée par l'architecte majorquin Miquel Barceló. Sur ses planches, on peut applaudir Patrice Chéreau, Tadeusz Kantor, Peter Stein, La Fura dels Baus, La La La Human Steps... Le meilleur de la scène vivante.
Après : Le Mercat de les Flors poursuit sa route en forme de laboratoire scénique. Ces dernières années, il se consacre exclusivement aux arts du mouvement en explorant par exemple les nouvelles formes dédiées à la danse contemporaine. Les héritiers de Pina Bausch, Josef Nadj et William Forsythe sont toujours les bienvenus dans l'une de ses quatre salles. Le Mercat organise de nombreux cycles et accueille certains concerts du festival de musique Primavera Sound.



Nick Havanna : Roselló, 208. Métro : Diagonal.

Avant : Le bar-club ouvre ses portes en 1986. Un décor entre science-fiction et industriel chic, avec une coupole de lumières, un mur d'écrans où l'on passe des extraits de Blade Runner. On y trouve même un distributeur de livres de poche. C'est aussi le lieu où l'on croise David Bowie, discrètement installé dans un fauteuil, cigarette et whisky. Des dj's barcelonais mixent des sons dénichés à Londres et à Paris.
Après : Le style de la maison a délaissé son vernis chic. Le bar nocturne mythique du centre de Barcelone a viré club commun pour une clientèle peu exigeante. Un lieu nocturne parmi d'autres qui fait le bonheur des plus jeunes avec des "Nuits étudiantes" chaque jeudi.  En résumé, l'endroit parfait pour prendre une cuite mémorable si l'on a moins de 24 ans.



Otto Zutz : Lincoln, 15. Métro : Fontana.

Avant : La discothèque à la mode. Créée en 1985 et managée par Juan José Fernández, éditeur de Star, le magazine de la contreculture des années 70 (l'alter-ego du mensuel Actuel). Situé dans une ancienne usine, l'espace conserve sa structure industrielle en s'inspirant des clubs new-yorkais. On y écoute de la new-wave et les anglo-saxons du moment. Des soirées spéciales, des défilés de mode... le lieu où il faut être pour observer la faune barcelonaise et internationale qui n'a pas froid aux yeux.
Après : Le club résiste à la tempête post-olympique. Toujours là, même si loin de ses jeunes années new-wave. Et la fresque murale peinte par l'artiste catalan Vicenç Viaplana a même disparu du décor. En  2013, le credo de la fiesta a des relents de gueule de bois mondiale. Place au club trendy où il faut arborer le parfait uniforme si l'on veut entrer dans la danse. Mais quand on y songe... L'Otto Zutz reste dans l'air du temps.



Satanassa : Aribau, 27. Métro : Universitat.

Avant : Ouvert en 1989, le club gay tendance canaille inspiré de l'univers fantasque et bariolé de Pedro Almodóvar. Cet espace kitsch voit danser tous les Drag Queen et travestis du coin mais aussi les mannequins du monde, Jean-Paul Gaultier dans ses meilleures années, ou Alaska, l'égérie pop-rock de la Movida madrilène.
Après : Malgré de nombreuses tentatives pour préserver la jeunesse et la couleur du lieu, le club ferme ses portes définitivement en 2002. Depuis 2010, il abrite un bar-restaurant de cuisine catalane et argentine au design "de aires moderno", autrement dit, froid, gris, beige et grège insipides. Parfaitement sans caractère.



Sidecar : Pl. Reial, 7. Métro : Liceu.

Avant : En plein cœur du centre touristique, sur la fameuse plaça Reial attenante à La Rambla, le Sidecar connaît ses beaux jours grâce à son emplacement et à une programmation éclectique réunissant tous les publics. Le club est un incontournable pour les Barcelonais en goguette. Un bar au rez-de-chaussée et un club en sous-sol où il fait très chaud,  toujours bondé.
Après : Le Sidecar est l'un des heureux rescapés de la vague post-olympique. Il offre encore une programmation variée, clubbing et concerts. Toujours aussi bondé les week-end à partir de minuit. La clientèle autochtones se mêle aux touristes.



Velvet : Balmes, 161. Métro : Diagonal.

Avant : Le bar-discothèque dont le nom évoque David Lynch. Ouvert en 1987, un must en forme de sommet du design barcelonais aux faux airs baroques (Miguel Morte et Alfredo Arribas). On y programme toute la musique à la mode et la clientèle est ultra-lookée, tendance extravagante. Les célébrités y sirotent des cocktails aux couleurs insensées.
Après : Le Velvet accueille une clientèle aisée et formatée. On est loin de l'originalité débridée d'antan. Les consommations sont hors de prix par rapport aux autres club du centre-ville. La plupart des soirées rendent hommage aux 70's, 80's et 90's. Un brin nostalgique. Rien à voir.



Zeleste : Platería (aujourd'hui, renommée Argenteria).  Métro : Jaume 1.

Avant :  Salle de concert démarrée en mai 1973, elle accueille ce qu'on appelle la Música Laietana, ou Rock Laietano, avec des groupes locaux tels que Secta Sònica, Orquesta Mirasol, Barcelona Traction, Iceberg... mais aussi des musiciens internationaux. Le Zeleste est une petite salle inspirée du Marquee londonien. On y entend aussi bien de la pop et du rock que du flamenco, du jazz ou de la rumba catalane.
Après : En 1986, le Zeleste se déplace loin du centre historique pour s'installer dans une ancienne fabrique de tapis située dans le populaire quartier de Poble Nou, rue Almogavers. Il programme Bjork, Tricky, Yoko Ono, McCartney et d'autres grandes pointures aussi bien que des artistes locaux tels que Gato Pérez, l'un des rois de la rumba catalane. Endetté, le Zeleste s'éteint en 2000 et cède sa place au Razzmatazz. Le Razzmatazz et ses cinq salles n'ont plus grand chose à voir avec le "petit" Zeleste né dans le quartier de la Ribera. Il est le grand complexe où l'on danse sur de l'électronique et de l'indie. Sa grande scène voit passer la crème musicale, de Bauhaus à David Byrne en passant par Coldplay, Fischerspooner, Smashing Pumpkins ou Pulp (le lieu tient son nom d'un des titres phares du combo de Jarvis Cocker). En 2013, il demeure l'espace (avec la plus intime salle Apolo) où se réunissent les amateurs de son international. Avec des dj's résidents aussi influents que Miss Kittin, le Razzmatazz est un incontournable fréquenté par les puristes barcelonais.



Zig Zag : Plató, 13. Métro : Lesseps.

Avant : Depuis 1977, le bar musical des noctambules de tous poils. C'est aussi le lieu de référence en matière de déco à partir des années 80 lorsqu'il se voit couronné du Grand prix FAD (prix de l'architecture et du design de Barcelone). Avec ses lignes inspirées du Constructivisme, son zinc années 20 et ses tables chromées portant le logo serpentin, pas de doute, boire un verre entre amis au Zig Zag devient une expérience   
Après : Le petit bar musical s'est agrandi pour devenir le Zic Zac New. 220 m2 avec bar, salle de spectacles et événementiels. Exit les tables chromées estampillées du fameux logo en zigzag, exit aussi les lignes aux réminiscences années 20. Car le "new" d'aujourd'hui est synonyme de leds multicolores, camouflage de l'uniforme insipide, écrans géants, canapés, tabourets-poufs et tables rondes au design Ikeen (!). La singularité n'est plus tout à fait le credo de la nuit des villes. Il faudra bien s'y faire...


© Corinne Bernard, septembre 2013. (Pour les éditions La Tengo, Paris.)

19 juil. 2013

Fou d'Elvis (The Last Elvis)




S'identifier à l'artiste qu'on aime jusque dans les moindres recoins de sa vie, se vêtir comme lui, manger comme lui... Carlos Gutierrez est dans la peau d'Elvis. Ce quadragénaire travaille à l'usine, habite un taudis sombre, est séparé de sa femme et père d'une petite fille, accessoirement. Car tout ce qui semble lui donner un réel souffle de vie provient de sa passion pour le King. Jusqu'à en perdre haleine à force de dédoublement, d'imitation. En Argentine, notre héros triste écume les salles de bal, les mariages et les cabarets de banlieue. Il chante avec une voix d'or mais n'a physiquement rien d'un Elvis. Il plonge à peu près chaque soir dans la peau du musicien. Endosser les costumes, broderies et strass, d'Elvis Presley. Être lui pour fuir sa réalité qui n'a vraiment rien de rock'n roll. 
Ses rares moments solitaires avec sa fille Lisa Marie (le prénom de la fille d'Elvis Presley) pour unique public, ne sont qu'une apostrophe, même pas une parenthèse. Carlos/Elvis n'est jamais dans la réalité, incapable de partager totalement avec ceux qu'il aime, toujours sur le fil. Sur le point de traverser la frontière à chaque instant. Parfois on aperçoit des esquisses d'amour paternel, mais elle ne durent pas. Il parle à sa mère malade d'un grand projet, d'un rêve à accomplir et qui lui apportera la reconnaissance qu'il attend depuis toujours. "Tu seras fière de moi", lui chuchote-t-il. Lui, le mal aimé, celui qui a manqué sa vie, le marginal un peu fou, fou d'Elvis. 



Jusqu'au jour où son ex-femme et sa fille sont victimes d'un accident de voiture. Durant ce laps de temps entre le coma de la mère et la tristesse de sa fille, Elvis redevient presque un véritable père. Mais il continue de manger des sandwichs à la banane et au beurre de cacahuètes. Et quand sa fille lui dit qu'elle n'aime pas cela, il lui rétorque : « Lisa Marie les adorait... », le dialogue est difficile. Lorsque son ex-femme sort enfin de l'hôpital, lui, quitte son travail, sans explications. Au passage, il met le feu une nuit à l'association des sosies d'artistes chargée de lui booker des dates de concert (laquelle "oubliait" souvent de lui payer ses shows). Il quitte tout. L'Argentine pour se rendre à Graceland, Memphis, Tennessee. Accomplir son grand projet. Celui qui lui donnera un semblant d'apparat et que nous ne dévoilerons pas ici... 
Le film d'Armando Bo raconte comment un homme solitaire, baigné de mélancolie, persuadé qu'Elvis est son seul espoir de rêve, va jusqu'au bout de sa seule passion. Changer d'identité pour réinventer sa vie. Les gros plans sur l'acteur (incroyable John Mc Inerny, musicien et interprète d'Elvis dans la vraie vie), les travellings sur la vieille Cadillac en promenade, comme une alcôve protégeant le personnage de sa réalité, autant d'images qui contribuent à faire de ce film une très belle oeuvre. Le réalisateur a le talent de nous émouvoir au fil des jours d'une personne qui ne sait pas comment vivre sa vie. Et choisit de se vouer totalement aux chansons et à la personnalité d'une icône. L'acteur-musicien offre des scènes de concert à couper le souffle, très émouvantes. De quoi nous faire oublier pour un peu que Carlos Gutierrez n'est pas Elvis Presley.

© Corinne Bernard, juillet 2013. (Parution : vivreabarcelone.com)


El Último Elvis (The last Elvis), un film d'Armando Bo (Argentine), avec John Mc Inerny, Griselda Siciliani, Margarita López... (91 mn). Sélection officielle festival de Sundance 2012. À l'affiche en Espagne à partir du 19 juillet 2013. En v.o au cinéma Renoir Floridablanca, c/Floridablanca, 135. Barcelone.

6 févr. 2013

Alberto García-Alix intime


© Alberto García-Alix, Un homme triste, autoportrait, 2001
© Alberto García-Alix, Autoportrait à Budapest, 2000
© Alberto García-Alix, Autoportrait avec mocassins, 1988


À Barcelone, le Palais de la Virreina propose Autorretrato (Autoportrait) - Alberto García-Alix. Où le photographe espagnol donne à voir l'intime à travers une série d'autoportraits. 
Une manière de dire sa vie à travers sa propre image, mais aussi les lieux et objets qui dessinent son parcours. Une autobiographie poétique où la pudeur n'est pas exclue.

De l'intimité sans extravagances, Alberto García-Alix se définit comme une personne timide. Ses autoportraits ne sont pas dans l'air du temps où se photographier est synonyme d'un désir de paraître autrement, de se réinventer. D'éviter le dévoilement de soi, la vraie nudité. Où l'être s'efface au profit de l'apparence. Le photographe est à contre-courant car il choisit, depuis la fin des années 70, de montrer qui il est en tant que personne avec toute sa part d'intime. Une manière d'autobiographie photographique. Se représenter qui il est, comment se déroule son existence, son quotidien, son entourage, les objets, les chambres, les appartements... "J'ai commencé à faire des autoportraits par jeu, j'ai pris ma caméra et je me suis balancé vers la gauche, vers la droite, pour voir ce que cela donnerait sur une photo", raconte le photographe lors de la présentation de l'exposition barcelonaise. Un "jeu" pour contrer peut-être el miedo, la peur, car il ne cache pas non plus qu'il est un grand angoissé et le raconte dans un texte qu'il a écrit sur ce thème (Escondido en mi miedo - Caché dans ma peur) :  "La peur nous accompagne tous, tout au long de notre vie."

"Je n'ai pas photographié la Movida... je l'ai vécue."
Celui que l'on classe souvent comme LE photographe de la Movida madrilène réfute cette étiquette : "Je faisais simplement des photos de mon propre entourage... Je n'ai pas photographié la Movida, je l'ai vécue, en sortant dans les bars, en m'amusant. D'autres comme Miguel Trillo, eux, peuvent être considérés comme tel. J'aurais aimé avoir plus conscience de ce que vivait l'Espagne à ce moment- là."  Au fil des 76 images et des deux films présentés ici, nous sommes invités à parcourir l'histoire d'un homme. Sa passion pour la moto, son petit air canaille (Autoportrait avec moto, 1978), ou une photo de dos, cheveux gominés et perfecto comme une citation d'Elvis (Autoportrait de dos, 1978). Plus loin, il percute le regard... nu et solitaire devant une piscine où il vient de se baigner. Une piscine comme un réceptacle du passé, le cliché est légendé Un homme triste (2001). La vérité d'une vie. Les seringues, les amis perdus, les amours mortes et les secrets chuchotés dans le jardin d'un immeuble... Les autoportraits d'Alberto García-Alix nous parlent d'amour, il s'agit bien de cela. Surtout.

Noir et blanc
Se mettre à nu, se dévoiler totalement mais avec pudeur toujours, le noir et blanc est là pour une certaine distance. Depuis le début de sa carrière, le photographe utilise ces deux seules couleurs intransigeantes qui font et défont les ombres, le passé, le présent. Voir une fenêtre ouverte sur une cour, et cette photo sublime titrée En attendant Pam (2000), c'est voir une poésie échappant à toute mièvrerie, à tout objet superflu. Seul le sentiment, la sensation de l'attente sont dévoilés. Son bras tatoué et ses mains qui tiennent à bout de doigt un préservatif usagé prêt à être jeté... comme la fin d'une histoire (Une petite histoire d'amour, 1995). On regarde encore, parcourant les vastes salles du Palais de la Virreina, on tourne une nouvelle page de l'autobiographie del señor. Les enveloppes décachetées, des lettres où une femme a dessiné et écrit pour lui les mots des sentiments (Les lettres de Montse, 1987). Et puis, une image troublante où le photographe, couché sur des draps blancs froissés, montre une petite moitié de son torse, nu et presque glabre. Une main tendue posée sur la jambe d'une femme dénudée allongée à ses côtés et dont nous ne voyons pas le visage, il est écrit  Autoportrait avec la femme que j'aime (1984). Une autobiographie où l'intimité est un secret révélé avec une grande maîtrise, un objet délicat raconté en noir et blanc. 

© Corinne Bernard, février 2013.

Autorretrato/Autoportrait, Alberto García-Alix, exposition visible du 7 février au 5 mai 2013, au Palau de la Virreina - Centre de la Imatge, La Rambla, 99, Barcelone. Du mardi au dimanche, de 12 h à 20 h. Entrée libre.
Catalogue d'exposition : Alberto García-Alix, Autoretrat/Self-Portrait (comporte le texte Escondido en mi miedo), éditions La Fabrica.